NE
les plus polies et les plus douces, chez la seconde Arria, chez Thrasca
qui, pendant dix ans environ, lui témoigna l'affection la plus vive (1) ?
P. Cronius Turasea Pagrus (2).
Ce fut un bonheur pour Perse, dans cette société romaine qui donnait à la conversation de si longues heures, de se trouver lié, dès l'adolescence, avec les plus honnêtes gens de l'époque, dans tous les sens du mot. Assurément, il n’y avait pas à craindre ou, si l’on veut, à espérer, qu'il s’égarât jamais dans «le monde interlope » (3) où Horace avait observé tant de personnages curieux et trouvé l’occasion de nombreuses expériences morales ; où, à ce moment peut-être, Pétrone recueillait les traits de son Encolpe et de son Trimalcion ; où, plus tard, Martial devait rencontrer bon nombre de ses originaux. Mais il risquait, dans son amour passionné de l'étude, de ne rien connaitre que les livres et l’école. Or Thrasea, que Néron, sentant peu à peu dans sa manière d’être un blâme perpétuel, accusa d’avoir l'air austère d’un pédagogue (4), n'avait point passé sa vie dans la poussière du cabinet, et le mot du prince n'était qu’une raillerie banale : « Nul n’est assez heureux, dit Marc Aurèle, pour n'avoir point près de lui, à sa mort, des gens qui se réjouissent du mal qui lui arrive. Il était vertueux et sage? Craignons qu’à la fin il n’y ait quelqu'un pour dire à part soi : nous respirerons enfin, délivrés de ce pédagogue (avamVeloopéy more dm> soûreu rod ruayuyed) | il n'était gènant pour aucun de nous, mais je sentais qu’au fond il nous condamnait (10, 36) ». Sans doute Thrasea était grand admirateur de
(4) Vila, 5 : Idem decem fere annis summe dilectus a Paeto Thrasea est.
(2) Sur les noms de Thrasea, cf. Th. Mommsen : Hermes, 12 (1877), p. 128, et Prosopographia imp. Rom., 1, p. 423, n° 938.
(3) A. Cartault : Étude sur les satires d'Horace, p.15.
(4) Suét. : Ner., 37: Paeto Thraseae (obiectus est) tristior et paedagogi uultus.
Calon dont il avait raconté la vie; mais, si son livre a été, comme on l’admet d'ordinaire (1), la source principale de Plutarque pour la biographie de Caton d’Utique, il s'était attaché à humaniser, si je puis dire, son héros ; il le montrait doux sous son apparente rudesse et aimé de ceux qui le connaissaient bien (2) ; il assurait, d'autre part, qu’il n'y avait dans les singularités de sa mise et de ses allures aucun désir d’étonner (3); bref, il cherchait à le rendre sympathique. Malgré tout, il est trop certain que Caton avait au plus haut degré le pédantisme de la vertu, et que, dès les premières années de sa vie, il s'était donné un rôle à jouer. Il semble au contraire que Thrasea n’ait d'abord rien fait pour forcer l'attention. Son altitude sous Claude ne fut certainement pas celle d'un opposant: car, bien que gendre de Caecina Pactus, il avança dans la carrière des honneurs et put; deux ans après la mort de Claude, exercer la magistrature suprème à titre de consul suffectus (56 ap. J.-C) (4). C’est vraisemblablement vers la mème époque qu'il reçut le titre, un des plus élevés dans la hiérarchie religieuse, de guindecemuir sacris faciundis (5). On ne saurait reprocher à un stoïcien d’avoir accepté de prendre rang parmi les gardiens et interprètes des livres sibyllins, parmi les prêtres préposés aux cérémonies du rite grec (6) : le stoïcisme orthodoxe n'admeltait-il point
l'existence de la divination et ne s'efforçait-il pas aussi de concilier,
par l'emploi de la méthode allégorique, sa conception panthéistique de l'unité divine et le polythéisme traditionnel? Mais, moins encore que le consulat, cette haute distinction, qui était viagère, n'a pu être conférée à un ennemi déclaré du régime impérial (7).
(1) V. en particulier H. Peter : die Quellen Plularchs in den Biographen der Rôümer, Halle (1865), p. 65-68; cf. du même : Histor. rom. reliquiae, t. 2 (Leipzig, 1906), p. CXxXxX.
CPPlutE Can UE 10e
(3) Ibid.
