‹ Essai sur PerseChapitre 16 sur 70 · CORNUTUS GRAMMAIRIEN · texte numérisé non relu

CORNUTUS GRAMMAIRIEN

Mais, si Cornutus avait abordé, plus ou moins heureusement, la philosophie pure, la plus grande partie, peut-être, de son activité était allée à la grammaire et à la rhétorique, considérées de tout temps par les stoïciens comme des branches de la logique (6). Sachant égale-

(1) Simpl., tbid., f. 89r, 13, 1. 20 (Reppe, p. 78; cf. p. 24) : sur le temps défini rù duésraua sc xiwosws, cf. Arnim, I, p. 26, n° 93 (Zénon) et II, p. 164, n° 509 (Chrysippe). :

(2) V. Arnim, II, p. 223, n° 809-822.

(3) Jamblique dans Stobée:Ecl.I, 49,43, p.383, 28 Wachsmuth (Reppe, p. 83; cf. p, 26 et suiv.).

(4) V. Zeller, IN, 15, p. 563 ; cf. p. 698, n° 3

(5) V. les fragments dans Reppe, p. 79 et suiv.

(6) V. Arnim, I, p. 21, n° 74-84; II, p. 43 et suiv., n° 136 et suiv.; ibid., p. 95 et suiv., n° 288 et suiv.

ment le grec et le latin, connaissant bien la mythologie, curieux de l'étude des mots, et, sans doute, se rappelant que les maitres du Portique n’avaient pas dédaigné de s'occuper en grammairiens des œuvres d'Homère (1), il fut tout naturellement amené à commenter Virgile. Nous ne savons pas bien de quelle manière il avait classé ses remarques ; le rapprochement de deux indications fournies l’une par Aulu-Gelle, l’autre par Charisius invite à penser que l’ouvrage, dans la partie consacrée à l'Énéide, était divisé en livres — dix au moins — et ne suivait pas l’ordre des vers; mais, d’après une récente hypothèse, il faudrait admettre que la division en livres s’appliquait à une

longue étude sur Virgile, distincte du commentaire (2). Quoi qu'il en

soit, une vingtaine de citations, éparses chez les grammairiens postérieurs, nous permettent de deviner, jusqu’à un certain point, de quelle manière Cornutus avait compris le rèle du commentateur.

Il avait fait une place à la critique verbale, mais rien ne nous prouve qu’il eùt donné, du texte de son auteur, une recension nouvelle ni même qu’il eût utilisé plusieurs manuscrits. Si, au 1. Tv. 150, de l'Énéide, il condamnait la leçon wolunt, c'était parce que l’expression faces et saxa uolunt lui semblait choquante en cet endroit, et, pour justifier son sentiment, il se bornaiït à citer l'emploi judicieux de uelle arma au 1. 7, v., 340 (3). Il avait proposé, au I. 1, v. 45, de lire inflixit au lieu de in/firit, déclarant, on ne voit pas bien pourquoi, que l'expression aurait ainsi plus de force : peut-être s’était-il rappelé mal à propos la « puppis..….. inflicta uadi dorso...» du I. 10, v. 303 (4). Au I. 9, v. 346, c’est bien un souvenir, mais, cette fois, un souvenir d'Homère qui lui faisait substituer, par une correction tout à fait

(1) V. Arnim, E, p.63, ne 274 (Zénon) et IT, p. 192-193, ne 769-777 (Chrysippe).

(2) Sur cette question, v. Reppe, p.27 et suiv.; Aulu-Gelle (2,6, 1, v. Reppe, p. 79) parle de commentaria in Vergilium composés par Cornutus, et Charisius (G. L., I, p. 127, 17 Keil; v. Reppe, p. 80) cite une remarqué sur Didon qui serait au 1. X de ce commentaire. C’est F. Leo qui, se fondant sur Charisius, G. L., I, p. 185, 16 K., admet l'existence d'une étude sur Virgile distincte du commentaire (Nachricht d. Künigl. Gesellsch. d. Wissensch. z. Gütting, Phil. Hist. Klasse, 1904, fase. 3, p. 259; cf. Reppe, p. 28).

(3) Seruius auctus : Ad Aen., 1,150 (Reppe, p. 80; cf. p. 31, 34, 35, 43).

(4) Zbid., 1, 45 (Reppe, p. 80; cf. p. 34, 43).

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fâcheuse, mulla nocte à mulla morte (1). Sa critique, en somme, semble avoir été toute subjective, comme on dit, et on peut craindre qu'elle ne fût point toujours éclairée par cette finesse de goût, cette sûreté de jugement sans lesquelles une pareille méthode n’est qu’arbitraire pur (2).

