INFLUENCE DE CORNUTUS SUR PERSE
En somme, on peut affirmer que Cornutus n'avait pas profondément marqué sa trace dans l’histoire de la philosophie stoïcienne. Son nom n’est resté attaché à aucune idée nouvelle ni même à aucune exposition vigoureuse et vraiment personnelle des dogmes de la secte. Si son ér2ocu a survécu, c’est vraisemblablement parce que les pères de l’Église, trouvant l'ouvrage commode, s’y étaient référés assez souvent (1). Comme grammairien, Cornutus fut longtemps estimé, mais sans jamais jouir de la haute autorité d'un Varron ou d’un Probus. Rien, je pense, dans aucune partie de son œuvre, ne dépassait le niveau d’une honnête médiocrité : assez érudit, assez ingénieux, un peu subtil, un peu pédant, manquant un peu d’esprit critique, il n’était pas plus remarquable, penseur ou savant, par d’éclatants défauts que par des qualités éminentes (2). Si on s’en tenait là, on
{suj. Caecilius) et, d’après les inscriptions, il déchiffre les mots inintelligibles de la manière suivante : libro tabularum caslrensium (tabulae castrenses — leslamentum faclum in castris) ; il s'agit peut-être d’un de ces testaments fictifs comme en publiaient les philosophes (cf. Ménippe et Varron). Reppe, au contraire (p.72), pense que nous avons affaire au titre, étrangement altéré, d'une comédie de Caecilius (peut-être l'Hypobolimaeus Rastraria). Les scolies de Perse qui portent le nom de Cornutus ne sont certainement pas l'œuvre de notre philosophe (v. mon édition de Perse, /ntroduclion) ; pas davantage les disticha Cornuli qui circulaient au moyen âge (v.H. Liebl : die Disticha Cornuli und der Scholiast Cornutus, progr.Straubing, 1888).
(1) Cf. Reppe, p.
(2) Je ne parle pas, pour le moment, des qualités morales de Cornutus. P. Monceaux (Les Africains : les païens, p. 186 et suiv.) le met plus haut que je ne fais, même au point de vue des qualités de l'esprit. Tout en reconnaissant (p. 188) qu'«il est impossible de juger nettement du mérite de Cornutus et de son talent d'écrivain », il déclare (p. 189) que « à coup sûr, le maître de Lucain, le guide et l'ami de Perse, fut un philosophe et un savant distingué, un noble caractère, un esprit ouvert et droit, curieux et précis» et que «déjà, par l'universalité de ses aptitudes comme de ses goûts, il fait songer aux Africains des siècles suivants ».
pourrait s'étonner que cet homme d’un esprit, après tout, ordinaire
. ait éveillé dans l’âme de Perse l’admiration dont le célèbre début de
la 5 satire est tout pénétré. Mais, d’abord, est-il rare de voir un adolescent, lorsqu'il s’éprend d’un genre d'étude nouveau pour lui, incarner la science en celui qui sait, et élever dans son cœur un autel à l'être divin dont la parole lui découvre ces secrets merveilleux ? Ce phénomème moral semble surtout fréquent chez l'apprenti philosophe : la philosophie est un temple dont le sanctuaire ne s’ouvre pas devant tous les hommes ; quelle ivresse d’initié, aujourd’hui encore, chez le collégien mieux doué que ses camarades pour suivre les jeux de la pensée, lorsqu'il croit se sentir admis en présence du saint des saints !
Combien il juge terre à terre l’enseignement reçu jusqu'alors, que
saisissaient sans grande peine tous les enfants attentifs et de quelque bon sens ! Il est sur les sommets maintenant; et il ne demande au maître qui semble y respirer si à l’aise qu'un peu de sincérité pour saluer en lui un grand homme ou, du moins, un homme supérieur. Que dire lorsque, à des jeunes gens qui ne trouvaient point d’alimeént moral dans la religion traditionnelle, pour qui, dans Rome asservie et déchargée du soin de sa propre grandeur, le patriotisme n’était plus une raison suffisante de vivre, et dont le temps, durant des années, s’était usé dans des exercices de pure forme,.ee maitre venait révéler une doctrine qui donnait enfin un sens et un but à la vie ? Comment ne se fussent-ils pas écriés alors :
Ite hinc, inanes, ite, rhetorum ampullae ! (1).