(4) V. Prosopog. imp. Rom., I, p. 423, n° 988.
(5) Tac. : Ann., 16, 22.
(6) Sur les XV uiri sacr. fac., cf. P. Willems : Le droit public romain (Te éd., Louvain, 1910), p. 291-292.
(7) Ajoutons que, d’après Tacite (Hist., 4, 7), Thrasea était lié avec Vespasien qui n'était certainement pas un républicain.
Pendant les premières années du principat de Néron, lorsque, sous influence de Sénèque, quelque iniliative fut rendue au Sénat, Thrasea prit une part fréquente aux délibérations, même quand l'objet y était d’un intérêt secondaire, el ses avis, si l'on en juge par les exemples que Tacite nous en a conservés, montraient en lui un gardien des traditions. C’est ainsi que, en l’an 58 ap. J.-C., il s'opposa à une demande des Syracusains qui sollicitaient la permission de faire paraitre dans les jeux publics un nombre de gladiateurs excédant le chiffre prescrit (Fac. : Ann., 13, 49). On aimerait à penser que Thrasea, dans cette circonstance, s’inspirait d’un sentiment d'humanité, que, pour lui comme pour Sénèque, l'homme eût dù être à l'homme chose sacrée, et que, si le moment ne lui paraissait pas venu d'interdire à la foule des spectacles dont, un siècle plus tard, Marc Aurèle, malgré le dégoût qu'ils lui inspiraient, n’osa point la priver, il voulait du moins en arrèler, autant que possible, le développement. Mais rien dans le récit de Tacite n'autorise cette supposition : nous y voyons au contraire que Thrasea ne jugeait pas la question bien intéressante ; on Jui avait fait, à cette occasion, 16 reproche d’attacher de l'importance à ce qui n’en avait pas, et il se serait contenté de répondre qu'il
entendait servir honneur du Sénat en montrant que les sénateurs ne
se désintéresseraient point des affaires considérables puisqu'ils arrétaient leur attention même sur les petites. IL est donc probable que, en repoussant la demande des Syracusains, il était guidé par le même esprit conservateur qui, selon Tacite (Ann., 15, 20), lui dicta plus tard sa conduite dans le procès du crétois Timarchus. Ce personnage, riche et puissant dans son pays, s’étail rendu coupable d'actes de violence à l'égard de ses compatriotes moins favorisés de la fortune, eb on lui reprochait aussi une parole outrageante pour le Sénat : à l’en-
tendre, il dépendait de lui que les gouverneurs de la Crète reçussent
ou non des actions de grâce. Thrasea vota l'exil du coupable, puis,
élargissant le débat, proposa de prendre « contre cet orgueil nouveau
des hommes de province une résolution digne de la loyauté et de la fermeté romaines, qui, sans affaiblir la protection due aux alliés, fit disparaitre l'illusion qu'un Romain püt avoir d'autres juges de sa réputation que ses concitoyens.» Il rappela que, jadis, indépendamment du préteur et du consul, on envoyait parfois dans les provinces des particuliers chargés de s’assurer, dans une sorte d'inspection, de
l'obéissance de chacun, et que «des nations entières attendaient en tremblant le jugement d’un seul homme. » Maintenant, au contraire, « on n'avait pour les étrangers que caresses et adulations »; il suflisait de la volonté d’un seul d’entre eux pour faire décerner des remerciements publics au gouverneur sortant de charge et, plus aisément encore, pour dicter un décret d'accusation contre lui. D'ailleurs Thrasea ne souhaitait point qu’on retirât aux provinciaux le droit de déposer des plaintes contre les magistrats romains : « On pouvait leur laisser ce moyen de montrer leur puissance » ; il voulait seulement qu’on leur défendit de formuler aucune demande d’action de grâce en faveur des propréteurs et des proconsuls qui, dès lors, ne se conduiraient plus dans les derniers mois de leur administration comme des candidats cherchant à capter les suffrages. La conclusion, sans doute, était des plus louables, mais quelques-unes des raisons invoquées nous surprennent : Thrasea, si Tacite a reproduit fidèlement les idées essentielles de son discours, poussait un peu loin l'admiration de la vieille Rome lorsqu'il regrettait l’époque où les provinciaux tremblaient devant les délégués du Sénat. Il déplore, on le sent, que la justice perde peu à peu son caractère inflexible ; en cela, d’ailleurs, il est fidèle à la doctrine stoïcienne qui mettait au rang des biens l'affection de l'homme pour l’homme — ou plutôt, en principe, celle du sage pour le sage — mais considérait la pitié comme une passion et, à ce titre, la condamnait (1). Du moins, toujours conséquent avec luiinôme, était-il sans indulgence pour les gouverneurs concussionnaires : il seconda une députation des Ciliciens venue dénoncer les malversalions de Cossutianus (Tac. : Ann., 16, 21. C£. 13, 33). Mais on peut se demander de quel côté il s'était rangé le jour où G Cassius, homme auslère lui aussi et fort attaché au passé (2), avait proposé, après le meurtre du préfet de Rome Pédianus Secundus, tué par un de ses esclaves, qu’on envoyàt au supplice, selon la coutume antique, tous les compagnons du coupable (Tac. : Ann., 14,42-45) : il y en avait environ quatre cents et l'innocence de la plupart d’entre eux ne faisait aucun doute. Malgré la révolte du sentiment public, l'avis de Cassius
(1) V. Arnim: St. uet. fragm., t. 3, p. 100, n° 414-416. Cf. Zeller : Phil. d. Gr. IIB, 1, p. 288.
