CHAPITRE II
Le maître de philosophie de Perse : L. Annaeus Cornutus.
Perse, selon son biographe, avait seize ans lorsqu'il se lia avec L. Annaeus Cornutus (1). Cette indication est confirmée (2) par les vers où le poète nous dit qu'il venait de prendre la toge virile lorsqu'il s’est mis sous la discipline du philosophe (3). Faut-il admettre que, porté vers le stoïcisme par l’idée qu'il pouvait déjà se faire de cette doctrine et par des influences de famille et de milieu, il est allé écouter les maitres du Portique qui professaient alors à Rome, les a comparés entre eux, et, conquis par Cornulus, lui a confié spontanément la formation de son âme ? Cela n’est pas impossible, mais il est plus naturel de supposer que des amis l’aidèrent dans son choix. Perse, nous dit-on (4), était à peine adolescent lorsqu'il avait donné les premiers signes de sa vocalion littéraire en composant, outre quelques vers sur la mort de la première Arria (5), une tragédie prétexte et un autre ouvrage dont le titre, dans les manuscrits de la Vie de Perse, est altéré trop profondément pour permettre aucune conjecture satisfaisante (6). Cornutus, connu pour sa science de grammairien autant et plus peutêtre que pour les mérites de son enseignement philosophique, n'était-il
pas le maitre qu'on devait souhaiter à un jeune homme dont l'âme
(1) Vita,4: Cum esset annorum XVI, amicitia coepit uti Annaei Cornuti.
(2) On a même supposé qu'elle était tirée de ces vers (V. Bücheler: Rh. Mus., 35 (1880), p. 391).
(3) Perse : Sat., 5, 30-36 : Cum primum pauido custos mihi purpura cessit ... me tibi supposui. Cf. supr., p. 22.
(4) Vita, 8: Scripserat Flaccus in pueritia etiam praetextam...
(5) Cf. supr., p. 82. :
(6) Opericon librum unum. On a proposé de lire érwstxüv, où 600roptx&v, où oschophoricon tibrum unum. En tout cas le mot liber indique qu'il s'agissait d'une œuvre assez étendue ou d'un recueil assez considérable.
grave cherchait le vrai, mais trouvait du charme au langage mesuré et aux images pittoresques ? S'il m'était permis de risquer une hypothèse, je dirais que l'influence de Cacsius Bassus à pu s'exercer ici. Ce poète lyrique de talent (1), ce savant métricien (2) avait peut-être été l'élève au, du moins, l’auditeur de Remmius Palaemon(3), qui passait pour connaitre à fond les mètres les plus rares et faisait en se jouant des vers de toute sorte. Perse devint l'ami de Bassus dès les premières années de son adolescence (4), ét on peut se demander s'il ne l’a pas connu d’abord chez le célèbre grammairien. Je ne veux pas dire qu'ils aient été condisciples : on doit admettre même qu'il y avait entre eux une grande différence d'âge, si le nom de vieillard que Perse, selon les meilleurs manuscrits, donne à Bassus dans sa sixième satire (5), ne provient pas d’une correction, ancieñne mais arbitraire (6). En tout cas, dans les vers qu'il lui consacre, on perçoit, il
SRE Lie (1) V. Perse : Sat., 6, 1-6, et Quint., 10, 1, 96, qui, après avoir fait l'éloge
d'Horace, comme poète lyrique, ajoute : « Si quem adicere uelis, is erit Caesius Bassus quem nuper uidimus ».
(2) Je tiens pour acquise l'identité du poète lyrique Caesius Bassus et du métricien de ce nom. Mais je n'ignore point qu'elle a été contestée, notamment par Ernst: der Lyriker u. der Metriker Caesius Bassus, progr. Munich, 1901. Cf. Teuffel : Gesch. d. rüm. Literatur, IS, p 272 et 273, et Schanz : Gesch. d. rôm. Lit., II, 8, p. 88-91. k
(3) F. Leo (Hermes, 24 (1889), p. 294), croit que Remmius Palaemon à été une des sources de Caesius Bassus dans les travaux de métrique de ce dernier.
(4) Vita, 5: Amicos habuit a prima adulescentia Caesium Bassum poetam et Calpurnium Staturam.
(5) Perse : Sat., 6, 6: ... egregius lusisse senex.