et cette vénération dont toute école entourait la mémoire de ses fondateurs, comment ne l’eussent-ils pas étendue à l’homme qui, d’une main pieuse, leur avait transmis le flambeau ? Ce sentiment était tout naturel chez les stoïciens, pour qui les sages de tous les temps et de tous les pays formaient une cité idéale dont tous les citoyens, dans le présent et dans le passé, élaient égaux; et l'enthousiasme du néophyte était prompt à découvrir chez un maitre aimé les signes de la sagesse. Deus ille fuit, deus, proclamait Lucrèce (5, 8) chantant la gloire d'Épicure. Deus, deus ille! eût dit volontiers le jeune stoïcien,
(4) Virgile : Calalepton 7, 1.
élevant aussi haut que Socrate l’honnête homme qui l'initiait aux dogmes du Portique et croyant voir briller en lui la vertu parfaite, dont l'éclat n’est pas plus pur chez Dieu que chez l’homme de bien (1). Et il n’importait guère que l’enseignement de la doctrine se fit simple et familier, comme chez Musonius, ou qu’il conservât tout l'appareil de la dialectique : loin de rebuter l'adolescent porté vers la philosophie, les formules obscures et les raisonnements subtils exercent sur lui une séduction singulière, et, s’il n’en saisit pas tout d’abord le sens ou le mécanisme, le désir de venir à bout d’un problème difficile excite plus que jamais son ardeur. Sénèque, dans sa vieillesse, avouait que la logique était faite, pour une bonne part, de jeux très vains et que certaines questions de physique ou de morale, longuement débattues dans les écoles, étaient parfaitement oiseuses. Mais lorsque, pour satisfaire la curiosité de Lucilius, il examine si le bien est corps (Epist., 106), si les vertus sont des animaux (Epist., 113), si, la sagesse élant un bien, c’est un bien aussi d’être sage (Epist., 117), on sent qu’il trouve encore un secret plaisir à de pareilles discussions, que, si les syllogismes ne sont pour lui que les pièces d’un jeu d'échecs (2), il prend goût à la partie (3), et qu'il a dû souvent se griser, quand il était jeune, de dialectique pure. Si donc, comme il est probable, Cornutus, philosophe grammairien et esprit subtil, conservait à ses leçons le caractère technique qui était dans la tradition du stoïcisme savant, et s’il se faisait un devoir d'introduire, jusqu’à un certain point, ses élèves dans les parties les plus abstraites de la doctrine, même quand la connaissance n’en était pas essentielle, il n’y avait rien là qui püût affaiblir son action sur Perse. Il suffisait, pour la conquête de cette âme sincère et avide de vérité, qu’on sentit toujours du sérieux dans le ton de cet enseignement, et que le maître n’eût jamais l’air de jongler avec les formules comme un bateleur faisant
(1) Cf. ce que Sénèque dit d'Attale (Æpist., 108, 13) : « Cum Attalum audirem in uitia, in errores, in mala uitae perorantem, saepe misertus sum generis humani et illum sublimem allioremque humano fastigio credidi.»
(2) «Latrunculis ludimus » (Sén. : Epist., 106, 11).
(3) Cf. l'aveu qui se dégage d'£pist., 111, 5 : (cauillationes istae ... dulcedinem quamdam sui faciunt); cf. encore £pist , 45, où Sénèque analyse ce genre de plaisir.
ses tours (1). Or, Cornutus n’était certainement pas un de ces charlatans qui, sous le nom de philosophie, débitaient (2) une rhétorique plus creuse encore que l’autre et, au fond, bien plus insipide. Tout ce que nous savons de Jui, tout ce que nous pouvons lire encore de ses œuvres nous laisse l’impression que, s’il lui manquait l'originalité de la pensée et l'éclat du style, c'était, du moins un travailleur consciencieux. Ce n'est point, je pense, par simple nécessité métrique que Perse, en louant son maitre, s’est souvenu de Cléanthe (Sat., 5, 63-64) (3):
Cultor enim jiuuenum purgatas inseris aures
Fruge Cleanthea.
