APPRÉCIÉ DU POINT DE VUE PÉRIPATÉTICIEN
EÜDÈME ET THÉOPHRASTE.
La dialectique qui est toute la science pour Parménide et Zénon, qui en est le faîte et le plus haut degré pour Platon , n’est plus pour Aristote qu’uner méthode de raisonnement, qu’un art servant à conduire l’esprit des principes aux conséquences. Pour lui , les généralités ne sont que des formes
i IV, 13.
SON INFLüEUCE dans L’ANTlQUiré.
de la pensée , et non des êtres : Tuniversel ne peut subsister par lui-même. L’expérience donne les faits la raison en assigne les causes et les lois, et l’argumentation en fait sortir les théories. Et on ne peut confondre une telle doctrine avec l’empirisme , car l’auteur des Catégories reconnaissait l’existence des lois de la pensée ; il savait que la raison entre pour sa part dans la formation et la démonstration de la vérité. Mais cette théorie est également éloignée des genres idéaux de Platon , et des abstractions de Parménide.
La méthode scientifique du péripatétisme est donc très-différente de celle des Eléates ; et ces différences fondamentales laissent entrevoir d’avance quel accueil Aristote devait faire à un système que déjà Platon jugeait sévèrement, malgré sa propre admiration et son respect avoué pour Parménide. Aussi l’auteur de la Métaphysique , impitoyable critique du passé, en attaquant l’Éléatisme, n’en épargne-t-il guère le plus illustre représentant, contre lequel Philoponus^ prétend même qu’il avait écrit un livre. Il est vrai qu’à un endroit®, il rend hommage à la supériorité du
‘ MH., I.
* V. plus haut , p. 29 , l’examcn de cette assertion de Philoponus.
3 MH., I, 5.
rÂHKÉHiSE D’Éliz.
génie de Parménide , et reconnaît chez lui des vues plus profondes que celles des autres Eléates. Mais à côté de cet éloge, d’autant plus remarquable qu’ Aristote est peu prodigue de louanges envers ses prédécesseurs , il y a plus d’un passage où il s’exprime sur les Eléates avec quelque rudesse. Par exemple, dans cette phrase de \2l Physique^ : « Il n’est pas difficile de répondre à leur argumen- » tation (sur l’unité de l’être.) Tous les deux , en » effet, raisomient en ergoteurs, i/uimxü( ; Mélissus » aussi bien que Parménide; car, ils admettent » des choses fausses, et leurs arguments sont vi- » cieux. Toutefois ceux de Mélissus sont les plus » faibles. » Et quelques lignes plus loin : « Une » autre absurdité de sa part est de croire que toute » chose a un principe , et que le temps n’en a » pas, etc. »
On s’explique d’ailleurs, de la part d’Aristote , cette sévérité , injuste parfois , envers l’école d’Elée. L’homme qui, dans l’antiquité, a le premier proclamé hautement l’étude des faits , comme matière et point de départ de toute science , et qui a donné le plus constant exemple de l’obsei’vation, cet homme devait ressentir quelque dédain pour une école qui anéantissait les faits , et avec eux l’observation. Puisque Aristote était
SON INFITONCE DANS l’aNTIQUITÉ. 145
conduit par l’histoire de la philosophie à l’examen de l’Eléatisme , il devait lui en coûter de rabaisser la discussion au niveau de subtilités qui blessaient ses principes et sa méthode , et il n’est pas étonnant que ses critiques, qui supposent quelquefois la réalité sensible, ne portent pas toujours très-juste.
La négation du monde extérieur rencontrait un adversaire très- vif dans Aristote, qui s’indignait de voir réduire les données des sens à de pures apparences. Voici une objection qui, même aujourd hui , après les progrès de la science , ne paraîtra peut-être dépourvue ni de profondeur ni d’originalité : « La connaissance sensible, dit Aris- » tote, ne vient pas d’elle-même; mais il y a quel- » chose (dans l’homme) outre les sens, qui doit » être nécessairement antérieur aux sens. L’objet » qui meut précède en effet naturellement l’objet » quiestmuret, bien que ces mêmes choses puis- » sent s’appliquer respectivement aux mêmes ob- » jets , cela n’en est pas moins vrai * . » De cet argument, Aristote aurait pu tirer directement la conclusion qui y est renfermée, à savoir que l’objet de la connaissance sensible est aussi réel que le sujet qui connaît; et que si , dans la connaissance sensi-
1 Ori yàp H n y aîffSfliTif airi éavr^ç iariy , àn' ï„i « rai htpov KOipi TÀv eiUOvmv , S àviyxv irpôrtpov iTvcu tvç ataWaeuf TÔ yàp r«ïoOv Toû xivou^ïou yvnt npôrspôv iari’xay $i Uytrai npàt «»>}XaTavTa, oùÔèv >Îttov. Mét. , III, 5.
