ENTRE SES MAINS
C’est ici qu’interviennent les efforts de Mélissus. Placé dans la situation que nous venons de décrire, son rôle devait être, et fut en effet , bien inférieur à celui des deux philosophes qui l’avaient précédé. Il trouvait la lutte engagée entre les empiristes et les Eléates. Selon même la conjecture ingénieuse et fort vraisemblable de M. Brandis*,
1 Cotnm. Eleat., p. 208.
SOS INFLrERCE DANS L’ANTIQriTE. 1 09
Leucippe et Anaxagore avaient publié leurs écrits avant ceux de Mélissus, de sorte qu’entre les mains de ces deux hommes le sensualisme avait repris une vigueur et une face nouvelles. Les anciennes idées de Tlonisme sur le rôle des éléments dans la formation des choses avaient été modifiées ; la physique dynamique se faisait jour de plus eu plus dans les théories de l’Empirisme, et une sorte d’unité venait limiter la multiplicité indéfinie des objets de la nature. I^es corps et la matière restaient divisibles , mais non les atomes dont sont formés les corps et la matière. Mélissus trouvait ainsi devant lui un système rajeuni, qui avait de son mieux recouvert ses anciennes blessures, et satisfait à des difficultés nouvelles. L’Eléatisme n’avait rien perdu ; mais ses adversaires s’étaient relevés, et ce fait seul devenait pour lui un commencement de décadence et presque une chute.
Mélissus reprit pour son compte la doctrine de Parménide ; mais il voulut en élargir la base en faisant un emprunt aux notions de temps et d’espace , admises par les Ioniens , et que Parménide avait complètement négligées. Mélissus part, comme tous les Éléates, de la notion générale de l’ètre. Il le déclare infini, c’est-à-dire, suivant sa propre explication , sans commencement ni fin , et il applique cette idée d’infini au temps et à l’espace. Il ajoute que l’infini est un , de sorte que la première conséquence des principes qu’il pose est
PABMÉHIDE d’cxÉE.
d’admettre le temps et l’espace, sans commencement ni fin , et de les identifier l’un à l’autre. Voici sa démonstration de l’infinité de l’être * : « L’être » ne peut venir de l’être, car, dans cette hypo- '» thèse , il serait déjà, et n’aurait pas besoin de de- » venir; et aussi l’être ne peut se convertir en être, » car il resterait ce qu’il est, tout en changeant et » eu devenant. Mais s’il ne naît pas , il n’a pas de » commencement; et s’il ne devient pas, il n’a pas » de fin. Mais ce qui n’a ni commencement ni fin » est iufini; donc l’être est infini. » Mélissus , dans ce raisonnement, conclut de l’infinité de l’être dans la durée à son infinité absolue dans l’espace et dans le temps ; aussi^ comme développement à son argumentation , cherchait-il à prouver que rien ne peut être éternel, à moins d’être infini en grandeur, et d’être tout.
Leucippe avait dit que les éléments contiennent les formes des choses que nous voyons et qui sont si variées. Contrairement à cette assertion, Mélissus prétendit que l’être ne peut ni changer, ni se transformer; et pour démontrer l’immobilité de l’être , il employa trois raisonnements dont voici la substance :
1° L’être est toujours et nécessairement égal à lui-même, car il ne peut ni venir du non-être, ni
1 Simpl. in Phys., I, 2? , b.
SON INFLUENCE LINS l’ ANTIQUITE. 111
retourner au non-être ; et il ne peut ni perdre , ni recevoir autre chose que le non-être, si ce n’est lui-même ; il est donc immuable.
2° Il n’y a pas de vide , car le vide n’est pas un être; or, rien ne peut se mouvoir, si le vide n’a pas son existence à part; donc le mouvement suppose le vide qui est un non-être ; donc le mouvementsuppose ce qui n’existe pas; donc le mouvement n’est pas et ne peut pas être. Mais , si le vide ne sépare pas les objets, ceux-ci n’étant pas séparés ne feront qu’un, et il n’y aura ni pluralité, ni différence. Or, le vide n’est rien et n’est pas ; donc il n’y a que l’unité, et l’unité est immuable. Aristote^, qui rapporte cet argument, ne l’attribue pas directement à Mélissus; il dit seulement que les philosophes qui l’employaient méprisaient la connaissance sensible , comme si la raison devait être notre seul guide , et prétendaient que l’univers est un, immobile et infini. Mais, outre que Mélissus proclamait l’univers infini , Stmipav , jamais le rigoureux Parménide ne fait allusion ni au vide , ni au plein ; car ces deux choses ne sont distinctes que dans le point de vue de V opinion.
