DES GENRES ET DES ÊTRES PARTICULIERS. SPEU
SIPPE ET XÊNOCRATE.
La vie de Platon fut une lutte perpétuelle contre la sophistique. Il avait trouvé l’empirisme d’Héraclite et l’idéalisme de Parménide aux prises l’un avec l’autre , et les Sophistes triomphant des objections réciproques de ces systèmes. Platon , pour vaincre ses adversaires, ne s’arrêta point à leur disputer pas à pas un terrain où ils se dérobaient à toute atteinte sérieuse sous raille formes incessamment changeantes. Il remonta jusqu’aux systèmes sur lesquels ils s’appuyaient dans leurs attaques contre tout dogmatisme ; et il fut conduit, par ce double motif, d’un côté à l’examen de l’empirisme d’Héraclite , de l’autre à l’examen de l’Éléatisme.
La critique de l’empirisme occupe souvent Platon , et le peu d’estime qu’il avait pour ce système perce dans tout ce qu’il en dit. Protagoras déclarait que tout le savoir humain se ramène à la sensation , et que la sensation est personnelle à celui qui l’éprouve ; de sorte que la vérité n’existe pas en soi, mais qu’elle est relative à celui qui la connaît, et qu’elle varie comme la sensation ellemême dans tous ses degrés, dans toutes ses nuances.
12& Pi.RMÉNIDE o’Él£e.
Platon s’empare de cette doctrine; il démontre à merveille comment toutes les prétentions de l’empirisme viennent se résoudre dans la formule de Protagoras ; et , appliquant cette formule à tous les faits de la connaissance humaine , il la pousse jusqu’aux plus ridicules conséquences; il met à découvert les absurdités et les contradictions auxquelles ses partisans voudraient en vain la soustraire. Il la brise et la ruine de fond en comble , et on sent , dans le langage qu’il emploie pour la réfuter, quelque chose d’amer et de méprisant qui ne lui échappe à l’égard d’aucun autre système. \
Les travaux de Platon sur l’Eléatisme^ tiennent une place considérable dans sa philosophie. Deux de ses principaux dialogues , le Sophiste et le Parméniile, sont consacrés à l’examen de cette doctrine. Mais, entre la manière dont les Fragments de Parménide nous exposent son système, et celle dont ce système est représenté dans le Sophiste et surtout dans le Parménide , il y a une différence qui n’est nulle part exprimée formellement , et qui néanmoins se fait sentir partout.
Lorsque Parménide parle de l’être et de l’unité, il entend l’être réel , existant par lui-même d’une existence absolue , sans aucun mélange de ce qui est contingent , variable et relatif. Aussi les historiens de la philosophie rangent-ils ordinairement le système de Parménide au nombre des panthéismes idéalistes. Mais, lorsque Platon expose et
son inFLVENCE oins L’AnriQuiTÉ.
discute les idées de Parméuide , la série des problèmes a changé de face. Au lieu d’un système sur la réalité, réduisant tout à un seul être, à une unité qui est sans pluralité , mais qui possède par elle-même la plénitude de l’existence, nous ne trouvons plus dans les deux dialogues de Platon , où Parinénide joue un rôle presque officiel , que des discussions au sujet de l’être et du non-être, et au sujet des notions que notre esprit acquiert siu* l’un et sur l’autre. De sorte qu’en définitive ce qui sort de la dialectique platonicienne , appliquée aux formules de l’Eléatisine , ce n’est ni une réfutation positive et directe des exagérations du système de l'unité absolue, ni une démonstration de la dualité de la matière et de l’esprit. C’est plus et mieux que tout cela , c’est la solution d’un problème plus vaste, puisqu’il embrasse ces mêmes problèmes et d’autres encore dans sa haute généralité, et plus imminent, puisque dans l’ordre des conceptions de l’esprit humain il est antérieur. Dans le Sophiste et le Parrnénide ^ Platon se livre, sous la forme animée et à travers les mobiles détours du dialogue , à une critique fort détaillée des idées que nous avons de l’être et du non-être; il ramène à leur véritable sens ces grandes abstractions, sur la pente desquelles l’Eléatisme avait été entraîné , et dont avaient tant abusé les Sophistes. En les examinant sous les points de vue les plus divers, il les contient dans la limite de la vérité;
rlHMÉlUDE d'ÉlÉE.