PAKMÉNIDE d’ÉeÉE.
ble, il y a du variable et du contingent, tout n’y change pas, et tout n’y est pas un pur phénomène : ce qui met à néant un des principes de l’Éléatisme.
Mais Aristote ne se borne pas à ces attaques, en quelque sorte extérieures; il pénètre, quoique moins avant que Platon , au cœur même de l’Éléatisme; et lui oppose , sous vme forme très-souvent dogmatique et aphoristique, une argumentation où il y a de la vigueur et de l’étendue. L’être, suivant Aristote * , est ou n’est pas ; l’être absolu et le non-être absolu sont, par conséquent , le contraire l’un de l’autre. Mais tout ce qui existe n’est pas l’être absolu , de même que tout ce qui n’existe point n’est pas le non-être absolu. Il peut donc exister des choses qui ne seront ni l’être absolu , ni le néant absolu , des choses dont on pourra'nier quelque chose, au moins d’une certaine manière; des choses qui posséderont par conséquent du nonêtre*, et qui seront ainsi non le contraire absolu de l’être , mais quelque chose de différent , qui seront autres que lui. Il y a donc lieu de distinguer l’être absolu de l’être considéré dans les différents modes de l’existence, et Parménide a tort de prendre l’être exclusivement dans le sens absolu, «irXs>f , puisque l’être n’est pas simple ^ qu’il peut revêtir
i Met,, III, 6 et 7.
s tÔ 7rp (i>) ôv.
SON INPLrBNCB DINS L’ANTIQVIlé.
différents genres, et que sous ce rapport, il contient de la multiplicité, TroiXa^wf- C’est qu’en effet, il en est de l’étre comme de tous les genres, du beau, par exemple, qui peut être pris tantôt substantiellement, comme le beau en soi, et tantôt accidentellement, comme une belle statue, ime belle figure * .
Cette distinction de l’être absolu et de l’être non absolu est la reproduction , sous la forme aristotélique , de la distinction élevée par Platon entre l’idée de l’être en général, et l’idée des êtres particuliers, lesquels participent de l’être, sans être l’être lui-même. Aristote insiste sur ce point, et ajoute qu’on pourrait appliquer à l’être la distinction de l’être en puissance et de l’être en acte ; l’être en puissance serait l’être absolu, et l’être en acte serait soumis aux accidents, c’est-à-dire pourrait posséder du non-être C’est en ce sens qu’il parle de l’existence des contraires , lesquels existent bien en puissance , mais non en acte ^ ; de sorte qu’il est légitime de dire , d’une certaine manière , que quelque chose peut venir du non-être , et que , d’une autre manière, cela n’est plus vrai. Bien plus, le même être est ou n’est pas, suivant qu’on le considère en puissance ou en acte; mais il est
* Phys., I, 8; — cf, ibid., I, 8.
Ubid.,l, 8.
5 Mét., III, 5.
PlBHÉniDE d’ÉlÉE.
absolument inexact d’avancer qu’il est et qu’il n’est pas en même temps ^ .
Tout l’édifice dialectique de Parménide repose sur la notion de l’être absolu, admise comme la seule notion véritable de l’être. L’objection d’Aristote ruinait donc l’Eléatisme par sa base. Et ce qui ajoute à l’importance de ce reproche fondamental, c’est qu’il est en quelque sorte l’introduction à la critique de l’Eleatisme par Aristote. Il est impliqué dans la plupart de ses objections contre ce système; et pour bien mesurer la valeur véritable de celles-ci , il faut l’avôir sans cesse présent à l’esprit.
Aristote prend ensuite , l’im après l’autre , les principaux dogmes de Parménide, et soumet chacun d’eux à im rigoureux examen.
