‹ Essai sur Parménide d'EléeChapitre 29 sur 48 · VII. inÉALISHE ÜWITAIRE DES ALEXAüTDRirTS · texte numérisé non relu

VII. inÉALISHE ÜWITAIRE DES ALEXAüTDRirTS

PLOTIW , PROCLÜS , JEAN PHILOPON ET SIMPLICIUS.

Avec l’école d’Alexandrie, l’Idéalisme reprit une importance nouvelle. Platon et Pythagore furent en grand honneur auprès des disciples d’Ammonius Saccas, et de Plotin; etPécole d’Elée participa de

1 Simp]., m Phys., 1 , 5.

rAaHÉHIDE D’iLÉE.

cette faveur , dans l’enseignement des commentateurs de Platon.

Mais l’ambition des Alexandrins allait au-delk du rôle d’historiens fidèles. Trop riches qu’ils étaient de leurs propres idées pour se borner à l’explication des systèmes antérieurs , ils essayèrent à l’égard de Parménide , ce qu’ils avaient déjà tenté pour Pythagore et pour Platon. Au lieu d’exposer avec exactitude , de commenter et de critiquer les monuments des deux premières époques de la philosophie grecque , ils cherchèrent à s’en faire un appui , à en tirer des moyens de démonstration pour leurs propres théories. Le système de l’unité absolue devait singulièrement convenir à leurs habitudes de syncrétisme. Mais si on trouve un assez vif reflet de l’Eléatisme dans les commentateurs alexandrins , il faut se tenir en garde contre les infidélités et les interprétations fausses, sous lesquelles ils voilent à chaque instant les doctrines qu’ils racontent , ou dont ils invoquent l’autorité.

Plotin plaçait l’unité, qu’ il appelle le premier on le bien, au dessus de la raison. Il le déclare une force insaisissable* , attendu que toute diversité, toute pluralité, même la dualité du sujet et de l’objet dans la pensée, nous éloignent de la véritable unité, et conduisent par une pente irrésis'ible aux

1 Ennead., V, 3, 13, 14 .’ OvSiyvüïry, ovîivéwv «vtoû.

SON INFLVEHCE DIHS L'ÂITTIQEnÉ. 165

tclioses extérieures. Donc, une pareille unité a beaucoup de ressemblance avec celle des Eléates. Aussi Plotin avait-il soin de rappeler ^ que Parménide identifie l’être avec la pensée , et le place dans les données de la raison, non dans celles des sens.

Après Platon , l’Alexandrinisme continua d’être idéaliste et imitaire ; et l’Eléatisme fut souvent mêlé aux discussions et aux dogmes decette école. Enfin parut Proclus, dont le savoir et l’éloquence jetèrent sur l’école d’Alexandrie un éclat qu’elle n’avait pas connu jusqu’alors , un éclat qu’elle ne devait plus retrouver.

Proclus commenta dans sa chaire et dans ses écrits les principaux dialogues de Platon , et s’occupa spécialement du Parménide.

« Au IV® siècle après J. - C. , dit M. Cousin * ,

» Proclus a composé sur le Parménide de Platon « un commentaire qui n’est pas autre chose qu’un » nouvel et dernier examen du fatal problème*,

» envisagé sous toutes ses faces', et poursuivi dans , » tous ses développements. Cet immense commen- » taire , achevé et complété au VI® siècle par Da- » mascius est comme le dernier mot de la philoso- » phie ancienne , c’est une longue et régulière apo- » logie des idées. »

i Ibid., V, 1 , 8.

9 Fragm. de philos, schol., 2* éd. , 1840 , in-8“, p. 87. 3 Le problème de la réalité des universaux.

rAKVÉniDB d’éléb.

Toute trace de l’histoire disparait aux yeux de Proclus dans les dialogues de Platon. Il n’y voit et n’y cherche que la pensée du maître, et avant tout ce qui s’y trouve de favorable aux doctrines du Néoplatonisme. Il prétend trouver une raison à tout; et k>uventles raisons qu’il allègue, pour expliquer les circonstances les plus simples des faits racontés par Platon, sont d’une subtilité et d’une invraisemblance parfaites.

