‹ Essai sur Parménide d'EléeChapitre 34 sur 48 · III. VALEUR VÉRITABLE DE l’ÉLÉATISME · texte numérisé non relu

III. VALEUR VÉRITABLE DE l’ÉLÉATISME

Mais s’il est facile à la dialectique moderne de montrer le peu de solidité du système de Parménide , est-ce à dire, cependant, que cette doctrine a été stérile ? Et, parce qu’elle succombe entièrement sous de graves accusations, faut-il en conclure qu’elle n’est qu’un amas de subtilités vaines, qui ont pu seinrir la fortune et la renommée des plus habiles d’entre les Sophistes , mais dont l’effet inévitable , aux yeux d’une raison sévère , doit être de discréditer les spéculations métaphysiques? ' Non certes.

Les œuvres de l’intelligence sont essentiellement fécondes. Et dans les résultats dus à l’Eléatisme , on peut signaler trois points principaux qui n’ont pas péri avec le système qui les a le premier mis en lumière.

1° L’Eléatisme fit ressortir la notion d’unité qui est impliquée dans la notion de tout être, et qui

ApraiciÂTios de sa doctune.

fait que sous la variété des phénomènes, nous concevons l’imité de la substance ou du sujet qu’ils manifestent. Sans doute, le Pythagorisme avait déjà fait usage de cette notion ; mais il l’avait confondue avec celle de nombre et de quantité. Les Ëléates lui donnèrent, dans le raisonnement, toute sa valeur; de la science des nombres ils la firent passer dans la logique . Xénophane la formula en l’appliquant aux existences , et Parménide en fit le signe éminemment caractéristique de tout son système.

2° La notion de cause est inhérente à la raison ; au-delà de chaque fait qui commence d’exister, nous concevons une cause qui le fait être. Mais autre chose est de porter des jugements qui impliquent un principe rationel; autre chose est de dégager ce principe des jugements qui le supposent et l’enveloppent. Le principe de causalité est dans l’esprit de tout homme; mais ce sont les Eléates qui ont fait intervenir les premiers ce principe dans leurs discussions Les premiers ils ont dit et montré que rien ne vient de rien , et que si quelque chose existe , c’est que quelque chose a toujours existé, et que ce quelque chose n’a point commencé d’être. Or, ce principe ne suppose- t-il pas le principe inverse, que ce qui commence d’exister vient de quelque chose , ou en d’autres termes, que tout phénomène, tout effet a une cause? De la formule des Eléates, que rien ne

PÂRMÉNIDE d’ÉlÉE.

vient de rien , à la formule moderne tout effet a une cause, et à toutes les conséquences que ce principe bien compris peut et doit rendre , il n’y avait qu’un pas. Ce pas , les Éléates ne l’ont pas franchi. Loin de là , ils ne se servent de la formule qu’ils adoptent que pour démontrer que l’être en soi n’a pu avoir de cause , et partant qu’il est éternel; et comme leur unité absolue, immobile dans le temps et dans l’espace, n’admet ni génératioti, ni pluralité , il s’ensuit qu’il n’y a ni mouvement , ni changement, c’est-à-dire, ni phénomènes, ni effets. Donc l’être en soi ne possède point le caractère de cause. Mais il n’en reste pas moins vrai que pour faire ainsi de l’unité absolue une pure substance, qui ne se manifeste point , les Eléates furent conduits à se servir du principe que tout effet a une cause, sous la forme négative que rien ne vient de rien’, et quelque imparfaite que soit cette forme, puisqu’elle n’a pu mettre les Eléates sur la voie d’une détermination plus complète de l’être absolu, il importe de la remarquer. Elle constate, dans l’histoire de la philosophie, la première apparition du principe de causalité.

3“ I^a notion distincte d’un être nécessaire est désormais placée au-dessus des attaques de l’empirisme. Parménide n’a pas donné à l’être absolu les attributs qui lui appartiennent véritablement. Mais, enfin, cette notion de l’être nécessaire brille maintenant au sommet de la métaphysique; bientôt

AFFBécUTION DE 8À DOCTBIRE.

viendront Platon et Aristote , qui sauront en déduire , l’im l’idéal du bien et du beau , l’autre la pensée qui se pense éternellement, et le moteur immobile de l’univers.

Tels sont les points dogmatiques les plus importants qui sont sortis du développement de l’Eléatisme , et qui suffiraient pour le sauver de l’oubli. Mais la doctrine de Parménide avait eu sa place et son heure dans la première formation des systèmes philosophiques ; elle eut aussi sa part d’influence dans l’histoire de la science.

Le caractère audacieux et tranché de l’Éléatisme le rendait nécessairement agressif, et devait amener une lutte. L’histoire de Zénon atteste que lui et les siens ne reculèrent pas devant le combat, si même ils ne le provoquèrent. Quel en fut le résultat ? La destruction d’un aveugle empirisme. L’habile disciple de Parménide montra merveilleusement que s’il n’existe que des faits et des objets particuliers, comme ils sont variables et divisibles à l’infini , et comme chaque moment de la durée et chaque point de l’espace est également divisible ' à l’infini , il ne reste plus rien de fixe ni de réel ; tout s’évanouit et s’abîme dans une multiplicité qui se dérobe sans cesse à la pensée. Avec la pluralité seule, la science est impossible ; car la pluralité suppose l’unité; et les sens ne donnent pas l’unité véritable , mais seulement des unités de collection et de totalité, des unités verbales et logi-

rÀBMéwiDB D’âtie.

ques. Ainsi était mise au jour l’impuissance du pur Empirisme à fonder la science. Comme doctrine se suffisant à elle-même , il était vaincu et frappé à mort.

Mais les exagérations même et les conséquences absurdes de l’Eléatisme ne furent pas stériles pour la philosophie. Mieux vaut pour ‘les progrès de l’esprit humain un système faux ou incomplet, qui avoue hautement son but , et dont toutes les parties s’enchaînent hardiment et logiquement les unes aux autres , que ces systèmes timides et mitigés, où l’homme coupe 'les ailes au philosophe, et qui laissent l’esprit suspendu, pour ainsi dire, au sein des nuages. Plus les raisonnements de Parménide étaient rigoureux , et plus les conséquences devaient trahir le vice des principes. Pour les réfuter, il fallait asseoir la discussion sur un fondement plus ferme et plus large ; et ce sont les abstractions de l’école d’Elée qui ont suscité, en la rendant nécessaire , la dialectique platonicienne.

Ainsi , par le caractère des vérités qui lui ont dû la première forme sous laquelle elles se sont produites dans la philosophie, et par la nature de l’influence qu’il a exercée sur les écoles postérieures , le système de Parménide doit être rangé parmi ceux qui ont été le plus utiles à la création et à l’avancement de la logique.

Mais, se demandera-t-on , les Eléates eurent-ils la conscience de leur véritable valeur? Il est per-

APPBicIATIOn DE SA DOCTAIRE.

mis d’en douter , et il se peut qu’ils aient cru euxmêmes au réalisme qu’ils enseignaient. Mais ce n’est pas sur leurs intentions qu’ü Êiut juger les philosophes; c’est bien plutôt sur la méthode qu’ils ont. suivie , sur les résultats qu’ont produits leurs doctrines. Or, il est incontestable que la logique seule a profité des travaux de Parménide. Le prétendu panthéisme idéaliste de l’école d’Elée, tel que nous avons essayé de le reconstruire, n’est point une ontologie sérieuse. Il serait impossible d’y trouver une solution pour aucun des grands problèmes qui de tout temps ont remué les intelligences.

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