Après avoir posé l’existence de l’être, Parménide avait montré comment 1 etre existant seul est un , en même temps qu’il est. Aristote n admet pas cette identité de l’être et de l’unité. « La plus dif- » ficile des spéculations , dit-il * , et ce qu il est le » plus nécessaire de savoir pour arriver à la vé- » rité , c’est de décider si l’être et l’un sont les sub- » stances des êtres, et si ces deux choses ne sont »rien autre, l’une, que l’être proprement dit, » l’autre, que l’un proprement dit; ou bien , s’il » faut chercher qu’est-ce que l’être et qu’est-ce que
i Met., III, 5.
î Ibid., II , li.
son IKFLCENCE DANS l’ ANTIQUITE. 12l9
» l’un , comme si une autre réalité était leur sub-
» stance Ceux qui admettent plusieurs élé-
» ments doivent dire que l’étre et l’un sont aussi » nombreux qu’il y a de principes. Mais , si on » n’admet pas qu’il y a une substance pour l’un et » l’être , il n’y aura plus de substance possible » pour les autres universaux ; car l’un et l’être sont » les plus grands universaux de toutes choses. Et » s’il n’y a pas de substance qui soit l’être et l’un , » à plus forte raison n’y en aura-t-il pas pour les au- » très choses qui sont en dehors de l’individualité » de chaque être, » c’est-à-dire les universaux , moins généraux que l’être et l’un. « De même, J) si l’un n’est pas une substance, il est évident que » le nombre ne pourra être une réalité, fCian, sé- » parée des êtres ; car le nombre , ce sont les uni- » tés , et l’unité est quelque chose d’un. Et si l’un » et l’être proprement dit sont quelque chose , il » faut nécessairement que leur substance soit l’un » et l’être ; car il n’y a plus d’autre chose qui » puisse être leur genre, mais ils sont leurs uni- » versaux à eux-mêmes. Mais si l’être et l’un, pris » en eux-mêmes , sont quelque chose de réel , ce » réel , ce sera un grand problème que de savoir » comment quelque chose qui ne soit ni l’un , ni » l’autre , pourra exister ; je veux dire comment » les êtres seront plus qu’un. En effet, ce qui est » autre que l’être n’est pas; de sorte qu’il faut en » venir à la conclusion de Parménide, que tous
riaKÉniDE D*ii,éE.
» les êtres sont l’un, et que cet un est l’être. Mais,
» des deux manières, il y a des difficultés ; car,
» que l’un ne soit pas une substance, ou que l’un U soit quelque chose , dans les deux cas il est im>
» possible que le nombre soit une substance
» Mais, si le nombre est une substance, alors il sou- » lève la même question que l’être. D’où viendra, » en effet, cet autre un qui sera en dehors de l’un » lui-même ? Car, il faut nécessairement qu’il n’y en » ait pas d’autre ; or, ou tous les êtres sontun , ou ils » sont plusieurs , dont chacun pris à part est un. »
Cette argumentation d’Aristote implique constamment la distinction des objets et des genres auxquels ils appartiennent. Or , dans la doctrine de Parménide , les généralités abstraites sont adéquates à la réalité elle-même, l’universel est identique à l’être. La distinction que suppose le raisonnement d’Aristote n’étant pas admise, ni même probablement soupçonnée par les Éléates , ce raisonnement , pour valoir contre l’Eléatisme , a besoin d’être rapproché de l’objection fondamentale d’Aristote contre la notion de l’être, prise exclusivement dans le sens absolu. Réunies, elles ont une grande force : le tort d’Aristote est de les séparer.
En un passage de la Physique^, Aristote s’élève contre l’imité absolue de Parménide : « Si l’unité
1 Phyi., I, 2.
SOS ISFLOEHCE DAKS l’aHTIQVITÉ. 151
» seule existe, il n’y a pas de principe, puisqu’un » principe est le principe de quelque chose. » Mais cette objection n’en est pas une; elle ne porte, eu effet, que sur l’expression de principe, que les Eléates pouvaient ne pas employer sans rien changer à leur système, et qui d’ailleurs ne se trouve nulle part dans les Fragments de Parménide.
Aristote attaquait encore l’unité de l’être, en démontrant que la dualité est impliquée dans la notion que nous avons de l’univers. Le mouvement suppose un moteur , et le mouvement n’est pas plus le moteur que l’effet n’est la cause L Pour expliquer la génération des choses , la matière et ses diverses transformations ne suffisent pas; il faut encore un agent : « L’eau , dit-il , ne se trans- » forme pas elle-même en animal; et les instru- » ments ne jouent pas seuls un air, il faut un mu- » sicien^. »Ceci n’est qu’une réfutation indirecte.