sans cesse il montre au premier plan de toute recherche sur la nature des choses, la nécessité d’une appréciation préalable de la puissance originelle et des lois de la raison. En un mot , le résultat auquel il aboutit, mais qu’il n’énonce pas, c’est la réduction du problème ontologique à un problème logique ; c’est la psychologie et la dialectique mises à la place de la métaphysique transcendante et de la théologie.
Platon , dans sa critique de l’Éléatisme , poursuit ce but à travers les vues les plus profondes et les subtilités les plus ardues. Il remarque , d’abord ^ , que les anciens philosophes ne divisaient pas leurs idées suivant le degré de généralité auquel elles doivent être prises , et ne faisaient pas de distinction entre une chose considérée absolument et la même chose considérée relativement à une autre chose; de sorte que ces distinctions, si essentielles à une saine dialectique, n’étant point traduites dans le langage , et le langage à son tour restant pauvre de termes généraux destinés au raisonnement, les philosophes tombaient fréquemment, par le vice des mots et des noms mal définis , dans des confusions et des contradictions imprévues , inextricables , et qui étaient d’autant plus propres à engendrer le scepticisme , qu’on y était conduit
i V. U Sophiste , XI , p. 822, trad. Cous. H. E., p. 267, d.
SOK INFLUENCE DANS L’ANTIQriTÉ. 127
forcément , bien qu’on en aperçût l’absurdité. Un des dogmes les plus étranges de Parménide , et un de ceux dont la défense et la réfutation avaient produit le plus de sophismes , était cette assertion que le non-être ne saurait être exprimé par aucune parole, et que toute tentative à cet égard serait essentiellement contradictoire avec elle-même.
Platon aperçoit le nœud de la difficulté ; mais au lieu de l’aborder de front, il fait de longs détours, inutiles en apparence , et dont on ne saisit l’intention qu’au moment où il s’arrête dans une conclusion qui explique sans efforts le paradoxe éléatique. Il cherche ^ , par l’analyse des éléments du discours^ à déterminer les rapports de la parole et de la pensée, et montre à merveille comment toute pensée se produit dans notre esprit revêtue des signes du langage; comment ces signes en sont inséparables, soit qu’on exprime au dehors la pensée , soit qu’elle demeure simplement conçue dans les silencieuses profondeurs de l’esprit ; et comment enfin nous devons, avant d’examiner les êtres en eux-mêmes , nous rendre un compte exact et scrupuleux des notions que nous en avons, et que les mots expriment, et de la manière dont nous les avons obtenues. Il arrive ainsi
i y. le Sophiste ^ XI , p. 300, et suiv. , trad. de M. Cous. ; — H. E., p. 260, et suiv.
PARMÉHIDE D’ixÉE.
à une conclusion générale qui est supposée dans tout le Sophiste, et qui permet, quand on la possède , de considérer sous leur véritable jour toutes les objections que l’étranger d’Élée oppose dans le cours du dialogue aux différentes formules de l’Éléatisme, et, en même temps, de renfermer dans des limites raisonnables le principe de Parménide, que le non-être ne saurait être exprimé. « Un discours, dit Platon * , doit être dit de quel- » que chose ; et il peut l’être à propos ou non , » c’est-à-dire, vraiment ou faussement. Le disn cours vrai dit ce qui est comme étant , le faux » dit autre chose que ce qui est : il dit, comme » étant ce qui n’est pas ; c’est-à-dire , ce qui est » autre que ce qui est de l’objet dont on parle ; » car nous avons dit qu’il y a pour chaque chose » beaucoup d’être et beaucoup de non-être »
Une fois que Platon eut montré le rôle du langage dans les raisonnements , et les vices de la dialectique employée dans les écoles antérieures , il
1 V. te Sophiste, XI, p. 306 et 307, trad. de M. Cous. ; — H. E., p. 263.
* Antisthènc s’était emparé de cette proposition de Parménide que le non-être ne peut être exprimé , pour en conclure , avec les Sophistes, la négation de la distinction dés propositions vraies et des propositions fausses. Aristote {Mét., IV, 29), combattant cette erreur d’Antisthène, répète à peu près les phrases du Sophiste , qui viennent d’être citées.
