APPRÉCIATION DE SA DOCTRINE
Le premier tort des Eléates est de nier la certitude des sens , et de vouloir ainsi faire un choix dans la connaissance humaine. Il est vrai qu’ils essaient de voiler ce qu’il y a d’arbitraire dans cette scission , en prétendant que le variable ne peut fonder la science, et que les sens atteignent des objets essentiellement multiples et variables. Mais si le variable et le multiple, le relatif et le contingent ne peuvent, à eux seuls, fonder la science, est-il également vrai que l’intelligence humaine ne puisse sous le variable saisir l’invariable, sous le multiple l’unité, sous le relatif et le contingent, le nécessaire et l’absolu ? N’est-ce pas, au contraire , un fait que notre esprit ne conçoit le nécessaire et l’absolu qu’à l’occasion du contingent et du relatif; que par conséquent, ces deux choses, qui semblent s’exclure, nous sont données d’abord simultanément, dans le même jugement, comme les termes opposés d’un seul rapport ? Nous pouvons ensuite prendre séparément chacun de ces deux termes, les abstraire l’un de l’autre; mais ce travail ultérieur de la réflexion ne détruit en rieu la valeur du fait primitif qui nous les a donnés tous deux; l'abstrait ne peut jamais absorber le concret.
Ce que l’Eléatisme devait entreprendre , ■ c’était de contrôler les données des sens , d’en examiner les lois et la portée , mais non de les nier. Et ce que nous disons des données des sens, il faut-
PASMÉNIDE D’étÉE.
l’entendre de toute espèce de phénomènes. Les faits ne sont point toute la science, mais ils en sont le point de départ légitime , le fondement nécessaire.
Le second tort des Éiéates n’est, à proprement parler , qu’une conséquence du premier. Quand on rejette les faits , il ne reste plus que les notions abstraites et générales pour fonder la science. Alors le rôle de ces notions devient tout autre que ce qu’il doit être. Elles ne sont plus le lien qui réunit les notions particulières en un seul faisceau dont elles sont le signe, et qu’elles élèvent à la hauteur d’une théorie ; elles forment à elles seules toute la science.
C’est précisément à cette nécessité que Parménide a été conduit. Il conclut toute son argumentation sur l’être , en disant que l’unité absolue existe seule, et qu’elle est identique à la pensée de l’être. Or, cette notion d’un être un et absolu, qui exclut toute autre existence, qu’est-ce après tout, sinon une grande abstraction ? Comment Parménide a-t-il pu l’obtenir, si ce n’est en éliminant immédiatement , de tous les objets que nous pouvons connaître, la notion des qualités particulières qui constituent les différences et l’individualité de chacun d’eux ? Otez successivement à un complexe toutes ses qualités , il lui restera toujours l’existence que vous ne pouvez abstraire de ce même complexe. Mais, cette notion d’existence, qui est la plus générale que nous puissions formuler , ne
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sera pas la notion du complexe , de l’objet réel ; ce sera une pure abstraction qui en est à peine l’ombre , bien qu’elle en soit tirée.
Qu’est-ce, en effet, qu’une abstraction, sinon une représentation incomplète de la réalité? Dans un objet réel, dans un complexe, vous prenez une qualité que vous considérez à part en négligeant les autres qualités du complexe. Mais cette qualité , si essentielle qu’elle soit , n’est pas tout le complexe. En tant qu’elle représente une qualité, l’abstraction est donc vraie; en tant qu’elle représente un être réel, l'abstraction est radicalement fausse. Or, à quoi aspire tout système philosophique ? A expliquer la réalité. C’est donc la réalité que l’Eléatisme veut représenter; c’est de l’être réel qu’il cherche à déterminer les caractères et les attributs. Mais par quelle voie essaiet-il d’atteindre ce résultat? Par l’abstraction seule, par les notions générales, dénuées de toute notion concrète. Il prend l’abstraction pour instrument et pour base, et il veut obtenir l’être réel, c’està-dire, le contraire de l’abstraction. Ce que l’on découvre au fond de l’Eléatisme, c’est donc l’équation prétendue de l’être réel et de la notion générale et abstraite de l’être, équation évidemment hypothétique , et à jamais inadmissible. La dialectique deParménide qui suppose l’identité des deux contraires, de l’abstrait et du concret, aboutit nécessairement à une flagrante impossibilité.
rABHÉNIDE d’ÉLÉE.
Comme système, l’Eléatisme est donc insoutenable; premièrement, par le vice de sa méthode, qui est illégitime , puisqu’elle consiste à nier arbitrairement une partie de la connaissance humaine ;secondement, par le résultat vide qu’il présente, lequel est la contradiction, et non l’explication de la réalité.