L’éternelle immobilité de l’être est à son tour l’objet d’une vive attaque de la part d’Aristote. En effet, ramener toutes choses à un seul et même être , à une seule matière diversifiée dans la forme était une tentative, qui avait séduit plusieurs philosophes ; mais les Eléates seuls avaient osé dire, et s'étaient efforcés de prouver que l’être vuï qui absorbe tout , ne comporte aucun chan-
iPhys.,l, 9.
s De gen, ei corrupt., II, 9.
PARMÉIUDE d’ÉlÉE.
gement; que la vie et la mort, le mouvement et le repos ne sont pas des choses réelles et vraies, mais de fantastiques apparitions , qui enivrent nos sens , et ne possèdent par elles-mêmes aucune certitude. Or, une pareille doctrine n’aboutissait à rien moins qu’à la négation entière du monde extérieur; par suite, elle frappait de nullité ceux des travaux d’Aristote , qui ne sont pas la partie la moins solide de sa gloire ; et devait trouver en lui un adversaire implacable. « Pourquoi , dit-il , » en réfutant Mélissus^, si l’un existe, est-il im- » mobile? Car, puisque l’eau, qui est une partie, » et qui est une , se meut dans le sein du tout , » pourquoi le tout ne serait-il pas lui-même en » mouvement ? Ensuite , pourquoi n’y aurait-il pas » de transformation, àXWwstf? »Il ajoute que ces objections s’appliquent également à Parménide. « Son argumentation à lui, dit-il?, pèche en ce » qu’elle suppose des choses fausses , et en ce qu’elle » ne conclut pas. Elle suppose des choses fausses , » puisque l’être est divers et plusieurs, icyofievov » nol}.a)ÿç, et que cependant il le regarde comme V simple. Elle ne conclut pas; car, qu’on prenne » par exemple les choses blanches , le blanc res- » tera l’unité, et cependant les choses blanches » seront plusieurs et non un. Le blanc ne sera
i Phys., 1,3 .
3 Ibid.
son iRHOBiiCB BARS l’artiquité. 15S
» en effet ni une unité continue, ni une unité lo- » gique , car la raison d’étre ne sera pas la même » pour le blanc , ni pour l’objet qui a reçu la cou- B leur blanche; et excepté le blanc il n’y aura rien B qu’on puisse séparer. Car , si le blanc est sépa- B rable, ce n’est pas par une vertu particulière , B c’est parce qu’il n’est pas de même essence que B l’objet dans lequel il se trouve. Parménide ne B voyait pas encore cela. Il faut donc que ceux B qui disent que l’être est un , entendent désigner B comme étant un, non seulement l’être auquel B on applique ce nom , mais ce qui est l’être en B soi, et l’un en soi. »
Aristote ne pouvait pas épargner davantage ce principe éléatique , qu’il n’y a ni génération , ni corruption de l’être. L’immobilité absolue de l’être emportait sa non-génération et sa non-corruption; par conséquent, attaquer la non-génération et la non-corruption de l’être, c’était reprendre, par une de ses faces, la critique de l’immobilité absolue. «Prétendre, dit Aristote ^ , que la géné- » ration vient de l’être ou du non-être , ou bien B que le non-être ou l’être est actif ou passif en » quelque chose , ou qu’il devient une chose quel- » conque , c’est la même chose que de prétendre » que le médecin est actif ou passif en quelque
1 Phys., 1 , 8.
PABtiéniSE D’éLÉB.
