‹ Essai sur Parménide d'EléeChapitre 31 sur 48 · RÉSUM]É DU STSTÈME · texte numérisé non relu

RÉSUM]É DU STSTÈME

Nous avons fait connaître, pour ainsi dire pièce à pièce, le système de Parménide; résumons-le maintenant brièvement, pour en mieux apercevoir l’ensemble , pour en mieux dégager la véritable valeur.

' Il y a deux sortes de connaissances : les unes qui nous viennent par l’intermédiaire des sens, les autres que la raison conçoit par son énergie propre , sans autre secours qu’elle-méme. Les premières sont absolument fausses. Le vulgaire s’appuie sur elles , et s’y repose avec confiance ; mais il suit là une route fatale, dont l’issue inévitable est l’erreur. Les hommes passent leur vie à prendre un songe continuel pour la réalité , à repaître leur imagination des apparences mobiles et fantastiques qui viennent d’elles-mêmes s’offrir à leurs yeux et à leurs oreilles. L’apparence règne partout dans le

FÀRMéRIDE d’ÉlÉE.

monde des sens ; chaque fois que vous vous croirez près de saisir la vérité , elle vous échappera. Devant vous, il y a une ombre, une image qui vous éblouit , qui attire et séduit vos sens , qui les captive et les fascine par son éclat trompeur. Mais cette ombre est vaine, cette image est une illusion. C’est un flux et reflux constant des choses les plus contradictoires. Elles se détruisent mutuellement, et la vie enfante la mort. Quand vous les approchez de plus près , quand vous portez dans leur essence l’œil scrutateur de la réflexion, ces apparences se résolvent en une multiplicité sans unité; elles s’anéantissent dans une divisibilité sans fin ; elles se dissolvent en une poussière insaisissable. Il faut donc bi-iser toute espèce de relations avec ces apparences trompeuses, les reléguer parmi les chimères, et s’interdire toute foi dans le témoignage des sens.

Il ne s’agit pas ici de préférer tel sens à tel autre , ni de les contrôler l’un par l’autre , de prendre un terme moyen entre les contradictions qui en dérivent. Il faut rejeter hardiment, et sans exception, toutes les données des sens, et nous garder avec soin de laisser rien qui leur appartienne se glisser dans nos jugements. On peut bien , sans doute, pour plaire au vulgaire, rechercher les caractères et les lois de ces phénomènes auxquels il s’attache comme à la vérité. On peut se demander de combien d’espèces il y en a ; quelles sont les

APPHÉCIÀTIOM DE S4 DOCTRINE.

causes qui semblent les produire, les principes d’où ils émanent.

Mais ce fantôme de savoir ne peut devenir de la science. On aura fait entrer dans un arrangement plus agréable à l’esprit , des croyances conformes à l’opinion commune ; mais la vérité y demeurera étrangère. Iæs hommes légers et les enfants s’amuseront de ces sortes de systèmes ; les hommes graves , les philosophes n’y chercheront pas la vérité. S’ils en parlent et s’en occupent parfois, ce sera de leur part une concession volontaire à des .préjugés que le grand nombre chérit , et non l’expression sérieuse de leur jugement et de leur croyance.

Qu’importe , en effet , que le centre de ce monde d’apparences et d’illusions soit la terre ou le soleil; qu’il y ait quatre éléments, ou qu’il n’y en ait qu’un; que cet élément unique soit la terre ou l’eau , l’air ou le feu , le sec ou l’humide ? Qu’importe que ces éléments soient mis en action par la haine et par l’amour, ou bien par la variété de forme des atomes qui les constituent ? Fables pour fables , les unes valent les autres ; élever sur elles l’édifice de la science , c’est chercher un point d’appui dans le vide.

Pour connaître la vérité, il faut donc en appeler à la raison, et à la raison seule.

Ce que la raison conçoit comme vrai absolument ; ce qui est à ses yeux identique à la vérité

PABHÉinDE d’ÉlÉB.

elle-même, c’est l’être, l’être en soi, l’être nécessaire et absolu. Tout ce qui a commencé d’être, tout ce qui est d’une manière et n’est pas d’une autre ; ou bien ce qui étant pourrait cependant ne plus être un jour ; tout cela n’étant pas d’une manière absolue, n’est pas vrai de la vérité absolue ; tout cela est par conséquent au nombre des apparences, et n’est pas du domaine de la science. La science ne peut s’occuper que de l’être , de l’être qui est absolument et sans rapports avec quoi que ce soit.

En effet, tout ce qui n’est pas l’être n’est rien; en dehors de l’être , il n’y a que le néant ; et le néant n’étant conçu par la raison que comme la négation absolue de toutes choses , on n’en peut rien affirmer, on ne peut même le nier. Le jugement négatif .affirme qu’une chose n’est pas; et on ne pourrait dire du néant qu’il n’existe pas, attendu que ce serait supposer dans l’esprit la notion de ce même néant, c’est-à-dire une conception sans objet , une contradiction. On ne peut rien dire légitimement du néant ou non-être ; la parole ne peut pas plus l’exprimer que l’esprit le concevoir.