son inFLCESCE DANS l'ârtiqüitè.
lui était plus facile de dévoiler les côtés faibles de l’ai^umentation éléatique. Dans ce but , il applique sa théorie des idées aux dogmes principaux de Parménide , et montre qu’il en est de l’idée de l’étre et de l’un, comme de toutes les idées des genres et des espèces ; que ces idées correspondent aux choses sensibles, lesquelles participent de l’être et de l’unité en tant qu’elles existent, et que chacune d’elles a sa propre individualité ; mais, en même temps, que les choses sensibles ne sont ni l’être, ni l’unité en soi.
Platon ne niait pas la réalité des choses extérieures ; il ne faisait de leur existence qu’une copie des idées : pour lui , les seules réalités absolues étaient les idées considérées en ellesmêmes.
£t ce ne sont pas seulement les conceptions de l’être et de l’unité que Platon ramène à des idées de genres; il opère de la même manière sur toutes les abstractions qui constituent l’Éléatisme. C’est là le secret de l’immense supériorité de la dialectique platonicienne sur l’argumentation éléatique. L’école d’Élée avait la première , et peutêtre à son insu , montré le rôle de l’idée de l’être ou de la substance , et celui de l’idée de l’unité ' dans les conceptions de la raison. Par ce côté, l’école d’Élée est un antécédent véritable du platonisme; et on voit comment la doctrine de Parménide devait apparaître à Platon profonde et
PAfiMélUDB D’Éléz.
difficile*. Mais, en même temps , l’école d’ÉIée avait poussé aux dernières limites de l’exagération les principes dont elle s’était servie; et c’était cette exagération qui l’avait tuée. Platon transforme en idées les abstractions éléatiques , et leur enlève ainsi ce qu’elles avaient d’essentiellement faux.
Voici comment il procède dans cette transformation , qui est en même temps une critique. Il faut distinguer l’absolu du relatif, l’idée en soi , type de toutes choses , incréée , éternelle , de l’objet phénoménal qui en participe , et qui en est , pour nos regards trop faibles , la seule image sensible et visible. Les genres ^nt les intermédiaires entre l’idée absolue et l’objet concret, particulier, individuel. Mais les genres ou idées de genres n’étant pas absolus, ne s’excluent point nécessairement les uns les autres; et comme U y a plusieurs idées de genres , le même objet individuel peut participer de plusieurs genres , et être ainsi tout à la fois le même et l’autre ^ ou, plus généralement, être et ne pas être en même temps , par rapport à des genres divers.
Des choses différentes peuvent donc se dire avec vérité d’un même objet , à la condition qu’elles ne seront pas contradictoires entre elles. 11 y a donc
1 V. le Théétite, II, 1 54, trad. de M.Cous. ; — H. E. , p. 183, e.
son inFLüEncE dass L’inriQciTÉ.
des choses qui peuvent se mêler, et d’autres qui ne le peuvent pas * , et ces choses sont les genres semblables et les genres dissemblables ^ ; et cette distinction des genres semblables qui peuvent se dire d’une même chose, et des genres dissemblables (pii s’excluent mutuellement , est la première opération que doit faire celui qui veut , à l’aide du raisonnement, et de la dialecti(pie qui en est l’organisation, s’avancer à la connaissance de la vérité. « Et puisque nous reconnaissons, dit Platon^, » (pie les genres sont de même susceptibles du mé- » lange , n’est-il pas nécessaire de posséder une » certaine science pour conduire son raisonne- M ment, quand on veut démontrer quels sont ceux » de œs genres qui s’accordent entre eux et ceux » (pii ne s’accordent pas , ou rechercher si les gen- M res se tiennent en toutes choses , de manière à % pouvoir se mêler indistinctement les uns avec les » autres; et récipro(piement rechercher, en.pre- » mmtles choses par la division, s’U y a quelque livraison opposée de diviser et de séparer les uns s des autres tous les genres.