» chose , ou que quelque chose tire l’être ou la gé* » nération du médecin ; de sorte que , puisqu’on » peut prendre la chose de deux manières , il est » évident que l’être et ce qui vient de l’être , ou est » actif, ou est passif. Le médecin bâtit donc, non » en tant que médecin , mais en tant qu’édifica- » teur; et il devient blanc, non en tant qu’il était » médecin , mais en tant qu’il était noir. Et en tant » que médecin , il exerce ou n’exerce pas la mé- » decine. » Quelques lignes plus loin , Aristote continue et conclut en ces termes ; « Nous disons que » rien ne vient simplement, àiclStt, du non-être; » que cependant du non-être peut venir quelque » chose pris accidentellement, *orrà Nous
» disons , en effet , que quelque chose vient de la » privation qui est le non-être en soi , et qui ne se » trouve pas dans cette chose. On s’étonne et on » regarde comme impossible que quelque chose » vienne du non-être. Pareillement, l’être ne vient » du non-être qu’accidentellement. De même nous » disons que si l’être vient de l’être, et si l’être naît, » ce n’est que par accident. . . En effet, si un cheval » devenait uu chien , le chien ne proviendrait pas » seulement d’un certain animal , mais de l’animal » en général ; seulement , il n’en proviendrait pas » en tant qu’animal , car il l’est déjà ; mais si quel- » que chose doit devenir un animal , autrement que » par accident, ce ne sera pas d’animal qu’il était » qu’il deviendra animal. Et si quelque chose de-
SOH IHFI.1IESCB D^HS l’aKTIQüIt£. 155
» vient être, il ne proviendra ni de l’être, ni du » non-être ; car il a été expliqué que dire qu’une » chose vient du non-être , cela signifie qu’elle en » vient en tant que non-être. En outre , de cette » manière, nous ne supprimons ni tout l’être, ni » tout le non-être. »
Ceci revient à dire, en d’autres termes, que le non-être absolu ne peut venir de l’être absolu , et réciproquement; mais que les choses réelles ne sont pas absolues, et que si on peut en affirmer certaines choses, on peut en nier bien plus de choses encore ; qu’on peut en affirmer tout ce qui appartient aux genres dont elles font partie , et en nier tout ce qui appartient aux genres qui ne les contiennent pas ; que deux choses considérées sous un point de vue déterminé peuvent rentrer dans le même genre, mais que l’une peut appartenir à plus de genres que l’autre ; par conséquent , que les changements auxquels les choses sont soumises ne sont pas plus absolus qu’ elles-mêmes , mais ne sont pas moins réels ; et qu’enfin , loin qu’il soit de l’essence des êtres d’exclure le changement, et, comme s’exprimaient les anciens , la génération et la corruption , il est , au contraire , dans leur nature d’être soumis aux changements , puisque les universaux sont les seuls genres qui s’excluent mutuellement , et qu’en dehors des universaux, il y a les espèces qui sont moins générales et les êtres particuliers et concrets.
rÂMlÉlUDE d’élés.
Ce raisonnement touche au fond même de la question , et réfute victorieusement l’argument des Eléates. Malgré la vulgarité puérile des exemples qu’emploie Aristote, on retrouve avec plaisir, dans sa discussion , une précision d’idées , une facilité h manier les abstractions et un vif sentiment de la réalité, qui rappellent tout à la fois l’auteur de VOrganum , et le génie qui a créé l’histoire naturelle. En généralisant davantage son argumentation, il ne tenait qu’à lui de montrer comment la substance n’est point un simple substratum; comment, au contraire , elle est une cause essentiellement active, qui se manifeste sans cesse par ses effets. Si Aristote n’a point tiré de la notion de substance tout ce que , suffisamment approfondie , elle contient de fécond et d’élevé sur l’idée de l’être nécessaire , il a du moins ouvert la route à ceux qui sont venus après lui. Aristote n’est point encore, il ne pouvait être Leibnitz; mais qui dira combien le philosophe de la Théodicée doit à l’auteur de la Métaphysique ?
Aristote ne consentait qu’avec peine à descendre sur le terrain de ses adversaires ; et en cela son argumentation perd de sa force. Il s’indigne contre l’idéalisme éléatique , et dit que si la nature elle-même avait apparu aux philosophes de cette école, elle aurait brisé toute leur ignorance * . « Pré-
1 Phys., I, 8.
soif INFLUENCE DLNS l’ ANTIQUITE.
» tendre que tout est immobile, s’écrie-t-il, et » en chercher la raison, en ne tenant aucun » compte des sens, c’est ime sorte de faiblesse » d’esprit M » A un autre endroit : « Si cela est » plausible dans l’argumentation , dans la réalité » c0 ne l’est pas du tout ; et penser de la sorte , JK c’est penser comme les fous. Personne , 'en ef- » fet, parmi les fous, ne va jusqu’à regarder le » feu et la glace comme une seule chose ; mais » seulement, il y a des fous qui croient qu’il n’y a » aucune différence entre les choses qui sont hel- I) les, et celles qui le paraissent par habitude®. » Aristote s’appuie en ce moment sur les principes du sens commun , et il oublie que les Eléates avaient accepté la lutte avec le sens commun , et que, par conséquent, les croyances du sens commun ne sont pas une autorité pour eux.