Si l’être existe seul, il est un. Comment, en effet, concevoir qu’il y ait quelque chose qui ne soit ni l’être, ni le néant? Dire que l’être est un, c’est déclarer qu’il n’y a en lui aucune divisibilité , aucune distinction possible; car dans l’être tout est absolu, rien n’est relatif. Donc, l’être est continu, puisque

IPrRÉCUTIOH DE SÂ DOCTBIHE.

rien n’existe qui le sépare d’avec lui-même. D’ailleurs, s’il n’était pas continu, il aurait des parties et ne serait plus’ uu , mais multiple et plusieurs ; or, cela est impossible, car chaque partie étant différente des autres, et chacune étant l’être, il y aurait lieu , dans cette hypothèse, de le diviser d’avec lui-même, et il serait ainsi sa propre différence.

L’être est également étemel et immobile. Comment, en effet, pourrait-il se mouvoir? Il n’a pas de parties qui puissent changer de lieu par rapport à l’espace qui les contiendrait , et tout mouvement est un changement. Changer, c’est perdre quelque chose que l’on avait, une qualité ou un rapport, oy acquérir ce qu’on n’avait pas ; et toute adjonction, comme toute perte, est impossible à l’être, et partant le mouvement lui-même. D’ailleurs, que parle- t-on de lieu ou d’espace? Ce sont les corps qui nous donnent l’idée d’espace ; et puisque les corps n’existent pas , comment et pourquoi existerait l’espace qui ne sert qu’à les contenir? L’idée de mouvement est ime suite de l’idée de corps, aussi bien que l’idée d’espace ; les corps et l’espace n’existant pas , il n’y a plus aucun motif pour concevoir le mouvement à l’occasion de la notion d’être. Ce sont deux idées qui, loin de s’impliquer mutuellement, n’ont aucun rapport l’une avec l’autre. Non seulement elles ne s’accordent pas, mais elles se repoussent.

PAHMÉKIDE d’ÉlëE.

D’un autre côté, si l’être n’était pas éternel, c’est ’qu’il aurait commencé d’être, ou qu’il pourrait mourir un jour. Mais si l’être n’avait pas toujours existé , d’où , par qui , et comment aurait-il pu prendre naissance ? Il ne peut s’engendrer luimême ; car , pourquoi se créerait-il dans un moment plutôt que dans un autre? Comment, et en vertu de quelle loi, serait-il poussé à se donner l’être à lui-même? Avant d’exister, il devait se confondre avec le néant; et, certes, s’il -répugne d’admettre que l’être s’engendre lui-même, il est encore plus contradictoire de prétendre qu’il vienne du néant qui, n’étant absolument rien , ne peut être ni cause, ni effet, ni donner ce qu’il n’a pas. Si l’être existe seul, et s’il ne vient de rien, il existe par lui-même. Et alors, qui pourrait dans la durée ou dans l’étendue limiter son existence? Avant et après lui , il n’y a que lui-même ; au-delà et en-deçà de l’être, il y a encore l’être, et toujours , et partout.

L’être n’a donc ni passé , ni avenir , ni parties , ni limites. Son existence n’est point une succession de changements ni de mouvements; il est, et n’a ni commencement ni fin. Il est tout, car il n’y a rien hors de lui; il est indivisible , et il existe tout entier en même temps, c’est-à-dire, en tout égal à lui-même. On ne peut dire de lui qu’il est plus ou moins ici que là, aujourd’hui qu’hier. Toute différence lui est étrangère; et partant, on

APPBÉCIÀTION DE SA DOCTRIKE.

n’en peut affirmer aucun rapport de ressemblance ni de dissemblance d’infériorité ni de supériorité. L’être est tout ce qui est et tout ce qui peut être ; son existence est adéquate à la plus grande perfection possible.

Mais la pensée elle-même qui conçoit l’être, qu’est-ce quelle est, sinon l’être ? car , il n’y a que l’être ou le néant : tout intermédiaire n’est qu’une apparence et une chimère ; et la pensée qui conçoit l’être ne peut pas ne pas être : l’être seul connaît l’être. Il y a donc identité entre l’être et la pensée de l’être , entre la pensée et son objet ; et tout s’abîme dans le sein de cette unité suprême et parfaite, hors de laquelle il n’est rien, et qui ne peut pas ne pas être.

Tel est, en substance, le système de' Parménide , et la manière dont il construit sa doctrine de l’unité absolue. Si on joint à ce rapide exposé les raisonnements par lesquels Zénon attaquait les Ioniens, et démontrait l’impuissance, où est l’empirisme, d’expliquer le monde par la seule pluralité. on aura tout ce qui constituait ’l’Eléatisme, c’est-à-dire, le fond d’un des systèmes les plus ' énergiques et les plus exclusifs dont il soit fait mention dans l’histoire de la Philosophie.

PARMéniDE d’klée.

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