Dans les questions d'orthographe, nous ignorons quel principe il avait suivi ; nous savons seulement qu'ilne les avait pas négligées (3) ; on peut même supposer, puisqu'il était l’auteur d’un traité sur la matière (4), qu'il leur avait fait une large place.

IL s'était occupé, bien entendu, d'expliquer les mots rares el ceux dont l’exacte signification pouvait être discutée. Dans cette partie de sa tâche, il faisait parfois appel, ce qui ne saurait nous surprendre dé sa part et ce qui est en soi fort légitime, à l’étymologie (5). Mais il n'avait pas failli non plus au devoir essentiel de l'interprète, qui est d'apporter une opinion ferme et raisonnée sur le sens des passages obscurs ou ambigus. C'est ainsi qu'au livre 9, v. 678, de l’Énéide, il avait donné, du mot commissa, une explication ingénieuse qui, de nos jours encore, a trouvé des partisans : il s'était rappelé que Virgile, plus haut (9, 40 et suiv.), nous a montré les Troyens s'enfermant dans leur camp pour se conformer aux crdres d'Énée, et, sans doute, il était remonté aussi au sens premier du verbe commitltere, bien visible dans des expressions comme Delphinum caudas utero commissa luporum (3, 428); dès lors, il proposait de voir dans porta commissa un synonyme de porta clausa (6). D'autres exemples encore prouvent que, ici comme dans les questions de texte, il aimait, usant d’un procédé déjà familier aux grammairiens d'Alexandrie, à chercher dans l’auteur lui-même, au moyen de rapprochements, la solution des difficultés pendantes. La méthode est bonne, à condition que les rapprochements

(1) Seruius auct. : Ad Aen., 9, 346 (Reppe, p. 81; cf. p.35, 45).

(2) Chrysippe avait fait des conjectures sur le texte d'Homère : v. Arnim, III, p. 192, n°° 774 et 775.

(3) Seruius auctus : Ad Georg., 1, 277 (orth. de Orcus) : v. Reppe, p. 79; cf. p.34, 37, 43.

(4) V. infr., p. 84-85.

(5) V. la manière dont il expliquait Magmentum (En. 4, 57), dans Placidus, C. G. L., V., p: 33, 10 (p. 82, 20, 116, 5) : v. Reppe, p. 8); cf. p. 45.

(6) Servius : Ad Aen., 9, 672 (Reppe, p. 81; cf. p. 32, 45).

ne soient pas forcés : or, lorsque Cornutus, pour expliquer le vers se quoque principibus permirltum agnouit Achiurs (Én., 1,488), rappelait ce qui est dit au I. 2, v. 396 : Vadimus immixti Danais, cela faisait plus d'honneur à sa mémoire qu’à son jugement : la bataille représentée sur les murs du temple de Junon à Carthage et montrant Énée dans la mêlée, aux prises avec les premiers des Achéens, n’est certainement pas le combat peu glorieux où, dans la dernière nuit de Troie, quelques compagnons d’Énée, revètus d'armes grecques, couraient confondus au milieu des ennemis pour les frapper traitreusement (1). Et, si Cornutus avait voulu simplement justifier l'emploi de permixtum dans le sens de engagé dans la mêlée, Yexemple n’était pas heureux, puisque, au v. 396 du L. 2 de l’Énéide, immixti a une signification plus forte et signifie confondus avec (2). +

Il était dans le rôle du commentateur de relever les fautes qw’il apercevait ou croyait apercevoir dans l’œuvre étudiée. Cette critique des défauts, Cornutus l'avait pratiquée plus d’une fois à l'égard de Virgile, mais d’une manière qui n’était pas elle-mème irréprochable. Avec une science insuffisante de la valeur première des mots, il avait blàmé l'emploi de vexasse(Bucol.,6, 73-77) (3) etde squalentem(Én. 10, 314) (4). La litote i//audati… Busiridis aras (Géorg., 3, 5) n'avait pas trouvé grâce à ses yeux, je ne sais pourquoi. Oubliant la locution grecque pn psy eirns, il estimait plate l'expression dixerat aliquid magnum (5). Il était peut-être mieux inspiré lorsqu'il déclarait que les mots Achemenides comes infelicis Uliæi (Én., 3, 691) sont surprenants dans la bouche d’Énée (6).

Pour juger les fictions poétiques, il partait de ce principe, généralement admis par les grammairiens de l'antiquité, que le poète ne doit pas inventer de toutes pièces l’invraisemblable et le merveilleux, mais

(1) Servius : Ad Aen., 1, 488 (Reppe, p. 80; cf. p. 31,35, 48, 45).