(6) La deuxième main du Pithoeanus donne la leçon senes que Bücheler (RA. Mus., 41 (1886), p. 458), déclare inintelligible. Mais je reconnais avec Bieger (De A. Pers Flacci codice Pithoeano C recte aestimando, diss. Berlin 1890, p. 4) que le biographe, en nommant Caesius Bassus à côté de Calpurnius Statura, qui mourut jeune, du vivant même de Perse, semble nous inviter à faire de Bassus et de Statura des hommes du même âge que Perse (je dirais : des hommes de la même génération). Il n’y a rien à tirer, pour déterminer l’âge de Bassus, de la scolie à Sat. 6, 1, qui nous dit que le poète mourut, en 79, brûlé dans sa villa par l'éruption du Vésuve: Perse pouvait,
vers 62, l'appeler senex sans qu'il eût plus de cinquante ou de cinquantecinq ans.
me semble, l'accent d’admiration déférente du poète encore très jeune s’adressant à un ainé déjà illustre. Mais des hommes depuis longtemps sortis de l'enfance, ou même arrivés à la réputation, ne dédaignaient point d'assister aux séances où les grammairiens connus discutaient les questions difficiles qu’on leur posait ou bien donnaient lecture de leurs œuvres (1). Quand Palaemon examinait quelques problèmes particulièrement délicats de grammaire ou de métrique, révélait au public ses plus récentes poésies, s’amusait à ces improvisations en vers où triomphait sa virluosilé (2), les lettrés et les poètes devaient venir en foule, et c'était une occasion, pour les élèves les plus distingués par la naissance et les plus avancés, d’entrer en relations avec eux. [l ne me parait pas impossible que Caesius Bassus et Perse se soient connus ainsi : le poète a pu s'intéresser dès lors aux essais de l'adolescent. Il était certainement lié avec Cornutus, qui, plus tard, lui remit le manuscrit des satires de Perse, dont il désirait se faire l'éditeur (3); il dut estimer que la double vocation qui portait son Jeune ami, peu séduit par la rhétorique (4), vers la poésie et vers la philosophie morale, trouverait, auprès du grammairien philosophe, toutes les garanties d’un développement harmonieux. Il est vraisemblable que Thrasea fut consulté; mais, s’il s’occupait déjà de Perse, ce n’élail encore que d’assez loin : on nous dit qu’il lui montra la plus vive affection pendant dix ans environ (3); Perse, mort en 62, ne serait donc entré dans l'intimité de Thrasea qu’en-52, à l’âge de dixhuit ans, quand, depuis deux ans déjà, il était l'élève de Cornutus. On pourrait avancer un peu cette date, puisque l'indication donnée par le
(1) V. Suétone: De gramm., ? : Scholam eius (i. e. M. Antonii Gniphonis) claros quoque uiros frequentasse aiunt; in his M. Ciceronem, etiam cum praetura fungeretur.— bid., 11: Mirati samus unicum magistrum Summum grammaticum, optimum poetam Omnes soluere posse quaesliones, Unum difficile expedire nomen (il s’agit de Valerius Cato; les vers sont de Bibaculus). Aulu-Gelle nous fournit, pour le Ile siècle, de nombreux exemples.
(2) Vesupr., p.10;
(3) Vita, 8: hunc librum... Cornutus... Caesio Basso, petenti ut ipse ederet, tradidit edendum.
(4) Cf. supr., p. 23.
(5) Vita, 10: idem decem fere annis summe dilectus a Paeto Thrasea est.
biographe n’est qu'approximative (1), et la fixer à l’année 50, qui est celle même où Perse prit la toge virile : mais est-ce bien nécessaire ? n'est-il pas naturel de supposer que Thrasea et ses amis, avant d’admettre tout à fait le jeune homme dans leur cercle, attendirent qu’il fût pleinement inilié à la philosophie stoïcienne ? Du reste, sous la direction d'un maitre qui, tout de suite, avait conquis sa confiance et son affection, il se jeta dans l’étude avec l’ardeur qui anime encore les vers où il évoque ce temps de sa vie, et il dut s’y absorber entiè-
rement pendant de longs mois.
Le puiLosopne L. ANNAEUS CORNUTUS
L'admiration affectueuse de Perse pour son. maitre fait sônger à celle que Socrate inspirait à ses disciples ; c'est un grand honneur pour Cornulus, et nous voudrions connaître d’une manière précise le caractère et les idées d’un homme capable d’être, pour une âme grave et pure, à la fois le modèle qu’elle ne perd jamais de vue et l'ami auquel elle se livre tout entière. Malheureusement, nous ne savons de lui que peu de chose. Les livres qu'il avait composés sont presque tous perdus, et, d’ailleurs, je doute qu'il y eùt mis le meilleur de luimême. Le seul ouvrage entièrement conservé qu’on puisse lui attri-
(1) Du reste, la chronologie du biographe est sujette à caution: il nous dit au début que Perse est né pridie nonas Decembris Fabio Persico L. Vitellio coss., C.-à-d. le 4 décembre, 34 après J.-C., et mort VIII kalendas Decembris P. Mario Afinio Gallo coss., c.-à-d. le 24 novembre 62: il n'avait donc pas accompli, lorsqu'il mourut, sa vingt-huitième année. Or nous lisons plus loin (9): decessit aulem uilio stomachi anno aetatis XXX. Il y a peut-être là une interpolation, introduite pour préciser la nature de la maladie qui emporta le poète; pour l'âge, l’interpolateur se sera contenté du chiffre rond (V.G.Albini: A. Persü Flacci saturarum liber, introd., p. vin). Peut-être aussi le texte est-il altéré. Bouhier et Reiz ont rétabli XXIIX. Je lirais plutôt XXIX: en effet, si l'on compte entières l’année 3# et l'année 62, à la manière romaine, on obtient 29 ans. Et, de fait, on trouve chez saint Jérôme, a. 2078 — 62 ap. J,-C.: Persius moritur anno aetatis XX VIIIL.