(2) Tacite : Ann., 16, 7: Cassius... grauitate morum... praecellebat.
ESSAI SUR PERSE 31 prévalut ; personne au Sénat n’osa le combattre individuellement, et les protestations qui partirent de divers côtés se mélèrent-en une rumeur confuse. Thrasea, s’il avait refusé de suivre Cassius, aurait eu sans doute le courage de son opinion. Si donc il assistait à la séance, — ce qu'on ne saurait affirmer (1) —, il ne vit point, aveuglé qu'il était par le respect des traditions, que la résolution prise, pour être conforme à la loi, n’en était pas moins contraire à l'équité. Il n'échappait point, Je crois, au défaut commun des conservateurs, qui est de ne pas sentir que la vie est dans un perpétuel mouvement; que les idées des hommes évoluent sans cesse, si les formes élémentaires de leurs passions demeurent les mêmes; qu’il est dangereux, sans doute, de répudier brutalement-les traditions, mais qu'il est vain, infiniment, de regretter que le présent ne soit pas le passé; que le rôle des grands esprits, aux époques troublées, est de dégager, par l’effort d’une sympathie féconde, les aspirations nouvelles qui agitent obscurément les âmes. Or je ne sais si Thrasea était un grand esprit. Mais il ne faut pas accuser son cœur des duretés que lui dictait parlois son intelligence. Nous avons plusieurs témoignages de la douceur de son caractère, de l'affection tendre qu’il portait aux siens. Voyant sa bellemère Arria décidée à mourir avec son mari, il la conjura de renoncer à son dessein ct trouva cette parole bien touchante : «Tu veux donc que ta fille, si je dois un jour me donner la mort, meure avec moi?» (Pline le J.: Epist., 3, 16, 10). Et plus tard, lorsque ce jour fut venu, il sut décider sa femme à lui survivre et à se conserver pour leur fille (2). Sa joie fut grande lorsqu'il apprit, au moment même où il recevait l’ordre de mourir, que la vie de son gendre Helvidius était épargnée (3). Personne, selon Pline le Jeune (Epist., 8, 22, 3), n'eut, dans les rapports sociaux, plus de bonté : ne disait-il point : « Qui haït le vice hait les hommes ? » (4) Cette indulgence de l'homme privé qui contraste avec la sévérité da sénateur naiïssait-elle chez lui du senti-
(1) H. Schiller, Geschichte des rüm. Kaiserreichs unter Nero (p.671), aurait dû faire cette réserve.
) Tacite : Ann., 16, 34.
) Ibid., 16, 35.
(4) « Qui uitia odit, homines odit.» Cf. Sén.: de ira, 2,8, 1 : Hoc scito, istic tantumdem esse uitiorum quantum hominum.
