‹ Essai sur Parménide d'EléeChapitre 24 sur 48 · ET CONSÉQUENCES DE LA LUTTE DE ZÉNON CONTRE · texte numérisé non relu

ET CONSÉQUENCES DE LA LUTTE DE ZÉNON CONTRE

l’empirisme.

Parménide , dans sa doctrine , aboutissait à un système complet. D’un côté , il exposait , à l’aide du seul raisonnement , et sans l’intermédiaire d’aucune donnée des sens, sa théorie de la vérité , dont l’unité absolue de l’être était le résultat et la conclusion ; de l’autre , il donnait satisfaction , dans sa cosmologie , à ceux qui veulent connaître les apparences sensibles, et pénétrer les secrets de la nature extérieure.

Mais dans cet ensemble deux doctrines entièrement distinctes rayonnaient vers des directions tout à fait contraires ; et celle qui renfermait 1 explication du monde sensible , se trouvait , par les

lOA PiAMÉNlDE d’ÉLÉE.

réserves formelles de l’auteur du système contre la certitude des sens, rabaissée au niveau des croyances vulgaires qui sont dépourvues de toute fixité , de tout caractère scientifique. Sans doute le mode d’exposition et de démonstration de Parménide semble avoir été purement dogmatique; et rien dans les fragments de son poème , ni dans les témoignages de l’antiquité, ne fait supposer qu’il ait eu un goût bien vif pour la polémique. Toutefois, la nature absolument exclusive de son système le constituait de tous points en opposition déclarée avec le sensualisme des successeurs de Thalès. Les Ioniens et les fondateurs de l’Atomisme ne pouvaient admettre , sans abdiquer, les prétentions d’une doctrine qui déniait à la leur la certitude et la vérité. La lutte était inévitable; et bien qu’on ne puisse dire où , ni quel jour elle commença, il parait quelle ne tarda pas à s’engager.

Et comme à cette époque, depuis la fin des guerres médiques, Athènes se faisait de plus en plus le centre des idées de la Grèce , et que la gloire de Périclès commençait à resplendir a l’horizon , ce fut aussi à Athèpes que Parménide et Zénon se rendirent, suivant le témoignage positif de Platon , dans le but unique et avoué de propager, de défendre les principes de l’Eléatisme.

Dans ce grand et solennel débat, la vie de Zé- Bon s’épuisa tout entière. Mais le sensualisme de

SON innuBNCE DANS l’ihtiqcité.

Thalès et d’Héraclite fut vaincu, car il ne put trouver en lui-même des armes suffisantes pour repousser les attaques d’un système dont il touchait du doigt , sans pouvoir les démontrer , l’absurdité et l’extravagance. Parménide avait créé l’idéalisme ; Zénon , de sa parole et de ses écrits , s’en porta le défenseur * . Mais , au lieu de s’enfermer dans une protection timide et impuissante, Zénon se plaça hardimentdans le point de vue desioniens, pour en mettre à nu les contradictions , et déconcerta ainsi , par une stratégie audacieuse , la vieille argumentation de ses adversaires. Ij’habileté et la finesse de sa dialectique tendirent à prouver que les Ioniens, qui partaient de la seule réalité sensible, sans tenir aucun compte des données de la raison , étaient amenés nécessairement à des conséquences semblables à celles qu’ils combattaient comme le produit de l’Eléatisme. Admettre

1 a La vérité est, répond Zénon à Socrate , au début du Parménide, que cet écrit est fait pour venir à l’appui du système de Parménide , contre ceux qui voudraient le tourner en ridicule , en montrant que si tout était un , il s’ensuivrait une fouie de conséquences absurdes et contradictoires. Mon ouvrage répond donc aux partisans de la pluralité , et leur renvoie leurs objections, et meme au-delà , en essayant de démontrer qu’à tout bien considérer, la supposition qu’il y a de la pluralité conduit à des conséquences encore plus ridicules que la sup. position que tout est un. » (Trad. fr. , XII, p. 9; — H. E. , p.l28,c.) '