Le nom de Cléanthe ne disait-il point le désir inlassable d'apprendre et la forte conviction (4) ? Et Perse, sous la direction de Cornutus, s'était porté vers l'étude avec toute l’ardeur de la foi. Comme les jeunes gens tondus ras dont nous parle sa troisième satire (v. 52-55), il avait passé des nuits à s’instruire dans les dogmes du Portique :
Haud tibi inexpertum curuos deprendere mores Quaeque docet sapiens braccatis illita Medis Porticus, insomnis quibus et detonsa iuuentus Imuigilat.
Mais ce zèle, Cornutus lui en avait donné l'exemple ; c'était la joie du maitre de pâlir sur les livres en de longues veilles :
At te nocturnis iuuat impallescere chartis (5, 62).
(1) Sén.: Zpist., 52, 8 : in priuato circulanlur.
(2) 1bid., 15: (philosophia) potest in penetralibus suis ostendi, si modo non instilorem, sed antistitem nancta est.
(3) « Cornutum fuisse Cleanthis inprimis studiosum testatur Persius, Sat., 5, 6 », dit Pearson cité par Arnim, Sf. uel. fragm., I, p. 124, note 3. C'est tirer de l'expression de Perse plus qu’elle ne laisse entendre. Ilest vrai que Cléanthe est le seul philosophe nommé dans l'ëruôoout (31, p. 64, 16) : mais Cornutus semble lui reprocher de n'être pas toujours assez difficile dans le choix de ses explications. Qu'il lui ait emprunté le fond du ch. 81, c'est ce qui n’est pas prouvé (cf. supr., p. 71, n.4); il reste qu'on a pu rapprocher l’'étymologie que Cornutus donne (32, p. 69, 14) du mot hesymvépuos, épithète d'Apollon, de celle qu'en donnait Cléanthe selon Photius s. u. ésyat (v. Arnim, I, p. 123, n° 543).
(4) V. Diog. Laërt., 7, 168 et suiv. (= Arnim, I, p. 103, n° 463) et Plutarque : De audiendo, 18, p. #7 e (= ibid., p. 104, n° 464.
Et nous pouvons en croire Perse sur ce point : dans lPärièocut, le style, d'ordinaire si sec et si décoloré, ne s’anime un peu que pour louer le labeur passionné des sages : Cornutus nous les montre cherchant dans le silence de la nuit ou dans la solitude le calme nécessaire à leurs travaux ou à leurs méditations (ch. 14, p. 17, 16-18, 6) (1). Plutôt que lés rigueurs de l’ascétisme, c’étaient les joies austères de l'esprit qui l’attiraient. Les stoïciens qui penchaient vers le cynisme faisaient assez bon marché non seulement d’une dialectique savante, mais des connaissances théoriques en général ; étendant le renoncement au domaine de l'intelligence, ils condamnaient volontiers la science comme une prétentieuse inulilité (2). Cornutus se séparait d'eux de plus d’une manière : non seulement il admettait que l'esprit fût avide de savoir, mais il ne retranchait pas au corps tout le superflu ; nous avons vu (3) qu’il autorisait l’usage du vin ; et, s’il célèbre les veillées studieuses des sages, il nous fait voir aussi qu'ils savent, à certaines heures, pratiquer, en des conversations agréables et utiles, la «vertu du convive » (4). Ici le nom de Socrate nous vient à la pensée el nous nous rappelons ces mots de Perse (5, 36-37) :
teneros tu suscipis annos Socratico, Cornute, sinu.
Je ne puis croire que Socratico soit mis là simplement pour rappeler que le stoïcisme, comme tous les systèmes qui faisaient de la
(1) Cf. le dernier vers d’un éloge de Zénon en hexamètres que nous a conservé Diog. L., 7, 27 (= Arnim, I, p. 6, n°5):
2 N NN 4 ta , aHot Ôt0asxaÀ Un TETATAL VOUXTAG TE KA
(2) V. Sénèque : De benef., 7,1, 2 : Nec mehercule, si me interroges, nimis ad rem existimo pertinere, ubi dicta sunt quae regunt mores, prosequi cetera non in remedium animi, sed in exercitationem ingenii inuenta. Egregie enim hoc dicere Demetrius Cynicus, uir meo iudicio magnus, etiamsi maximis comparetur, solet : Plus prodesse si pauca praecepta sapientiae teneas, sed illa in promptu tibi et in usu sint quam si multa quidem didiceris, sed illa non habeas ad manum. — Sur l’ascétisme, cf. R. Hirzel: Der Dialog., HT, :pe299.- : s
(3) Cf. supr., p. 71.