38 F, VILLENEUVE ment de sa propre faiblesse? (1) ne lui élait-elle pas inspirée plutôt par l’idée stoïcienne que le vice est une erreur de jugement ; que le vicieux est un homme qui se trompe sur ce qui est bon et sur &e qui est mauvais ; que, s’il n'arrive point à voir son erreur lorsqu'on la lui signale, il ne sert à rien de s’emporter contre lui (2); que, d’ailleurs, tout homme: s’il n’est pas encore arrivé à la sagesse, — et qui peut se vanter de la posséder? — est sujet à des crreurs de ce genre ; qu'il faut donc se résigner à l’inévitable et accepter l'humanité telle qu'elle est, tout en s’efforçant de lui donner l'exemple des vertus ?
Mais n’y avait-il pas de la tristesse dans celte résignation et, sous cette douceur, un peu de dédain ? « Quand Florus, dit Épictè te, demanda à Agrippinus s’il devait descendre sur la scène avec Néron pour y jouer un rôle, lui aussi : « Descends-y » fut la réponse. Et à cette question : « Pourquoi, toi, n'y descends-tu pas » ?
moi, dit-il, je ne me demande même pas si je dois le faire » (3). Ge mot, pour n’être point de Thrasea, peut servir pourtant à éclairer son attitude. S’il ne voulut jamais se donner le rôle d'un censeur*regue, il y eut souvent dans sa conduite une leçon, ct une leçon donnée de haut, pour ses contemporains et pour l'empereur.
Il sut du moins, avec une parfaite élégance, s’interdire Loeiones les protestalions bruyantes, se bornant à s’abstenir de ce qu’il estimait contraire à sa dignité. Chaque fois que le Sénat décernait à Néron de nouveaux honneurs, il gardait le silence ou donnait, d'un mot, une froide adhésion (4). Mais, dans le concours d’adulations qui suivit la mort d’Agrippine, il jugea que ce n’était pas assez de se taire el sortit du Sénat (5). A la fête des Juvénales, où les plus grands personnages sollicitèrent ou acceptèrent des rôles de toute espèce et où l’on vit l’honnête Burrus applaudir, tout en gémissant, les prouesses musicales du prince citharède (6), Thrasea n’apporta aux jeux qu’un con-
1) V. Sén.: de ira 1, 14, 3: Nemo, inquam, inuenietur qui se possit absoluere. Cf. Epist., 68, 8: nihil damnaui nise me. V. Zeller, II, 13, p. 253.
2) Cf. Épictète: Entretiens, 1, 18 ; Sénèque : De ira, 1, 14; 2, 6,7Tet8.
(3) Cf. Épictète : Entr., 1, 2, 12 et suiv. (trad. Courdaveaux).
4) Tacite: Ann., 14, 12.
5) 1bid. Tacite, après avoir rapporté le fait, ajoute, avec un peu d’aigreur : « Sibi causam periculum fecit, ceteris libertatis initium non praebuit ».
6) Zbid., 14, 15.
ESSAI SUR PERSE 39 cours insignifiant ; or, étant à Padoue, sa patrie, il n'avait pas jugé indigne de lui de chanter sur la scène, en costume de tragédien, dans des jeux scéniques dont on altribuait la création au Troyen Anténor, fondateur légendaire de la ville (4) ; c’est qu'il remplissait alors une sorte de devoir religieux, tandis que les Juvénales, fête instituée par Néron et déshonorée par l’indécence de certains spectacles, lui paraissaient une fâcheuse innovation. Le prince ressentit vivement ce blâme indirect. Il ne pardonna pas non plus à Thrasea de lui avoir enlevé, dans le procès du préteur Anlistius, l’occasion de faire briller sa clémence. Antistius avait composé des vers injurieux pour Néron; il en donna lecture dans un banquet et fut poursuivi devant le Sénat pour crime de lèse-majesté (62 ap. J.-C.).C’était la première accusation de ce genre qui füt portée depuis que Néron était empereur ; on disait «que le but de ce procès était moins la perte de l’accusé que la gloire du prince », et que celui-ci, une fois la peine capitale prononcée, comptait faire au coupable grâce de la vie. Et, en effet, le Sénat aurait condamné Antistius à mort sans l'intervention de Thrasea, qui, après avoir affirmé son respect pour le prince et blâmé vivement la conduite d’Antistius, proposa la sélégation et fu£ suivi par la majorité. Le mécontentement de Néron perça dans une leltre qu’il écrivit au Sénat à cette occasion, mais Thrasea ne fut pas inquiété tout de suite (2). C’est un peu plus tard, au commencement de l’année 63, qu’une première disgràce le frappa : il ne fut pas reçu à Antium, où il était allé, avec les autres sénateurs, féliciter le prince à qui Poppée venait de donner une fille (3). D'ordinaire, cette mesure faisait prévoir pour une date prochaine une accusation capitale. Cependant Néron contint encore son ressentiment, et Thrasea rentra en grâce ; mais, dès lors, on ne le vit plus au Sénat et il ne prit plus aucune part aux cérémonies publiques (4). Il s’absenta volontairement lorsqu'on décerna les honneurs divins à Poppée et ne parut pas aux funéraïlles (5).