. », Serait-ce là la science du philosophe ? Diviser
^Sophiste, p. 273, trad. fr.; — p. 252,e,éd, H.E.
S Ibid . , p. 276 , trad. fr. ; — p. 253 , b , éd. H. E. ; — La même chose est dite dans le Phidre.
5 Sophiste, p. 275, trad. de M. Cous. ;“”P- 253, c, cd. H. E
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PiiRHÉniDE d’ÉLÉE.
)) par genres * , ne pas prendre pour différents » ceux qui sont identiques , ni pour identiques » ceux qui sont différents, ne dirons-nous pas » que c’est l’œuvre de la science dialectique? » Ainsi, celui qui est capable de faire ce travail » démêle, comme il faut, l’idée unique répandue » dans une multitude d’individus qui existent sé- » parément les uns des autres; puis une multitude )) d’idées différentes renfermées dans une idée gé- » nérale ; puis encore une multitude d’idées gé- » nérales contenues dans une idée supérieure ; et » d’un autre côté, une multitude d’idées absolu- » ment séparées les unes des autres.
n Ainsi*, il y a des genres qui peuvent s’as- » socier entre eux , d’autres qui ne le peuvent » pas ; les uns peuvent s’associer à un petit nom- » bre de genres seulement; d’autres à un grand » nombre; d’autres enfin à tous et de toutes les » manières, w
Appliquons cette théorie aux principales abstractions de l’Eléatisme, et nous obtiendrons toute l’argumentation du Sophiste. Le non-être , dont la notion sert à Parménide pour exclure toute négation , toute distinction , ne sera plus ce
1 Sophiste, loc. cit.
s Ibid., p. 278, trad. de M. Cous. ; — p. 254 , c, cd. H. E.
SON INFLUENCE DIRS l’àRTIQDITÉ.
fantôme qui effraie la raison par l’idée d’un nihilisme absolu, incompréhensible à l’intelligence, inexprimable par la parole; ce sera un genre dont on pourra dire qu’il existe à certains égards * ; de même qu’on dira également qu’à certains égards aussi l’être n’est pas.
a Lorsque* nous disons le non-être , nous ne » parlons pas, je crois, dit Platon, du contraire » de l’être, mais seulement de quelque chose » d’autre. Par exemple, quand nous disons quel- » que chose qui n’est pas grand, voit-on que » nous désignions par cette expression le petit plu- » tôt que le moyen ? Nullement. Ainsi , nous n’ad- * » mettrons pas qu’une négation signifie le con- » traire, mais seulement quelque chose de dif- » férent des noms qui la suivent, ou, pour » mieux dire, des choses auxquelles s’appliquent » les noms que la négation précède. » Et , la part ainsi faite aux conceptions de l’esprit , et aux formes du langage, chaque chose reprend sa valeur réelle, toute contradiction disparaît.
Prenons d’autres exemples. « De tous les genres » dont nous avons parlé tout à l’heure , dit Pla- » ton les plus grands sont l’être lui-même, le re-
1 Sophiste , p. 238 et suiv. , trad. fr. ; — p. 241 , e , et suiv. , éd. H. E.
* Ibid., p. 289, trad. fr. ; — p. 257, b, éd. H. E.
3 Ibid., p . 279, trad. fr. ; — p. 254, d , éd. H. E.
PASHÉKIDE d’ÉlÉE.
» pos et le mouvement : les deux derniers ne peu» » vent pas être mêlés l’un avec l’autre. Mais l’être » peut être mêlé avec tous les deux , car tous deux » ils sont. Ainsi cela fait trois. Et chacun d’eux » est autre que les deux autres et le même que » soi. »
Mais, continue le grand dialecticien, nous disons ici de chacun de ces genres , qu’ils sont autres et qu’ils sont le même’. Vautre et le même sont donc aussi des genres ? Or , le mouvement est absolument différent du repos ; chacun de ces deux genres participe donc du genre Vautre , en tant qu’ils sont différents tous les deux , et chacun participe du genre même , en tant qu’il n’est pas différent de soi. Ces genres se mêlent, mais ne se confondent pas.