Mais , malgré cette tendance générale de Proclus dans ses commentaires , il semble avoir mieux compris que la plupart de ses prédécesseurs la valeur véritable de l’£léatisme , et celle des travaux de Platon sur cette doctrine. Il dit bien quelque part* que Platon , dans le Parménide , traite de l’être en tant qu’être ; mais , à côté de cette assertion isolée , il énonce souvent l’opinion qu’il faut voir dans l’Eléatisme le premier essor de la logique qui s’essaie à devenir une science , les premiers débuts de la dialectique , beaucoup plus qu’une ontologie sérieuse.

Il reproduit cette opinion sous plusieurs formes, et sans doute elle n’était pas nouvelle de son temps; car, d’un côté, il dit* que la dialectique était le propre des Éléates, comme les mathéma-

i In Tim., p. 4 et 5.

> In Parm., IV, p. 12 . cd. Cou».

SON INniHENCB DINS L’iNTIQÜITÉ. 167

Hques celui des Pythagoriciens, et l’étymologie celui d’Héraclite ; et de l’autre il déclare* que Parménide appelait sa méthode une gymnastique , « parce » qu’elle argumentait stir chaque point, comme la » dialectique d’Aristote qui était aussi appelée par V lui-même une gymnastique. » Au sujet du dialogue du Parménide^ il dit que plusieurs philosophes ont été d’avis que ce n’était qu’un grand exercice de gymnastique intellectuelle*.

Le célèbre disciple de Syrianus admet l’unité comme le centre et le sommet de toutes choses , comme la substance du bien et du vrai. Il semble se ranger à l’opinion de Parménide , que l’unité absolue exclut tout rapport, toute dualité, même celle du sujet et de l’objet de la pensée, car c’est dans ce sens qu’il faut entendre l’assertion de Proclus®, que l’unité ne tombe pas sous la pensée, c’est-à-dire, ne saurait être saisie par la réflexion.

Mais Proclus ne s’arrête pas à cette espèce d’imitation du dogme fondamental des Eléates ; il modifie singulièrement la doctrine éléatique, pour la rapprocher davantage de la sienne propre. Il dit* que Parménide place l’unité au-dessus de tous les

1 Ibid. y I, p. 41.

a Ibid., IV, p. 21.

5 In Tim., p. 78.

^InParm., IV, p. 111,114; et surtout p. 120 , 123, 141 , etc.

FUUÉRIOE D*ÉLÉS<

êtres; qu’il en fait dériver, comme d’une cause iné' puisable, tout ce qui existe. «S’il y a un Dieu*, il » est l’unité ; et si le soleil et Dieu sont la même ' » chose , s’éclairer est la même chose que contem- » pler. L’unité donne l’ unification , et le soleil la » lumière, l’illumination. Or, de même que.Timée » n’explique point simplement dans le sens de la » plupart des naturalistes fuacoXéyov;, mais enseigne » autant que possible que tout a été ordonné par » l’unité créatrice , nous dirons que Parménide se » sert de cette explication quand il s'occupe des » êtres , pour montrer qu’ils viennent de F unité. Et » cette unité est tantôt dans les dieux , et tantôt » au-dessus des dieux, u

Tout cela est conforme à la doctrine des Alexandrins ; mais ce n’est plus le système de l’homme qui déclare qu’il n’existe absolument rien que l’être un ; que les choses qui sont plusieurs ne sont que des apparences, et par conséquent, n’ont pas besoin d’un principe supérieur pour expliquer une existence réelle qu’ elles ne possèdent pas. Ici Proclus, entraîné par ses propres idées, s’est commenté lui-même, au lieu de développer l’opinion de Parménide.