C'était le moment où Sénèque, sentant qu’il était devenu odieux à
4) Ibid., 16, 21-22.
5) Ibid., 16, 21.
) ) ) Ibid., 15, 28.
son ancien élève, s'était décidé à vivre dans la retraite (1). L’arbitraire régnait sans contrepoids, et un stoïcien n'avait plus rien à faire dans une assemblée où il n'aurait eu la liberté de parler que pour dire ce qu'il ne pensait point (2). Cette protestation silencieuse devait être d'autant mieux entendue que Thrasea ne rentra pas entièrement dans la vie privée et qu'il ne cessa jamais de venir au forum s'occuper des affaires de ses clients (3). Peut-être plaidait-il encore : car, à ses yeux, c'était un devoir pour l’orateur de se charger des causes de ses amis, aussi bien que des causes désespérées et de celles qui, pouvant créer un précédent, intéressent l'exemple (4).
On s’est étonné que la haine de Néron ait continué à le ménager trois années durant : peut-être le prince avait-il compris, ou lui avait-on fait comprendre, qu’une opposition toute morale, comme était celle des stoïciens, gagne, à être persécutée, une force nouvelle (5). Il affectait même, parait-il (6), de déplorer que Thrasea n'eût pas autant d'amitié pour lui qu'il avait d'intégrité. De fait, on ne nous dit pas qu'il ait cherché à l’atteindre et à frapper ses amis lorsque la conjuration de, Pison fournit prétexte à des vengeances de toute sorte (7). Mais enfin, dans le régime de terreur qui, dès lors, prévaut, un jour vient où il ne résiste plus à la tentation de faire mourir ou d’exiler ces hommes dont la vertu lui apparaissait comme une injure personnelle. Il ne semble pas qu’on ait pris la peine d'inventer contre eux les preuves positives d’un complot : on leur fit un procès de tendance (8). Et il était bien vrai que Thrasea, si discrète que fùtson opposition, eût été fâché qu’on n'en parlât point : car il aimait la gloire. Un historien ancien lui fait dire :
(DA Tac Am, 14:56.
(2) Dion Cassius, 61, 15: à pèv 0ehev, eireiv oùx mÜvvaro, à 0ù A0bvaro, oùx %0ekev (Cf. Tac.: Hist., 1, 1: rara temporum felicitate ubi sentire quae uelis et quae sentias dicere licet).
(3) Tac. : Ann., 16, 22: nuperrimeque, cum ad coercendos Silanum et Veterem certatim concurreretur, priuatis potius clientium negotiis uacauisse.
(4) Pline le J., 6,29; 1.
(5) Cf. H. Schiller : Gesch. d. rüm. Kaiserreichs u. Nero, p. 680.
(6) V. Plutarque : Praecepta gerendae reipublicae, 14, 10, p. 810%.
(7) Toutefois, c'est à ce moment que se place l'exil de Musonius. V. Tac., Ann. 15, 71.
(8) V. Tac.: Ann., 16, 21-24.