Il en sera également du genre être ; le mouvement est par participation < à l’être, et pareillement le repos.
Mais le mouvement ne participe pas au repos , ni le repos au mouvement. Qu’est-ce à dire ? Voilà le genre être qui , en tant qu’il participe au repos, e&t autre que le mouvement, et en tant qu’il participe au mouvement, il est le même que soi? Il est donc autre en un sens , et en un autre il ne
* SophUtt, p. 284 et suit., trad. de M. Cous.; — p. 25S, e, «y. H. E.
Digitiz! ' Gctiûlc
SON INFLUENCE DANS l’ ANTIQUITÉ.
l’est pas. Mais ce qui est autre qu’une autre chose , n’est pas cette chose; il y a donc du non -être dans le mouvement , comme il y en a dans le repos, comme il y en aura dans toute chose qui pourra être autre qu’une autre ; c’est-à-dire , en d’autres termes , qu’il y aura du non-être dans tous les genres , et par suite dans tous les objets qui participent de ces genres.
Ainsi , tout participe à la fois de Xétre et du nonétre. a Car ‘ la nature de l’autre, répandue en tout, » rendant chaque chose autre que l’être , en fait » du non-être ; et en ce sens on est en droit de » dire que tout est non-être , tandis que dans un » autre sens, en tant que tout participe de l’être , » on peut dire que tout est être. Ainsi , en cha- » que idée il y a beaucoup d’étre et infiniment de » non-être... Autant il y a de choses différentes » de l’être, autant de fois l’être n’est pas. Car n’éj> tant pas toutes ces choses, il est lui-même un, » mais il n’est pas tout le reste en nombre in- » fini. »
C’est ainsi que Platon renverse par la justesse et la précision de ses généralisations, par l’étendue et la vigueur de sa dialectique , tout l’édifice systématique de l’Eléatisme. Son but, dans cette
1 Sophiste, p. 286-288, trad. de M. Cous. ; — p. 356-257, cd. H. E.
PAKMéRISE d’ÉLBK.
longue polémique, était évidemment négatif. Mais un esprit aussi puissant et aussi ferme ne pouvait se borner à la destruction de ce qu’il y avait de faux dans les formules qu’il attaquait ^ ; aussi laisset-il entrevoir , sur les points qui ont été débattus, un dogmatisme qui ne s’impose pas de toutes pièces, mais qui se présente comme la conclusion inévitable de cette disaission. A la doctrine de Parménide sur l’être, il oppose cette définition * : « Tout ce qui possède une puissance quelcon- » que , pour exercer une action quelconque , » ou pour en souffrir une , la plus petite et de » la chose la plus petite que ce soit, ne fùt-ce » même que pour une seule fois , tout ce qui pos- » sède une semblable puissance est réellement. £n
• t Ritter prétend (II, 210, Hist. de la philos, anc., trad. par J. Tissot) que le but de Platon ne pouvait être, dans cette polémique , de trouver une définition précise de l’être. Â coup sûr, le dialogue du Sophiste n’a nullement l’air dogmatique. Mais il me semble que les conclusions, pour être amenées avec réserve et avec prudence , n’en sont pas moins positives , et entre autres la définition de l’être. Platon avait une doctrine à lui , une théorie qui lui était propre , et il ne pouvait , dans sa polémique contre les écoles antérieures, ne pas chercher à substituer ses idées à celles qu’il attaquait, et dont il mettait à nu la faiblesse et l’insuffisance.
* Sophiste, p. 256 et suiv., trad. de M. Cous. ; — p. 247 et suiv., éd. H. E.
son INFCTIEHCE DÂHS l’aRTIQUITÉ.