(2) V. deux autres explications assez malheureuses dans les scolies de Vérone (Bucol., 3, 40: in medio, et 6, 9: non iniussa sano (Reppe, p. 79; cf. p. 35, 45).

(3) A. Gelle, 2, 6, 1 (Reppe, p. 79; cf. p. 31, 35, 43).

(4) 1bid., 4 (Reppe, p. 81; cf. p. 37, 43).

{5) Seruius auctus : 4d Aen., 10, 5#7 (Reppe, p. 82; cf. p. 44).

(6) V. Scolies de Vérone, Én., 3, 691, et Seruius auctus, ibid. (Reppe, p. 80; cf. p. 41, 43).

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en chercher les éléments dans les vieilles légendes et les vieux auteurs (1). Il s'était plaint, semble-til (2), qu'on ne trouvät aucun texte justifiant l’histoire des javelots dont le bois a pris racine sur la tombe de Polydore, ou celle du rameau d’or qui sert de talisman à Énée dans sa descente aux enfers, ou la métamorphose des vaisseaux Troyens en nymphes, et il nous dit qu’il considérait comme une inventon de Virgile le mythe des cheveux que Proserpine enlève de la tête des mourants (3). Mais ici Phonnète Macrobe proteste : il se refuse à comprendre comment un homme aussi instruit dans les lettres grecques que l'était Cornutus a pu oublier les paroles d’Orcus dans l'Alceste d’Euripide : # d'oûv yuvn néreiouw .7.X (Eurip. : Alc., 73-76). D'autre part il descendait parfois, dans un ordre d’idées analogue, à d’assez pauvres chicanes : il se déclarait choqué de voir Énée, dans le jeu de l’arc, donner pour cible aux concurrents une colombe, oiseau consacré à sa mère Vénus (4). Ici le reproche de pédantisme ne serait pas trop dur.

Dirons-nous donc avec Ribbeck que Cornutus, dans son commentaire sur Virgile, avait « donné beaucoup de preuves d’une absurde subtilité jointe à une science insuffisante (5) »? Le jugement est peutêtre d’une sévérité excessive. Il ne faut pas oublier que, de ce com- - mentaire considérable, nous n’avons presque rien, et que les grammairiens postérieurs y ont surtout relevé les affirmations erronées ou contestables ; mais plusieurs d’entre eux, au moment même où ils cri-

(1) C'est à l'histoire que l'école de Pergame accordait la première place dans l'étude des textes ; le mot, bien entendu, s’appliquait à la connaissance - des légendes comme à celle des faits historiques proprement dits (V. Ribbeck: Proleg. ad Vergilium, p. 125; cf. Sext. Empiricus : Adu. Mathem, I, 258, et Wachsmuth: De Cratele Mallota. (Leipzig 1860), p. 10).

(2) V. Servius : Ad Aen., 3, 46; il rappelle les trois autres passages (Ën., 9, 81; 6, 141; 4, 698) qui avaient attiré à Virgile le mème reproche, mais il ne nomme pas celui qui l'avait formulé (Reppe, p. 80; cf. p. 44).

(3) Macrobe : Saturn., 5, 19, 1 (Reppe, p. 81; cf. p. 44).

(4) Scolies de Vérone et Servius : Ad Aen., 5, 488 (V. Reppe, p. 81). Certains grammairiens étaient venus sur ce point au secours de Virgile : il n'y avait pas d'oiseau, disaient-ils, qui ne fût consacré à quelque dieu : or Enée pouvait apaiser sa mère mieux que toute autre divinité (V. Reppe, p. 42-43).

(5) O. Ribbeck: Geschichte d. rôm. Dichtung, UM, p. 92.

tiquent Cornutus, accompagnent son nom d’épithètes flatteuses (1), et on peut croire que le travail, dans son ensemble, n'était pas sans mérite. Au surplus, il est vraisemblable que l’auteur s'était borné à mettre en œuvre les procédés courants de la critique ancienne, avec une érudition dont la solidité n’égalait pas l'étendue; qu'il avait d’ailleurs, de la poésie, une conception un peu mesquine, et que son goût était plus difficile que vraiment délicat. Je ne reviens pas sur des exemples déjà cités; mais n’est-ce pas lui qui, dans un traité latin des figures de pensées (De fiquris sententiarum), reprochait à Virgile d’avoir, lorqu’il décrit au & livre les embrassements de Vulcain et de Vénus, placé d’une manière un peu imprudente le mot membra ? (2).