« Si j'étais le seul que Néron dût assassiner, j'aurais beaucoup d’indulgence pour ceux qui l’adulent, mais, du moment qu'il a déjà fait mettre à mort plusieurs de ceux qui le flattent tant et qu’il en fera mettre à mort beaucoup d’autres, à quoi bon périr en se déshonorant sans prolit par une atlitude servile, lorsqu'on peut payer son tribut à la nature dans l'attitude d’un homme libre? car on parlera peut-être de moi plus tard, tandis que, de ceux-là, on dira seulement qu’ils ont été égorgés » (1). Ce petit discours, qui, sans doute, n'est pas authentique, semble répondre assez exactement au caractère de Thrasea que Tacite nous montre toujours soucieux de sa renommée. Nous le voyons, au moment où il est accusé, délibérer longuement avec ses intimes pour savoir s’il doit aller au Sénat et se défendre ou s’il attendra chez lui l'arrêt prévu; et, pour répondre à la question, tous cherchent ce qui lui fera le plus d'honneur aux yeux des contemporains et de la postérité (2). Puis, quand le moment de mourir est venu, la préoccupation de faire une belle fin n’est pas moins sensible chez lui que chez Caton d’Utique ou que chez Sénèque : il se souvient d'eux (3) et de Socrate, leur commun modèle. Il a réuni un cercle d'hommes et de femmes distingués ; il s’entretient avec Démétrius, le philosophe cynique siadmiré de Sénèque ; quand arrive l’ordre fatal, il engage les
personnes présentes à s'éloigner pour ne pas lier leur fortune à celle
d’un condamné (4) ; mais il savait bien, quand il les avait reçues, que le Sénat était en train de délibérer et que la décision n’était pas douteuse ; il ne lui était donc point désagréable d’avoir des témoins de sa fermeté. Pour être juste, il faut remarquer que, comme tous les stoïciens et comme tous les Romains demeurés fidèles aux traditions nationales, il était persuadé que l’exemple est une leçon puissante et voulait préparer ses amis, et tous ceux qui assistaient à ses derniers moments, aux épreuves qui, peut-être, les attendaient; les paroles qu'il
(1) Dion Cassius, 61, 15.
(2) Tac. : Ann., 16, 25-26.
(3) Le mot si admiré ZLibemus Joui liberatori (Ann., 16, 35) est déjà (ibid. 15, 64) dans la bouche de Sénèque. Seulement Thrasea renchérit sur le trait: Sénèque appliquait le mot à l'eau de son bain qui avait rejailli sur ses esclaves ; Thrasea l’applique au sang qui sort de sa blessure.
(4) Tac.: Ann., 16, 34.
adressa au questeur envoyé pour le voir mourir étaient, dans sa bouche, autre chose qu'une phrase : « Regarde, jeune homme, lui dit-il, et puissent les dieux détourner ce présage, mais tu es né dans des temps où il convient de fortifier son âme par des exemples de fermeté » (4). Mais un aveu qu'il avait fait au philosophe Musonius montre chez lui la crainte d’être faible devant les souffrances obscures et nous permet de dire qu’il trouvait un soutien dans la beauté même de son courage et Padmiration qu’elle inspirait : « Jaime mieux, lui avait-il dit, être tué aujourd’hui qu’exilé demain » (2). Ceci, d’ailleurs, ne me le rend pas moins sympathique et, si c’est une faiblesse, c'est la faiblesse d’une grande âme. Tacite a reproché plus d'une fois aux stoïciens ce désir de laisser un nom illustre et le sacrifice inutile qu’ils faisaient de leur vie en provoquant, par la raideur de leur attitude, la colère des empereurs. Mais peut-on dire qu'il n’y eùt là qu'’ostentation vaine ? Il est nécessaire, à certaines époques, que la dignité humaine ait ses martyrs. « À quoi servit, dit Épictète, la conduite de Priscus, seul comme il était? mais en quoi la pourpre sert-elle ‘au manteaù? Que fait-elle autre chose que de ressortir sur lui en sa qualité de pourpre et d’y être, pour le reste, un spécimen de beauté ? » (3). Et, si lon veut que Helvidius Priscus ait eu tort de braver Vespasien, je dirai que Thrasea vivait sous Néron, qu'il lui fit crédit pendant de longues années, que son opposition ne fut jamais provocante et jamais ne chercha, pour reprendre l’heureuse formule de C. Martha, « la popularité de l’impertinence » (4).
Ce grand honnète homme qui s’éleva jusqu'à l’héroïsme sans s'être donné pour tâche de faire, à chaque heure de sa vie, figure de héros, n'avait pas encore conquis, lorsque Perse fut admis dans son intimité, le prestige que revêtent loujours aux yeux des jeunes idéalistes les attitudes dangereuses. Mais, s’il ne s’offrit point à l'imagination de l’adolescent sous les traits d’un nouveau Brutus ou d’un nouveau Caton, l'indépendance de caractère qu’il conservait toujours dans l’accomplissement des devoirs de son rang, la manière aisée dont il
(1) Tac. : Ann., 16, 35.
(2) Épictète: Entr., 1, 1, 26.
(3) Épictète : Entr., 1, 2, 22.