PÀRUÉNIDE d’ÉlÉE.

la matière , c’est , disait Zénon , admettre la divisibilité, qui est la condition de l’étendue. Mais on ne conçoit pas de bornes à la divisibilité ; il suit donc que les objets sensibles étant indéfiniment divisibles, n’ont pas de réalité saisissable; qu’ils sont seulement une pluralité , une collection sans unité , c’est-à-dire une simple apparence , et qu’en tant qu’êtres ils ne sont pas *.

Pour bien comprendre l’argumentation de Zénon contre l’Ionisme, il faut avoir présent le système véritable de 'cette école. Aux yeux des Ioniens , non seulement la matière , mais le temps , mais l’espace, étaient composés de parties divisibles à l’infini; de sorte que, dans ce système , chaque molécule de matière contenait une infinité de parties de la matière , chaque instant de la durée une infinité de moments, et chaque lieu de l’espace une infinité de points. C’est à une pareille nature de choses que s’appliquent les raisonnements de Zénon. En se plaçant, comme ses adversaires, dans la contemplation exclusive de la multiplicité et des phénomènes , il retourne contre eux , par la subtilité de sa dialectique , leurs propres hypothèses , et il s’attache à démontrer l’impossibilité radicale où nous sommes , de faire sortir de la

i Voir dans l’article sur Zénon, déjà cité plus haut, p. 6, les raisonnements de ce philosophe contre le mouvement, et la vraie valeur de ces objections. — Cf. Bayle, au mot Zénon.

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SOR IUFLCEHCE DARS L’AKTIQtITÉ.

miiltipHcité seule rien autre chose qu’une totalité , et non une unité véritable, c’est-à-dire l’être, la réalité vraie , puisque nous ne concevons pas d’être sans le concevoir un en même temps ' .

L’Empirisme, foudroyé par Zénon, se releva pourtant avec l’Atomisme ; et on peut se donner ici le spectacle d’un des premiers progrès de la philosophie. Les attaques de Zénon avaient mis en lumière la nécessité d’admettre l’unité pour expliquer la multiplicité elle-même. Les atomistes crurent éluder les objections de l’Eléatisme, en proclamant qu’il y a dans la matière des parties insécables dont la juxta-posilion est le fondement de toutes choses. Puisque ce qui manquait à l’Ionisme c’était l’unité, tout comme la multiplicité manquait à l’Eléatisme, Leucippe et Démocrite voulurent rendre l’unité à la matière , et ils inventèrent les atomes. Tel fut le résultat immédiat du contact de l’Eléatisme et de l’Ionisme ; et sans doute , ce résultat mérite d’être signalé , puisque nous ne voyons aucun progrès, des atomes de l’antiquité aux molécules inertes de la physique moderne.

Par les travaux et les écrits de Parménide et de

1 Cf. saint Anselme , cite par M. Cousin , Histoire de la philosophie du xviii® silclc, I, 347. S. Anselme dit que l’unité est la forme nécessaire de la conception de l’être.

PÀBMÉNIDE d’ÉlÉB.

2énon , l’Éléatisme était parvenu , dès son premier îlan , à la place la plus haute qu’il pût atteindre. Dogmatique avec l’un , agressif et entièrement polémique avec l’autre , il se présentait comme une doctrine complète, entourée du cortège de ses principes et de ses conséquences ; en même temps il lançait contre ses adversaires des attaques qui allaient au cœur même de l’Empirisme. Aussi , après Parménide et Zénon , était-il impossible de donner à l’idéalisme une base plus subtile, plus hardie et plus étroite; comme tous les systèmes exclusifs, lorsqu’ils sont poussés à leurs conséquences extrêmes , l’Eléatisme était dans l’alternative , ou de succomber, ou de subir une transformation.

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