ESSAI SUR PERSE ol
buer avec vraisemblance n’est qu'un manuel scolaire ; dans d’autres travaux, dont nous lisons encore quelques citations chez les érudits des derniers siècles de l'antiquité, il avait fait œuvre de grammairien - plutôt que de philosophe. Moins heureux que Musonius et qu'Épictète, il n’a rencontré personne qui ait pris la peine de recueillir ses entretiens moraux. Dans les satires de Perse seules, on peut retrouver quelque chose de la forte conviction qui, sans doute, les animait. Au demeurant, il semble avoir été surtout homme de cabinet, et son action, je pense, ne s’exerçait jamais mieux que dans des causeries intimes avec un petit nombre de disciples aimés, ou même dans le tète à tête. Il n’appartenait certainement pas à cette classe de stoïciens dont la parole familière mettait la doctrine à la portée de tous et qui, s’attachant aux principes essentiels du Portique, tendaient la main au cynisme, par dessus les subtilités d’une dialectique dont ils ne retenaient que quelques procédés fort simples d'exposition et de discussion. Je me borne, pour le moment, à rappeler les noms de Musonius et de ce Démétrius le Cynique fort admiré alors dans les cercles stoïciens (1). À côté de ces prédicateurs uniquement soucieux de morale pratique, à côté aussi des conférenciers mondains qu'Épictète a raillés (2) et dont la seule préoccupation, en ces temps reculés, était d’enlever les applaudissements par de belles phrases, il y avait les érudits qui consacraient de longues heures à étudier les ouvrages des vieux maitres du Portique, de Chrysippe surtout. Les esprits créateurs font défaut à cette époque dans toutes les grandes sectes. Vers le milieu du premier siècle av. J.-C., certains philosophes grecs, notamment Antiochos d’Ascalon (3), avaient essayé de réduire à des querelles de mots les polémiques où les représentants des différentes écoles aflir- maient l'opposition de leurs points de vue, et de tirer, de la fusion des anciens systèmes, un système-nouveau : cette ambilion même semble morte (4). Sans doute on voit encore des stoïciens, comme Sénèque,
(1) Cf. supr., p. 41.
2 (2) V. en particulier Épictète: Entret., 3, 23, 35 et suiv. (8) V. Zeller: Phil. d. Gr., III, 14, p. 597 et suiv. (4) V. ibid., p. 683. Il n'y à pas d'époque où l’enseignement philosophique ait été, à Athènes, moins vivant. V. Renan : Sf Paul, p. 178-180: « La vieille splendeur avait disparu, et la nouvelle n'avait pas commencé. Ce n'était
faire des emprunts aux adversaires du stoïcisme ; mais leur éclectisme a surtout un caractère pratique : ils prennent leur bien, je veux dire les préceptes moraux, où ils le trouvent, plutôt qu'ils ne se proposent de concilier les principes mêmes des diverses doctrines. S'il est alors des philosophes qu’attirent davantage la spéculation et l'étude, ils s’attachent surtout à remettre en lumière, dans des travaux d’exégèse ou des traités élémentaires (1), les traits distinctifs des systèmes, et cette activité érudite fait contrepoids aux tendances éclectiques du temps (2). Épictète nous est témoin que, pour certains stoïciens de son siècle, le dernier mot de la sagesse était d'arriver à se débrouiller dans les œuvres épineuses de Chrysippe, d’Antipater et d'Archédémos (3). Je ne prétends pas que Cornutus mit le souverain bien dans cette science livresque, mais, si vraiment, comme on nous le dit (4), Perse avait rempli sa bibliothèque des œuvres de Chrysippe, c’est que son maitre attachait une grande importance à l'étude théorique de la doctrine sous sa forme la plus savante. Plutôt que de Musonius, on pourrait rapprocher Cornutus d’un philosophe dont, peut-être, ?l avait
plus «la ville de Thésée », et ce n’était pas encore «la ville d’Adrien »... Si l'on excepte Ammonius d'Alexandrie, le maître de Plutarque, qui fondait vers ce temps à Athènes l'espèce de philosophie littéraire qui devait devenir à la mode à partir du règne d'Adrien, personne n'illustre, vers le milieu du 1° siècle, la ville du monde qui à produit ou attiré le plus d'hommes célèbres.»