On sait que Parménide ne distinguait pas l’espace de l’étre qu’il contient. Par suite , Zénon , dans ses objections contre l’empirisme, appliquait à l’espace et à chacune de ses parties la divisibilité à l’infini qui appartient à la matière, et cherchait à démontrer comment la divisibilité de l’espace à l’infini rend le mouvement impossible. Aristote, sur ce point, lutte de subtilité avec les Eléates. Il cherche
* Phys., VIII, 3.
3 Gen. etcorrapt., I, 8.
PAHHÉHIDE D'ÉtÉB.
à prouver qu’il y a contradiction entre l’unité absolue et l’indivisibilité de l’être * : « On dit qu’une w chose est une, soit en tant que continue , soit en » tant qu’indivisible ; ou comme on le dit des choses » qui n’ont qu’une même manière d’être, comme » le vin doux et le vin. Si donc, l’un est continu, » il est multiple * ; car le continu est divisible à » l’infini Mais au sujet du tout et de la partie , » on peut se demander ( non peut-être que cela » puisse s’exprimer, mais en soi) si la partie et le » tout sont un ou plusieurs ; comment ils sont un w ou plusieurs ; et s’ils sont plusieurs, comment ils » le sont? On peut se demander la même chose au » sujet des parties qui ne sont pas continues : et si le » tout est un et indivisible, les parties elles-mêmes a seront un. Mais si l’un est indivisible , il n’y » aura plus ni quantité , ni qualité. L’être ne sera » plus infini, comme le prétend Mélissus, ni fini, » comme le dit Parménide. Car la fin est indivisi- » ble , et le fini lui-même ne l’est pas. Mais si tout » ce qui existe est un logiquement, tû , comme » un vêtement et un habit , alors se présente l’ar- » gumentation d’Héraclite : le bien et le mal seront » la même chose, considérés sous le point de vue
* Phys., I, 2.
3 Aristote définissait le continu : <• ce qui est divisible en par- » lies divisibles à l’infini. » Par conséquent , pour lui le continu est essentiellement une pluralité. V. Ds Cœlo, I, i.
SON IRFLtENCE DANS L’ANtlQDITé.
* de l’unité logique qui leur appartient également; » il n’y aura plus de différence entre ce qui est et w ce qui n’est pas , il n’existera rien. »
Cet argument était familier à Aristote , qui le reproduit ailleurs ^ sous une forme peu différente. Suivant lui , si l’un est indivisible , rien ne peut exister; car , s’il n’est pas divisible, il n’est pas une grandeur ni une quantité. Or , ce qui n’est pas une quantité ni une grandeur , n’ajoute ni ne retranche rien aux choses auxquelles on l’ajoute, ou desquelles on le retranche. Mais , ce qui ne rend pas plus grand l’objet auquel on l’ajoute, ni plus petit celui duquel on le retranche , cela n’est rien ; autrement il faudrait dire que la ligne se forme avec des points mathématiques. Donc , l’un qui serait indivisible et qui serait tout, est impossible.
Ici Aristote identifie l’être et la grandeur ; il ne se montre guère moins subtil que les Éléates, et est assez mal fondé à reprocher en même temps à Zénon de discuter d’une manière déplorable *.
Aristote n’a rien dit d’important sur la physique de Farménide, qu’il semble avoir parfois confondue avec la doctrine sur àt vérité. Le passage suivant 3, qui rend presque avec la rigueur moderne
4 Mét., II , 4.
* fO/9T(XÛ(.
3 Ibid , III, 5.
PÀKMÉKIDE d’ÉlÉE.
la pensée du matérialisme, mérite seul d'étre remarqué : a Empédocle dit que l’intelligence varie » avec la manière d’être. Parménide tient à peu » près le meme langage , en disant que , selon que » chacun a des membres plus ou moins flexibles , » par suite aussi il a plus ou moins d’intelligence. » Car pour tous , et entièrement , l’organisation » des membres est la même chose que le prin- » cipe de la pensée. »
Telle est la critique de l’Éléatisme par Aristote. Malgré l’abus des mots dont la rigueur factice et l’arrangement prétentieux ne servent quelquefois qu’à déguiser ce qu’il y a de vulgaire dans l’idée, cette critique est souvent digne du grand penseur; souvent aussi elle implique la certitude des sens qui est radicalement niée par les Eléates ; de sorte qu’Aristote n’a parfois raison contre ses adversaires qu’à la condition de les traduire devant un tribunal dont ils ne reconnaissent pas l’autorité.