3° L’être ne peut se renfermer en lui-même , car il est infini ; et le contenant étant plus grand que le contenu, l’être serait ou plus grand, ou plus
1 De gen. et cor. ,1,8.
PARvéNIDE d’ÉLÉE.
petit que lui-même , ou tous les deux à la fois ; or, Ja condition du mouvement est que l’objet mu soit contenu dans quelque chose où il se meut; et l’être étant infini n’est contenu dans rien ; il ne l’est pas non plus lui-même ; le mouvement est donc impossible.
C’est ainsi que Mélissus arrive à démontrer que l’être est incréé, immobile et indivisible II distingue ensuite l’être de la matière. Pour que la matière fût la même chose que l’être , il faudrait qu’elle fût éternelle, immobile et indivisible. Mais la matière ne nous est connue que comme essentiellement multiple, variable et divisible; la matière n’est donc pas l’être * .
Mélissus qui se sert ici de l’indivisibilité de l’être pour ôter l’existence à la matière, oublie qu’il a donné à l’être l’étendue, puisqu’il l’a identifié avec l’espace infini, et que l’étendue est essentiellement divisible. De plus, les corps sont perçus par nous comme plusieurs en nombre et composés de parties, de sorte qu’il y a contradiction évidente entre l’idée de l’être nécessaire , un et simple , et celle des corps. Mélissus en conclut que les corps n’existent pas. Mais il aurait dû voir que si les corps n’existent pas , les mots de vide et d’espace
1 V. Fragments de Mélissus, recueillis par Brandis, /oc. cit., p. 186 et suiv.
SON INFLUENCE DANS l’anTIQCITÉ.
dont il se sert dans son raisonnement , n’ont plus de sens, le vide étant ce qui sépare les corps, et l’espace qui les contient ne nous étant connu lui-méme, qu’à l’occasion de la perception des corps. En troisième lieu, Parménide avait pour ainsi dire supprimé l’espace , en le remplissant entièrement de l’étre , puisque l’étre de Parménide est parfaitement cohérent et est tout. Mélissus affirmant au contraire que l’espace est infini , suppose par cela même l’existence de l'espace , et est presque forcé d’admettre le mouvement , puisque l’espace en est la condition. Il n’est donc pas étonnant qu’ Aristote, qui d’ailleurs estime l’argumentation de Parménide bien supérieure à celle de Mélissus * , ait confondu l’être de celui-ci avec la matière 2. L’auteur de la Métaphysique avait été ainsi plus frappé de l’admission de l’espace par Mélissus , laquelle lui semblait entraîner celle de l’existence des corps, que de la négation formelle de la matière par ce même philosophe.
1 Met. ,1,5 ; OuTot jih ouv , x«Ô«7re/5 Etiroftev , à^rreot nph(
tAv »üv ÇÛTufftv’ 01 ftiv 3u6, xai nâfinen ô>( Svrtç fttxpôv àypoixôrtpaïf Sevoçàvjjç xat napfitvtSiif Si pâXkov fiXcinuv ïeixi
jrouXÉyetv. — Cf. Phys.,l,i : Aû«v y.iyov t/jtorixév, ômp
àufÔTtpoi piv êjroufftv ot Xoyot , xai ô Msitaffou xai o IlecppsvcSou. xai ycip ^exiSn iap€àvotj<ri , xai àiruX^oyiuToi liai. MâXXov Si o Mi- Xtaaov çopTtxôç xai oùx ètrcopim.
2 Mét.fl, 5 ; nappsviSrii pivyàpîotxi Toü xarà iôyov évàc apKa- 6at , MiXiaaoc Si toü xarà tùv ûXav.
PABUÉNIDE d’ÉLÉB.
