‹ Essai sur Parménide d'EléeChapitre 23 sur 48 · COSMOLOGIE · texte numérisé non relu

COSMOLOGIE

Telle était, autant que les témoignages de Stobée et de quelques autres écrivains peuvent aider à la reconstruire , la théorie de Parménide sur la formation du monde. A cette théorie générale de l’univers se trouvait jointe une explication des phénomènes de la naissance , de la vie et de la génération de l’homme Suivant Diogène®, Parménide faisait naître les premiers hommes de la terre échauffée par les rayons solaires. Et ce n’est pas seulement à l’origine du genre humain, ajoutait-il, que les deux éléments universels ont manifesté leur action; aujourd’hui encore il est facile de la suivre dans l’influence que ces éléments exercent sur la diversité des organisations; car, tout étant composé de chaud et de froid , l’élément igné domine chez les hommes qui ont le plus de vigueur, et l’élément terrestre chez les autres, tels que les vieillards

Quant à la nature de l’âme, Parménide la regarde comme ne faisant qu’un avec l’organisme.

ï Stob. , Floril., III, p. 427. Gaisf.

PIKHÉHIDB D’éLic.

« Suivant , dit-il * , que le tempérament variable » des membres des hommes est dans tel ou tel » état , il en est de même de leur intelligence ; car, » c’est la même chose , à savoir la nature même » des membres, qui pense dans tous les hommes et » dans chacun d’eux. En effet, ce qui domine dans » le tempérament constitue la pensée même. »

Parménide, au rapport de Théophraste ® , admettait ce principe , si répandu dans l’aiitiquité , que le semblable seul peut être en rapport avec le semblable , et par conséquent il n’est pas étonnant qu’à ses yeux l’âme dût être de la même nature que les choses matérielles qu’elle connaît. Théophraste, dans le même passage, prétend que Parménide entendait ce principe en ce sens que l’homme vivant perçoit la lumière , la chaleur et le bruit , et que l’homme mort a aussi des perceptions, mais seulement des perceptions contraires, celles des ténèbres , du froid et du silence.

Il ne mettait aucune différence entre sentir et penser®; et le besoin de nourriture était, suivant lui , la première cause de nos désirs*.

J V. 145 et suiv.

3 Dt sensu, princ. — Cf. Tbeoph., ap. Brandis, Comment. Eleat., p. 167, note k.

S Diog. Laërt. , IX, 22; — Cf. Arist. , Mét., III, 5; et Théoph. 7 tt/>c cùaOvo, , p. 1.

4 Stob. append. , éd. Gaisf. , p. 72.

DÜCTAINE.

Quoique identifiées , pendant la vie , avec le corps, qui en est le résultat et non la cause, comme semblent le donner à entendre les fragments que nous avons cités, les âmes ne périssent pas d’une manière complète; car la Déesse qui mène le monde les envoie tantôt de la lumière daps les ténèbres j et tantôt des ténèbres à la lumière * ; ce qui rapproche l’opinion de Parménide de la métempsycose pythagoricienne.

Enfin , pour clore toute cette cosmologie , Parménide annonce une sorte de fin du monde* :

« Ainsi , dit-il^, ont commencé ces choses, sui- » vant l'opinion , et ainsi elles sont maintenant; et >) ensuite elles périront, après avoir vécu de la sorte. » Et les hommes ont donné un nom distinct à cha- » cune de ces choses. »

Sa doctrine faisait pressentir cette conclusion ; car les objets de l’opinion ne possédant par euxmémes rien de vrai ni de durable, et n’étant que des apparences mobiles et fugitives, sans aucune réalité, un jour doit venir où l’ordre actuel du monde sera détruit sans retour, ou bien fera place à de nouvelles combinaisons.

i Simp. , in Phys . , 9. A.

8 Orig. Philos, f XI : Ô ràv xoïjxov ifti (fOti/noOai,

U St rpôita , oOx iTircv.

PARHÉKIDE d’ÉlÉB.

Voilà tout ce qui nous est resté de la doctrine de Parménide sur les choses de V Opinion. Les fragments qui s’y rapportent sont bien incomplets. Toutefois , le peu qui nous en est parvenu, éclairci et développé par les témoignages des auteurs anciens , nous permet de saisir l’ensemble des problèmes que Parménide avait entrepris de résoudre dans la seconde partie de son poème , et on peut croire, sans’ hésiter, qu’il y exposait une cosmologie aussi complète que l’époque la comportait. C’était donc un assemblage de faits plus ou moins bien décrits et généralisés, unis entre eux par des explications et des hypothèses entièrement imaginaires , qui elles-mêmes étaient inspirées, au moins en quelques parties, par les anciennes traditions et les croyances mythologiques. Un point à remarquer dans cet essai de physique, c’est que Parménide en identifiant les éléments des choses avec la pensée , et en faisant sortir du principe vital l’organisation qui en est l’écorce et l’enveloppe , semble attribuer aux principes de la matière une énergie propre, et les considérer plutôt comme des forces, que comme de simples substrata sans initiative et sans vie, n’ayant que l’inertie pour toute puissance. En un mot, des principes qu’il énumère, on pourrait tirer bien plutôt une physique dynamique, que la physique moléculaire. Mais s’il est hasardeux d’établir sur la physique de Parménide un juge-

DOCTHINE.

ment précis et détaillé d’après les renseignements trop mutilés qui nous sont parvenus , on ne peut nier que ces renseignements attestent , sinon par ce'qu’ils contiennent , au moins par ce qu’ils laissent entrevoir et deviner, la force et l’étendue d’esprit de ce penseur qui, dans un temps où l’humanité balbutiait à peine les premiers mots de toute science , essaya le premier de faire leur part à la certitude et à la probabilité ; qui voulut poser un point d’arrêt fixe et immuable entre la vérité et l’erreur; et qui, placé pour ainsi dire au-dessus des deux mondes de l’esprit et des sens, après avoir tranché hardiment la question des limites et des fondements de la science, reprit ensuite, dans une double synthèse, l’explication des deux séries de connaissances que nous suggèrent d’un côté l’abstraction et le raisonnement, de l’autre les sens et nos relations avec le monde extérieur. Un pareil système, quel que soit le jugement définitif auquel il doive être soumis, ne pouvait se produire impunément au milieu des premières écoles grecques : pour bien l’apprécier , il faut d’abord constater dans l’histoire de la philosophie le mouvement d’idées auquel il donna naissance, et suivre ce mouvement jusqu’à ses dernières traces dans l’antiquité.

Page 1