Le point capital de cette critique est la distinction de l’existence absolue et des existences particulières et relatives. Une pareille distinction suffit à ruiner tous les arguments de Parménide. Mais déjà elle se trouve dans Platon ; elle y est même sous une forme qui s’éloigne moins des abstractions éléa tiques, et qui, par cela seul, est supérieure.
Aristote , en dehors de cette objection générale, élève successivement, contre les principaux dog-
son InrLVBHCE DANS L’AimpriTÉ.
mes de l’Éléatisme , des objections qui lui sont propres. Dans ces attaques , il déploie une logique vive et pressante. Il prend les arguments de Parménide , les soumet à une analyse minutieuse , subtile même , et en montre le vide et les contradictions. C’est là que triomphe l’esprit éminemment délié du fondateur du péripatétisme. La voie où s’était engagé Parménide était étroite ; Aristote , en élargissant la base de l’Eléatisme , lui ôte une grande partie de sa force. Il met les abstractions de Parménide en regard des données de la raison , et montre à merveille que ces abstractions ne représentent nullement les affirmations complètes , les jugements réels que nous portons; qu’elles n’en sont , au contraire , que des débris, des lambeaux ; et que l’édifice dialectique , élevé avec tant de soin par les successeurs de Xénophane , ne résiste pas à une discussion sévère.
Mais Aristote ne voit dans l’Eléatisme que le côté faible de ce système. La philosophie pérîpapéticienne^ malgré la Métaphysique et les Catégories, était trop antipathique à l’idéalisme, pour le comprendre et le juger.
Aristote avait plutôt le génie qui formule les principes abstraits et les vérités générales , que cette souplesse d’intell igence qui se plie à la méthode d’un adversaire, et qui le suit dans tous les détours où son caprice l’entraîne pour le serrer de plus près, pour ne jamais l’abandonner et pour l’élouffer
162 FÀB9IÉHIDE d’ÉlÉE.
dans ses propres arguments. La critique de l’Eléatisme par Aristote est inférieure, comme œuvre dialectique, à celle de Platon ; aussi dans l’histoire de la philosophie, est-dle loin d’avoir eu le même retentissement.
Après Aristote et Platon , le mouvement si fécond et si original qui emportait la philosophie , laissait un peu dans l’ombre les spéculations des philosophes antérieurs à Socrate. Il n’est guère question de l’Eléatisme dans les écoles de l’Académie et du Lycée.
Parmi les Péripatéticiens , Eudème et Théophraste semblent s’être un peu occupés de cette doctrine; mais c’est à peine si les commentateurs alexandrins nous ont transmis un ou deux arguments éléatiques qui aient été conservés par les successeurs d’Âristote. Et on comprend très-bien que le dédain du maître pour le système de l’unité absolue, ait fait partie de l’héritage qu’il avait laissé ' aux disciples^.
* Pour Théophraste, V. Physicor. , lib. i, fragm. Theoph. apud Alex. Aphr. , in Met., XII, f** 7, A (Venetiis, 1544)* — Cf. SimpL, m PAjs., f'’25, A. — Pour Eudème, V. Ap.Simpl., m Phys., P 16 , B. Il est remarquable , dit Brandis à cette occasion , que le passage du premier livre de la Physique d’Eudème, transcrit par Alexandre d’Aphrodisée (Y. plus haut, p. 50), n’ait pas été trouvé par Simplicius dans son exemplaire
de ce livre (V. Brandis, ouv. cit. p. 136, note f. )
son IHFLrEKCB DIRS L’AHTIQriTé.
Dans l’école d’Épicnre et dans celle de Zénon , les questions morales apparaissent sur le premier plan ; la dialectique et Fontologie n’excitent plus la même ardeur.
Plus tard , tous les commentateurs d’Aristote , tous ceux qui recueillirent les opinions des anciens philosophes , mentionnèrent Parménide. Mais presque tous se contentent de rapporter ses dogmes , sans les accompagner des arguments qui devaient les soutenir et les expliquer. C’est pourquoi nous n’aurions sur cette doctrine que des renseignements fort incomplets, si, vers la fin de l’école d’Alexandrie, Simplicius n’avait pris à tâche, au moment où les exemplaires du inpi yûirtuf devenaient rares, d’appuyer l’exposition du système de Parménide, par de nombreuses et abondantes citations de son poème * .