Sur la question de l’existence des dieux , Mélissus , fidèle en cela aux traditions de l’Eléatisme depuis Xénophane , déclarait qu’il était impossible de rien savoir de certain * , continuant , sous la forme du doute , les attaques de Xénophane contre les croyances aveugles de l’anthropomorphisme et de la mythologie d’Homère et d’Hésiode
Les changements introduits par Mélissus dans l’idéalisme d’Élée, loin de fortifier cette doctrine, aboutirent ainsi à des contradictions et à des inconséquences qui furent bientôt dévoilées. Parménide, en rejetant d’une manière absolue tout ce qui vient des sens , avait fort embarrassé les empiristes, puisque tout argument emprunté à la réalité sensible, était pour lui, en quelque sorte, non avenu , et n’avait aucune prise sur ses raisonnements; et Zénon, en se plaçant dans l’hypothèse de la multiplicité et de la divisibilité absolue, sans aucun mélange d’unité, avait aisément annihilé les doctrines et les objections de ses adversaires. Le successeur de ces deux philosophes, comme effrayé de la hauteur où Parménide avait relégué l’Idéalisme, le fit un peu dévier du sentier escarpé que celui-ci avait su gravir; et ce fut une faute, puisque la doctrine éléatique n’avait échappé aux
1 Diog. Laër., IX , 24.
2 V. l'article de M. Cousin sur Xénoph. Fragm, de philos.^ anc., 2' édit., p. 43-47.
SON INFLUENCE DANS l’anTIQVITB.
attaques du sensualisme que par un isolement absolu , et l’absence de tout principe commun aux deux systèmes : Mélissus introduisait l’ennemi dans la place qu’il défendait. Aussi Aristote, conduit par la logique, concluait- il sincèrement de l’existence de l’espace admise par Mélissus, que son être infini était la matière, tandis que Mélissus niait réellement la matière et les corps. Une fois arrivé à ce point, l’Éléatisme ne pouvait plus vivre de sa vie propre , ni demeurer comme doctrine spéciale. Mélissus en devait être et en resta, en effet, le dernier représentant ; mais les principes qui la constituaient n’étaient pas destinés à périr avec l’école de Parménide. V oici ce qu’ils devinren t.
m. LES SOPHISTES. — SCEPTICISME DE GORGIAS.
La lutte de l’empirisme ionien et de l’Atomisme contre l’idéalisme d’Elée amena un grand décri des deux écoles. Chacune d’elles montrait à merveille le vice de l’école opposée ; et, par leurs objections réciproques, elles se -condamnaient et se détruisaient mutuellement. Les Sophistes qui s’étaient emparés à cette époque du mouvement des esprits par les séductions de leur brillant langage et de leurs pompeuses promesses , profitèrent habilement de cette situation. Us empruntèrent aux deux écoles les armes avec lesquelles elles s’attaquaient, et s’en servirent pour élever, sur la ruine des deux grands dogmatismes idéaliste et sen-
PÀBHâniDB d’ÉlÉB.
sualiste, un scepticisme d’autant plus dangereux qu’il n’épargnait rien, et que la frivolité même de son allure le rendait accessible à tous. Les arguments de Parménide sur l’être et le non-étre , et les objections de Zénon contre le mouvement et l’existence de la pluralité , furent repris et ranimés par les Sophistes , et devinrent , entre les mains de ces habiles maîtres de la parole, autant d’instruments pour battre en brèche la certitude des sens et celle de la raison , et pour produire la conclusion suprême de la sophistique, à savoir, qu’il n’y a rien de certain ni de vrai dans la connaissance humaine. Gorgias semble plus particulièrement avoir fait une application sceptique de l’Eléatisme. Il écrivit un livre sur le non-étre, ou sur la nature* *. On dit aussi * qu’il faisait usage des raisonnements de Zénon et de Mélissus contre la réalité des corps, pour prouver que rien n’existe, ajoutant que s’il existe quelque chose , ce quelque chose ne peut être connu.
Parménide avait signalé trois solutions possibles au problème de la recherche de la vérité. La première , qui est la sienne, « consiste à montrer » que l’être est , et que le non-être n’est pas ^ ; » L’autre consiste à prétendre que l’être n’est pas.
• Sext. Emp., ado. Math., VII, 65.
* Arist. De X. Z., et G., 5.