Ce qui prouve que cette interprétation de la doctrine de Parménide n’est pas une assertion

1 In Parm., I, 34.

son IHFLTIEIICE DIHS L’ASTIQDITÉ.

aventurée , c’est qu’en un autre endroit * Proclus précise son opinion sur ce point, et indique une différence entre la doctrine de Parménide, telle que les Fragments nous la ‘font connaître, et la doctrine du même philosophe dans le Parménide de Platon. Or, cette différence consisterait en ce que le Parménide des Fragments par \'un entendrait l’unité qui existe et qui est la cause de tout, tandis que le Parménide du dialogue de Platon ne parlerait que d’une unité dépourvue de l’existence réelle , d’une sorte d’unité absolue , adéquate au néant de l’existence , et ne sortant pas de l’ordre des créations de l’esprit.

Sur un autre point, Proclus fait preuve du même penchant à trouver des ressemblances inexactes qui effacent le vrai caractère des doctrines. Il signale avec raison la distinction du kWticcj et trpht So|<w , dans le système de Parménide ; mais il cherche à comparer ces deux parties de la doctrine éléatique avec les deux modes d’enseignement des Pythagoriciens , l’un mystique , l’autre accessible au vulgaire, Ù7ratfl|0touf iôyouf; et avec les deux doctrines , l’une ésotérique , l’autre exotérique, des Péripatéticiens®. Or, rien de moins vrai que cette assimilation; car les deux parties du

HnParm., VI, 250.

9 In Parm.,, V, p. 810.

PiKMétUDE D*él.iB.

système de Parménide se trouvaient renfermées dans le même poème ^ et par suite également livrées à la faveur ou à la critique de l’opinion ; de plus, Parménide niait positivement la valeur scientifique de sa cosmologie, et sous ce rapport, se plaçait en hostilité avouée avec le sens commun , loin d’en accepter les données. En un mot , la métaphysique de l’école d’Elée a pour premier dogme la négation de toute physique ; et on ne peut en dire autant d’aucune partie du Pythagorisme et à plus forte raison du Péripatétisme.

Il en est de même encore d’une assertion de Proclus qui lui appartient tout entière, car nul autre témoignage de l’antiquité ne vient l’appuyer. Suivant Proclus * , Parménide mêlait à sa doctrine sur l’unité absolue quelque chose du système de Py thagore sur les nombres. Certes , s’il y a quelque analogie entre l’unité absolue des Eléates , et la monade pythagoricienne , cette analogie est purement extérieure ; rien ne se ressemble moins que l’unité absolue qui ne sort pas d’elle-même, et la série des nombres qui s’engendre à l’infini.

Proclus renouvelle aussi contre Parménide une objection de Platon, à laquelle un passage de

i In Tim., p. 224 ; — cf , in Parm., IV, p. 141 , où il parle du nombre divin. — V. aussi l’excellent mémoire de M. Jules Simon , qui a pour titre : Du commentaire de Proclus sur U Timée de Platon, Paris, 1839, in-8®, p. 31-34-

son inninincB dahs l’AnriQciTé.

Proclus lui-méme suffirait pour répondre* . Suivant lui, Parménide a tort de déclarer que l’être absolu est immobile, puisque l’être est intellectuel, et que la connaissance est le mouvement de l’intelligence. Et même Parménide, en comparant l’étre à une sphère , a donné à entendre que le mouvement qui constitue la connaissance est un mouvement sphérique*. Dans cette objection, Proclus oublie ce qu’il a dit ailleurs que l’être de Parménide est identique k la pensée ; mais qu’il ne tombe pas sous l’œil de la réflexion; qu’il est saisi par une intuition pure , supérieure k tous les actes de la réflexion , et dans laquelle s’évanouit toute distinction de sujet et de l’objet^.

Telle est la manière dont entendait l’Eléatisme, im homme qui fut une des gloires de la philosophie alexandrine. Malgré les inexactitudes de ses interprétations, inexactitudes qui étaient tout-kfait dans l’esprit de son temps et de son école, Proclus parait avoir fait une étude approfondie des doctrines éléatiques. Il en présentait le vrai caractère; et ce qui ajoute k l’importance de son témoignage et de son jugement , c’est que la haute influence acquise k son éloquent professorat, permet

* InParm., VI, 141 et suiv. > In Parm., VI, p. 152.

Page 1