(4) C. Martha: Les moralistes sous l'empire romain, Dre
pratiquait les vertus stoïciennes sans se renfermer dans la vie contemplative, l’art délicat qu’il possédait de donner aux autres l'exemple sans leur faire directement la leçon étaient bien propres à séduire une àme élevée, sensible, par nature comme par éducation, à l'élégance morale.
M. Servizius Nonranus
Perse trouvait aussi un modèle de distinction, sinon, peut-être, d'aussi haute vertu, chez un vicillard alors illustre qu’unissait sans doute à sa famille un lien de parenté ou d'amitié et qu’il honora, nous dit-on, comme un père (1) : je veux parler de M. Servilius Nonianus. Nous avons sur ce consulaire des documents assez précis, malheureusement en trop pelit nombre. Il était petit-fils du sénateur Nonius qui avait été proscrit par Antoine (2). Il faut éviter de le confondre, comme on l’a fait quelquefois (3), avec M. Servilius, un des familiers de Tibère, personnage dont Tacite (Ann., 3, 22) nous donne une idée peu favorable : il nous le montre se chargeant de reprendre une accusation de lèse-majesté que le prince feignait de laisser tomber. Cet homme sans scrupule, qui avait élé consul en l’année 3 avant J.-C. (4), était peut-être le père de celui que Perse a connu. En ce cas, le fils eut le bon esprit de n’accepter que sous bénéfice d'inventaire l'héritage des exemples paternels : car il sut conquérir, en même temps que les honneurs, l'estime. Il se fit d’abord un nom au barreau, où on le vit pendant de longues années (5), et il fut consul ordinaire en 85 ap.J.-G. (6).
(1) Via, 5: « Coluit ut patrem Seruilium Nonianum». Ribbeck (Geschichte der rümischen Dichtung, I, p. 142) suppose, mais sans preuves, qu’il fut le tuteur de Perse.
(2) Pline: 4. N., 37, 81.
(3) O. Jahn, entre autres, à commis cette confusion (Proleg., p. XXXvn). (4), GTI. L:, 10, 892.
(5) Tacite: Ann., 14, 19.
(6). Zbid., 6, 31.
Puis il se consacra à la composition d’un ouvrage d’histoire romaine (1). Nous ne savons pas exactement quel en était le sujet, mais on a supposé avec vraisemblance que Nonianus est le personnage consulaire auquel Suétone(Tib.,61) a emprunté un détail sur la mort de Tibère (2). Par conséquent le récit, dont on ne peut déterminer le point de départ, se serait étendu jusqu'aux événements contemporains de l’auteur. L'œuvre, selon Quintilien, était plus remarquable par l'éclat du langage que par la précision ; les traits y étaient semés en abondance, mais on aurait souhaité une forme plus serrée (Inst. orat., 10, 1, 101). C'est également pour l’éloquence de son style que Nonianus est loué dans le Dialoque des Orateurs (23); nous apprenons là qu’il n’était nullement un imilateur des vicux historiens tels que Sisenna. On peut donc croire que sa manière rappelait Tite-Live, avec quelque chose de plus brillant, et n’empruntait rien de Salluste.
C'était peut-être un des livres de son histoire qu'il lisait le jour où Claude, se promenant au Palatin, entendit un bruit d'acclamations, en demanda la cause et, apprenant que Nonianus" faisait une Técture, vint prendre place dans l'auditoire (3).
Servilius Nonianus mourut en 59, en même temps que Domitius Afer à qui Tacite l’oppose, disant que, s'ils étaient égaux par le talent, ils différaient profondément par le caractère : tandis qu'Afer avait été délateur, l’autre, à l’éclat de Péloquence, avait ajouté la distinction de la vie (Ann., 14, 19). Nonianus était donc un lettré et un honnête homme. Mais, si Perse avait pris uniquement ses conseils, je ne sais si cet orateur l’aurait dirigé vers la philosophie : rien ne prouve, quoi qu'on en ait dit (4), qu’il professt des idées stoïciennes. On peut croire que son influence contribua simplement à exciter chez le jeune homme le mépris de tout ce qui est bas et vulgaire et, peut-être, à former son goül littéraire. En tout cas, je pense qu'il ne l’encouragea point à prendre une attitude hostile à l'égard de l'empire : il avait été consul dans les dernières années du principat de Tibère, à une époque où lempe-
(1) Tac.: Ann., 14, 19.