Digitizf^
SON INFLUENCE DANS l’ ANTIQUITÉ. 117
)) et qu’il ne peut y avoir que le non-étre* ; » La troisième est le système de « cette race insensée, » de ceux qui regardent l’être et le non-être à la fois » comme une même chose, et comme une chose » différente * . » Gorgias reprend chacune de ces solutions , et s’efforce de montrer quelles sont toutes les trois également fausses.
Si quelque chose existait , disait-il ^ , ce serait ou l’étre ou le non-ètre , ou bien encore l’être et le non-être tout à la fois. Mais c’est impossible, car : 1° le non-étre ne peut pas exister, puisqu’il est l’opposé de l’être; si donc celui-ci est, l’autre ne peut exister; ou bien encore, si le non-ètre existait, l’être et le non-être devraient exister en même temps. 2" L’être ne peut pas non plus exister , car d’après la doctrine des Eléates , il n’a pu être fait, ni ne pas être fait; et il ne peut être ni un , ni multiple , ni tous les deux à la fois. Gorgias se servait spécialement en ceci de la doctrine de Mélissus et de Zénon sur l’infini, l’espace et le mouvement , et de celle des Atomistes , sur la divisibilité des corps. 3" Ce qui existe ne peut être en même temps l’être et le non-être; car si l’être et le non-étre étaient , ils seraient, quant à l’existence, une seule et même chose. S’ils étaient une
av. 49-51.
3 Sext. Emp., adv, Maih., VII, 66.
PJUtBlÉNlDE d’ÉlÉE.
seule et même chose, alors l’ètre serait comme le non-étre : mais le non-être n’est pas; l’être ne serait donc pas non plus. 11 suit aussi de là que si tous deux étaient une même chose , tous deux ne pourraient pas être, car ils ne seraient pas deux choses, mais une même chose. Comme, par conséquent, il n’y a ni être, ni non -être, ni l’un et l’autre en même temps , il n’y a donc rien en général. Gorgias fondait ainsi son scepticisme sur l’opposition de l’expérience qui donne la pluralité, et de la raison qui donne l’unité de l’être.
Une autre conséquence tirée par Gorgias des principes de l’Eléatisme était celle-ci : Parménide identifiait l’être et la pensée. Or, suivant Gorgias, si l’être peut être pensé , la pensée doit être semblable à l’être , ou plutôt elle doit être l’être luimême ; car autrement l’étre ne serait pas pensé. Mais si la pensée est l’être, toute pensée sera vraie, et le non - être ne pourra être pensé. Et comme nous distinguons des pensées vraies et des pensées fausses, ce qui est pensé n’est donc pas la même chose que ce qui est , et par conséquent , ce qui est n’est ni pensé ni connu.
Protagoras, qui était d’Abdère, exagérait la multiplicité admise par Héraclite * ; et s’il y avait
1 V. le ThéétHe , H. E , p. 152-180 ; — trad. de M. Cousin , II, p. 65 — 14à-
SON INFLUENCE DANS l’àHTIQUITÉ.
dans ses discours quelque trace de l’Eléatisme, c’était surtout à l’Atomisme et à l’Ionisme qu’il empruntait les bases de son scepticisme.
Sans doute, la vie de Parménide, de Zénon et de Mélissus les élève au-dessus de tout soupçon d’avoir jamais tendu au même but que les Sophistes. Parménide fut toujours et jusqu’à la fin entouré de considération et de respects ; et le peu que nous savons sur la biographie de Zénon et de Mélissus nous les représente comme des citoyens honorablement mêlés aux affaires politiques de leur pays, qu’ils servirent avec ardeur et sans ambition personnelle; le dévonement de Zénon en particulier fut sans bornes, car son héroïsme lui coûta la vie. Mais les Eléates ne pouvaient pas empêcher que la nature de leurs raisonnements ne convînt à la manière d’argumenter des Sophistes.
A une époque où les termes généraux étaient mal définis, où la dialectique était plutôt un jeu d’esprit qu’une science véritable , la subtilité extrême de Zénon devait surtout rendre ses arguments utiles au but de la sophistique. Aussi, arriva-t-il que le mépris où tombèrent les principes de Gorgias et de Protagoras rejaillit rapidement sur les doctrines de l’Éléatisme , et en particulier sur Zénon , qui quelquefois même a été personnel" lement confondu avec les Sophistes,
PABNÉMIDE d’ÉLBE.