» un mot, je donne pour définition de l’étre que n ce n’est autre chose qu’une puissance. » Mais si la puissance n’est pas l’action , elle y conduit nécessairement, et l’action, c’est le mouvement. Platon était donc amené à contredire l’immobilité absolue de l’étre contre laquelle il élève cet argument i : L’objet connu est rau par le sujet qui connaît; car connaître, c’est agir sur un objet, c’est le mouvoir ; et puisque l’âme connaît l’être , celui-ci est mu en tant qu'il est connu.
Or, cela seul détruit l’immobilité absolue de l’être; donc, cette immobilité absolue est impossible. Et puis , tout-à-coup , comme indigné de descendre à des subtilités logiques pour démontrer ce qu’il sentait au fond de son âme avec l’évidence de l’enthousiasme , il s’écrie * : « Mais » quoi! par Jupiter! nous persuadera-t-on si faci- » lement que dans la réalité, le mouvement, la vie, » l’âme, l’intelligence, ne conviennent pas à l’être » absolu ® ? Que cet être ne vit, ni ne pense , qu’il » demeure immobile , immuable, sans avoir part » à l’auguste et sainte intelligence ? Ou bien , lui
* Sophiste, p. 259 et suiv. , trad. fr. ; — p. 248 et suiv. , éd. H. E.
s Ibid. , p. 260 , 261 , trad. fr. ; — p. 248 , 249, éd. H. E.
9 Tû Travrt^iû; ovti.
PIBMÉHIDB D’ÉtéB.
» accorderons-nous l’intelligence, en lui refusant » la vie ? Ou bien encore , dirons-nous qu’il y a » en lui l’intelligénce et la vie, mais que ce n’est » pas dans une âme qu’il les possède? Enfin, que » doué d’intelligence , d’âme et de vie , tout animé «qu’il est, il demeure dans une complète immo- » bilitéPTout cela est déraisonnable. Certes, il faut » combattre , avec toutes les armes du raisonne- « ment, celui qui, détruisant la science, la pensée, » l’intelligence , prétend encore pouvoir affirmer » quelque chose de quoi que ce soit. Aussi , le phi- « losophe , lui qui a pour toutes ces choses la plus » haute estime , est absolument forcé de n’écouter » ni ceux qui croient le monde immobile , qu’ils « le fassent un ou multiple, ni ceux qui mettent • l’être dans un mouvement universel. Entre le » repos et le mouvement de l’être et du monde , il » faut qu’au lieu de choisir, il les prenne l’un et » l’autre. «
La méthode que Platon emploie pour réfuter l’Éléatisme est facile à suivre dans le Sophiste. Dans le Parménide , l’auteur de la théorie des idées pénètre peut-être plus avant encore au sein de la dialectique des Éléates. Ce sont les chefs mêmes de cette école qui sont en scène, et qui, interrogés par le jeune Socrate , exposent leurs opinions. Le cadre de ce dialogue semble, il est vrai , au premier aperçu , ne renfermer qu’un vaste exercice de dialectique , qu’une sorte de gymnas-
SON INTItENCE DANS L* ANTIQUITÉ.
tique, qui aurait pour but d’habituer l’esprit à la discussion des systèmes. Mais peu à peu on reconnaît que ce sont les propres arguments de l’Eléatisme qui sont soumis à une double épreuve. D’un côté, les interlocuteurs examinent* «Ce qui doit » arriver, tant à la pluralité elle-même , relative- » ment à elle-même et à l’unité , qu’à l’unité rela- » tivement à elle-même et à la pluralité ; » de l’autre , ils considèrent « ce qui arriverait, s’il n’y avait » point de pluralité, à l’unité et à la pluralité, cha- » cune relativement à elle-même et relativement à » son contraire*.» Ils reproduisent la même recherche au sujet des idées du semblable et du dissemblable , du mouvement et du repos , de la naissance et de la mort, de l’être et du non-être. Ainsi, Platon, sous le nom de Parménide, de Zénon et de Socrate , se place tour à tour dans la supposition de l’existence et dans la supposition de la nonexistence d’une chose ; il odnsidère ces choses d’une manière absolue , et montre à quelles conséquences absurdes le raisonnement conduit dans toutes ces hypothèses contraires. Le résultat est , sous une autre forme, identique à celui du 50 phiste, à savoir, que Y un et Xêtre sont des genres;
* Parmén. , XII , p. 24 , trad. de M . Cous. ; — p. 1 36 , a, b,
éd. H. E. ,
* Parmen., ibid.