(2) V. H. Peter : Hist. Rom. reliquiae, t. II, p. CXxvIn. (8) Pline le J.: Epist., 1, 13, 3.
(4) H. Peter, L. Z. ne fournit pas d'autre argument que l'affection de Perse pour Nonianus.
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ESSAI SUR PERSE 45 reur était plus soupçonneux que jamais; et, d'autre part, bien que Claude füt très curieux de littérature et surtout de littérature historique, son empressement à aller entendre Servilius eût été moins vif, peut-être, si l'écrivain eût passé pour un opposant.
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Aünsi,. des deux hommes mêlés à la politique de leur temps que Perse à pu voir de près, aucun, sans doute, ne lui a inspiré une haine aveugle contre le régime nouveau. Thrasea, il est vrai, dut lui parler bien souvent, avec quelque excès dans léloge, des vertus de la vieille Rome et regretter devant lur que le respect des traditions se perdit de plus en plus. Mais il n’était point, nous l'avons vu, un adversaire systématique du principat ; 1l n’eùt pas refusé son approbation au gouvernement des Antonins, tout en déplorant que la place faite au Sénat n’y füt pas plus considérable; il eüt souscrit à l'idéal politique que Marc Aurèle metlait pour ainsi dire sous l’invocalion des saints du stoïcisme, et de Thrasea tout le premier, lorsqu'il écrivait : « De
: mon frère Sévérus, je tiens l’amour de mes proches, l’amour de la
vérilé, l’amour de la justice ; par lui j'ai connu Thrasea, Helvidius, Caton, Dion, Brutus, j'ai eu l'idée d’un gouvernement égalitaire, fondé sur l’équité et sur le droit donné à tous de parler, d’une royauté respectueuse avant tout de l'indépendance des sujets. » (1, 14). L'homme qui, quelques heures avant sa mort, au pire moment du principat de Néron, conseillait au jeune et fougueux tribun Arulenus Rusticus d’ètre prudent, puisqu'il avait l’avenir devant lui (1), n’eùt point, de parti pris, en des jours moins sombres, usé de son influence sur un adolescent qui ne savait encore rien de la vie pour le jeter dans l’opposition. Gardons-nous donc de nous représenter Perse, vers l'année 50, pris par des sentiments d'homme de parti sous l’action du milieu où viennent de l’introduire ses relations de famille et, dès lors, ne son-
(1) Tacite: Ann., 16, 26. Cf. les dernières paroles de Caton à son fils (Plut., Cat. Ut., 66.
geant plus qu’à venger la liberté par des attaques plus ou moins enveloppées contre la tyrannie. Claude était méprisé comme un être faible, que sa faiblesse même et la peur rendaient capable de cruauté, plutôt qu'it n'était haï comme un tyran farouche. Et on commençait à espérer que, grâce à l'influence de Sénèque, des années meilleures se préparaient pour l'empire. Ce n’est point que le maitre de Domitius : inspirât une entière confiance à ceux qui s'étaient fait vraiment, du stoïcisme, une règle de vie : il avait manqué de constance contre l'épreuve du malheur ; on devait se demander s'il en aurait davantage pour résister à l'épreuve, plus redoutable encore, de la prospérité. Mais, assurément, Thrasea et ses amis ne firent rien pour gêner une expérience dont Rome pouvait retirer le plus grand bien. Je crois donc que, si le stoïcisme s’est emparé de Perse, c’est pour lui être apparu comme une admirable doctrine morale venant, après la culture toute formelle du grammairien et du rhéteur, lui révéler le but de la vie et le secret de la véritable dignité. Si cette doctrine, par surcroit, commençait à être un signe de ralliement pour les honnètes gens que l’état politique et les mœurs de l’époque ne satisfaisaient point, et si Perse fut admis dans leur groupe, je crois bien que son propre perfectionnement et l'effort d’un talent mis au service de la vraie philosophie lui laissèrent peu d'attention pour la vie publique. Aussi l’homme qu’il a, entre tous, admiré et aimé, c’est le maitre dont la parole convaincue avait fait descendre en lui les vérités essentielles, au cours de ces longs entretiens où, ensemble, ils épuisaient le jour (1).
(1) Perse: Sat., 5, 41: Tecum etenim longos memini consumere soles Et tecum primas epulis decerpere noctes.