(1) Des traités du genre de ceux qu'on appelait sisxywyat: cf. J. von Arnim: Stuet. fragm.,t:1,p.x.
: (2) V. Zéler: Phil. d.:Gr.; 1H, 15, p.683:
(3) V. par ex. Épict.: Entret., 1, 4, 5 et suiv.; 2, 16, 34 et suiv.; 2, 17, 40.
(4) Vita, 7: ... libros circa septingentos Chrysippi siue bibliothecam suam omnem. — Comme le chiffre de sept cents livres est à peu près celui des œuvres complètes de Chrysippe (v. Diog. L., 7, 180), Chrysippi est peut-être une interpolation : « Chrysippi... adiectum uidetur a sciolo » dit Jahn (p. 236) qui trouve invraisemblable que Perse ait possédé les œuvres complètes de Chrysippe, tout en faisant remarquer que siue peut signifier ou bien (ou bien, selon d'autres, toute sa bibliothèque) et qu'on n’est pas obligé d'entendre : en d'aulres termes toute sa bibliothèque. Heinrich (des Aulus Persius Flaccus Satiren, :p. #7) suppose la chute, après siue, d’une expression comme w{ ali dicunt. (Cf. Albini : A Persi Flacci sat. Liber, p..1X-X).
- été l'élève (1) et qui fut un des professeurs de Néron (2) : je veux
parler de Chaeremon. Ce stoïcien, d’origine égyptienne, qui dirigea une école à Alexandrie, avait donné, semble-t-il (3), dans un ouvrage d'histoire, une interprétation allégorique des mythes de son pays natal et voyait, dans les hiéroglyphes, des symboles où les anciens Egyptiens avaient enfermé une théologie conforme à la nature. Nous allons voir que Cornutus s'occupa de l’exégèse des mythes grecs en y apportant la même méthode, depuis longtemps familière aux stoïciens. Un disciple de Chaeremon, Dyonisios, qui fut à Alexandrie le successeur de son maitre, est appelé par Suidas «Dionysios le grammairien »; il était donc, lui aussi, un érudit autant qu'un philosophe (4). Pas plus que ces deux hommes, Cornutus n'était d'origine italienne, étant né à Leptis (5), en Lybie. Il était connu de Néron, et Dion Cassius (6) nous le montre appelé « à une sorte de conseil privé» que «le prince métromane (7)», ayant formé le projet d'écrire en vers toute l’histoire romaine, avait convoqué pour discuter sur le nombre de livres qu'il convenait de consacrer à un aussi vaste sujet. Dion nous dit (8) à ce
(1) C'est l'opinion de G.-J. de Martini : De L. Annaeo Cornuto philosopho sloico (Leyde 1825), p. 34-37, suivant R. Reppe : De L. Annaeo Cornulto (diss. Leipzig, 1906), p. 11.
(2) Cf Supr., p: 25.
(3) Si on admet, avec E. Zeller (Phil. d. Gr. IIT, 15, p.688), que Chaeremon le stoïcien et le prêtre égyptien Chaeremon cité par Porphyre et Tzetzès ne font qu’un seul personnage.
(4) V. Zeller, ibid.
(5) Sans doute Leptis magna : V. Reppe : 0p. cit., p. 9. Le nom d'Annaeus ne prouve pas que Cornutus fût, comme on l'a supposé (v. Fr. Marx, in Pauly- Wissowa Real-Encycl., I, p. 2.227, 16) un affranchi de Sénèque : les étrangers, lorsqu'ils recevaient le droit de cité, prenaient d'ordinaire le gentilice d’une famille romaine ;. ils adoptaient «le plus souvent le nom et le
prénom de celui des magistrats ou empereurs romains qui leur avait conféré
le droit de cité et conservaient comme cognomen leur nom étranger ou barbare». (V. Ch. Morel, dans le Dict. de Daremberg et Saglio, IV, 1, s.u. nomen, p. 9%, ?° colonne).
(6) Dion Cassius, 62, 29, 2.
(7) J'emprunte ici quelques expressions à C. Martha : Les moralistes sous l'empire romain, p. 112.
(8) C'est ainsi que j'interprète l'expression ‘edoxmodvrx voté ni matdeia. Reppe (p.18 et p.15) l'entend de la réputation de Cornutus comme professeur.
propos que Cornutus était fort estimé pour son savoir ; la suite du. récit, sur laquelle nous aurons à revenir, nous montre qu’il était grand admirateur de Chrysippe.