l&O PAaHÉiaDB d’élbe.
que les objets réels qui participent de l’un et de l’ètre sont plusieurs, et qu’on peut affirmer de ceux-ci beaucoup de choses contraires ; mais qu’il n’en est pas de même des genres eux-mêmes; qu’il est de l’essence des plus élevés d’entre eux de ne pouvoir se mêler les uns aux autres ; et que , par exemple , de Vun comme genre , on ne peut rien affirmer que l’unité , et de Vélre , que l’existence.
La critique de l’Eléatisme , au point de vue platonicien, peut se résumer en peu de mots. L’école d’Elée avait généralisé la notion de l’être ; et cette notion généralisée étant devenue pour cette école la seule réalité vraie, l’avait précipitée dans le vide des abstractions, et dans une hostilité avouée contre la connaissance sensible et contre le sens commun. En revanche, et du même coup, l’Eléatisme avait essayé de dégager les principes absolus qui sont impliqués dans le développement de l’intelligence; il avait clairement démontré que, sans ces principes , les efforts des Ioniens, pour constituer la science, étaient nécessairement vains et stériles.
Platon commença par mettre en lumière les fondements de la dialectique , en indiquant l’importance de la parole dans la formation de nos diverses connaissances. Puis, dévoilant les contradictions de la doctrine d’Héraclite et de Protagoras, d’une part , et celles de l’Eléatisme de l’au-
SON INFLUENCE DANS L’ANTIQtITÉ.
lÙl
tre, il arriva ainsi à la conclusion qui domine toute sa polémique, et qui se résout dans la distinction féconde des objets et de leurs genres, des choses particulières et des idées dont elles participent.
Par cette distinction , Platon échappait aux absurdités de ses adversaires ; il reconstituait les élé> ments rationnels à l’aide desquels l’école d’Elée avait pulvérisé l’empirisme , et par cela même ^ réhabilitait cette école , en lançant de nouveau, dans le courant de la pensée humaine, grâce à l’impulsion souveraine de son génie et à la splendeur de son beau langage , ce que renfermaient de vrai et d’impérissable les spéculations de Parménide et de Zénon.
On sait ce que devint l’Académie après la mort de Platon. Quand la parole du maître eut cessé de se faire entendre, l’unité de sa doctrine se brisa sous les influences diverses du Pythagorisme et de l’Eléatisme. Dans l’enseignement de Speusippe, l’héritier le plus direct de la philosophie de Platon, nous retrouvons la trace lointaine et fugitive , mais réelle , de l’école d’Elée. Speusippe considérait *
1 Arist., Mit., XIV, 4-5 ; — cf. , ibid., Vn, 2. — V. Brandis, cité par Ritter, Hist. de la philos. , II, 895 , trad. fr. — V. aussi M. Ravaisson , Speusip. plac . , p. 7 et siiiv. ; — cf. Essai sur la Mit. d‘ Arist . , I , p. 338 et 339.
PÀBMÉHIDE d’ÉlÉB.
l’un comme le premier principe des nombres , et le distinguait du bien en soi. Uun de Speusippe n’est tout qu’en puissance, il n’est rien en acte, et, par conséquent , ne possède pas une èxistence réelle ; c’est une abstraction comme l’unité absolue de Parménide. Mais ce n’est là qu’une réminiscence , et non un développement nouveau de l’Eléatisme.
Diogène de Laërte * cite parmi les livres de Xé- * nocrate un traité mpiTiv UapiuviSov; mais on ne sait que le nom de cet ouvrage.
Après Platon , rien de grand ni d’original n’est sorti de l’Académie; et c’est à la philosophie péripatéticienne qu’il faut demander une critique nouvelle de l’école d’Elée.