Aulu-Gelle, à qui nous devons cette citation du second livre de Cornutus sur les figures de pensées, ne nous renseigne pas plus amplement au sujet de cet ouvrage. Peut-être faut-il y rapporter un jugement sur les controverses dites figurées que nous a conservé l’auteur du De schematis dianoeas : ces controverses étaient celles où l’on faisait un emploi constant de l’insinuation, et Cornutus semble les avoir considérées comme de purs exercices d'école (3).

Sur un traité de rhétorique qu’il avait composé en grec, nous ne savons rien de certain, sinon qu’il y était question, au moins incidemment, des catégories (4).

Il s’était occupé, sans doute dans un traité spécial, de l'orthographe latine considérée surtout dans ses rapports avec la prononciation et

(1) A. Gell., 2, 6, 1: Nonnulli grammatici aetatis superioris, in quibus est Cornutus Annaeus, haut sane indocli neque ignobiles. — 9, 10,5. Annaeus Cornutus, homo sane pleraque alia non indoctus neque imprudens.— Macrobe: Saturn., 5, 19,2 et 3: uir alias doctissimus Cornutus... (Cornutus) tantus uir, Graecarum eliam doctissimus litterarum.

(2) A. Gelle, 9, 10 (Reppe, p. 82 : cf. p. 48 et 57). Cf. ce que Quintilien (8, 3, 44 et suiv.) dit du xzxépoarov, en particulier au $ 47 : «Siquidem Celsus xaxéuoarov apud Vergilium putat: /ncipiunl agitata lumescere. Quod si recipias, nihil loqui tutum est. »

(3) V. Reppe, p. 82 et p. 56.

(4) Cf. supr., p. 78 et note 2. Un passage du rhéteur Nicolaos (Progymnasmala Rhel. Gr., I, 631, 6 Walz) semble indiquer que Cornutus était resté fidèle à la division traditionnelle de l’éloquence en trois genres principaux : judiciaire, délibératif, démonstratif (V. Reppe, p. 82 et p. 59).

l’étymologie. À Rome, comme chez nous, l'orthographe phonétique et l'orthographe étymologique avaient chacune des partisans : Cornutus parait s’être tenu dans un juste milieu. Au reste, si on en juge par les fragments qui se lisent dans Cassiodore (1), il ne s’était pas proposé de trouver ou de formuler des lois générales, mais il prenait un à un les mots ou les syllabes dont l'orthographe ou la prononciation était douteuse et il donnait son avis sur chaque cas particulier. Pour la prononciation, néanmoins, il reconnaissait dans l’usage le grand maitre, Sur le chapitre de l’étymologie, il se montrait, ici comme dans ’ërèocut, curieux et érudit, mais sans beaucoup d'esprit critique. Il avait consulté Varron, dont il invoque, à l’occasion, l'autorité, el peutêtre Verrius Flaccus. Il mettait plus d’une fois à profit la connaissance qu’il avait du grec (2).

Philosophe et grammairien, il aurait été encore poète tragique si nous en croyions l’auteur de la vie de Perse. La chose en elle-même n’a rien d'invraisemblable ; mais la phrase où se trouve cette indication est si altérée, d’autre part, qu’elle est tout entière suspecte (3). Quantà une prétendue satire de Cornutus, adressée à Perse, dont Fulgence (4) cite les mots suivants : Tiiuiles, Flacce, do tibi, il n’en a peut-être jamais existé autre chose que cette courte phrase : les citations de fantaisie ne coûtaient rien à Fulgence ; peut-être aussi était-ce un exercice d'école, d'époque plus ou moins basse, comme la satire mise sous le nom de Sulpicia (5).

(1) Cassiodore : G. L., VII, p. 147-154 Keil.

(2) Cf. Reppe, p. 61-71.

(3) Vita Persii, 5 : Nam Cornulus illo tempore tragicus fuit sectae poelicae, qui libros philosophiae reliquil. P.Pithou a proposé de lire seclae stoicae, mais tragicus sectae stoicae serait bien étrange. La double correction de J. de Martini : grammaticus sectae sloicae est au contraire tout à fait acceptable au point de vue du sens.

(4) V. O. Jahn : Proleg. ad Pers., p. XXH1-.

(5) Je ne dis rien d'un ouvrage de Cornutus ou du père de Cornutus cité par Charisius .dans une phrase inintelligible (G. ZL., 1, p. 2 1, 10 Keil.: IN MVNDO pro « palam» et «in expedito ac cito» ... Caecilius quoque, ut Annaeus Cornutus (ici les mots lib tab caslär, les deux b étant barrés du signe n) patris sui «proferto qui nobis in mundo futurum lectum» : v. Reppe, p.83; cf. Bücheler : Rheinische Museum, 34 (1879), p. 347 : Bücheler, qui lit profecto qui et non proferlo qui, propose de corriger profeclo en profert,

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