(4) souroruwi 49e (14, p. 16, 4) : cf. Arnim, I, p. 180, n° 717 (Stobée : Ecl., 2, 65,15 Wachs.).
morale leur partie essentielle, reconnaissait en Socrate son véritable père. Je n’affirmerais pas que le poète se soit souvenu ici de l’anecdote célèbre d’Alcibiade endormi dans les bras du philosophe (1). Mais comment, lié avec Cornutus par une étroite amitié, n’eût-il pas songé à l'affection réciproque qui unissait Socrate et plusieurs de ses disciples? Cornutus, sans doute, n’avait pas cette sagesse familière dont le sourire éclaire encore tant de pages de Platon ou de Xénophon ; mais il se détendait parfois : après avoir travaillé durant la journée entière avec ses élèves préférés, il s’asseyait avec eux à une table frugale, et l’entretien se faisait moins grave :
Tecum etenim longos memini consumere soles Et tecum primas epulis decerpere noctes :
Unum opus et requiem pariter disponimus ambo Atque verecunda laxamus seria mensa
Ce n’était donc pas un de ces maitres qui, comme on dit, ne descendent jamais de leur chaire. Aussi bien Perse, s’il vénère infiniment Cornutus, ne le met-il point sur un piédestal inaccessible. Assurément il admire ce travailleur infatigable, ce savant philosophe, ce directeur habile à ausculter les consciences et à redresser les mauvais penchants ; mais surtout il chérit celui dont la part, dit-il, est si grande dans son âme, celui qu'il porte, pour ainsi dire, imprimé au plus profond de lui-même et que quelque constellation, certainement, unit à lui sous une même influence, tant la sympathie, entre eux, est parfaite (2). Et il est bien vrai que leur exemple est un beau commentaire de cette définition de l'amitié donnée par Sénèque (Epist., 6, 3) : Aonesta cupiendi par uoluntas (3).
Dans ses entretiens intimes dont les paroles, sans doute, ne furent
(1) Platon : Banquet, p. 219 b. c.
(2) P. Monceaux (Les Africains : les païens, p. 187) conclut de ce passage que Cornutus comme beaucoup de stoïciens, croyait à l'astrologie. Mais cf. infr., 3° partie, ch. 3, $ 5. |
(3) On songe aussi au mot de Quintilien (1,2, 20) : «neque enim est sanctius sacris iisdem quam studiis initiari.» — On peut rapprocher, de l'amitié de Perse pour Cornutus, celle de Marc-Aurèle pour Fronton (V. P. Monceaux : Les Africains, p. 214-215).
jamais recueillies, Cornutus mettait son cœur, qui valait mieux que son esprit. Perse nous laisse entendre, par un détour ingénieux, à quel point cet homme sincère détestait l’emphase et l'hypocrisie : il commence sa cinquième satire par quatre vers très pompeux et feint que Cornutus l’interrompt sur un ton railleur pour le ramener à plus de simplicité; etle poète de protester que son maître sait trop bien faire la différence entre une parole franche et les fausses couleurs d’un langage fardé pour méconnaitre la profondeur de ses sentiments. Mais c’est à travers l’œuvre tout entière de Perse que nous avons le plus de chances de voir revivre le vrai Cornutus, avec sa passion pour les nobles études et sa foi stoïcienne, Que lui a-t-il manqué pour laisser un nom égal à celui de ces philosophes, comme lui âmes élevées plutôt que puissantes intelligences, qui furent sous Néron et sous les Flayiens la gloire du Portique, je veux dire les Musonius et les Épictète ? L’érudit, chez lui, devait faire tort à l’apôtlre : homme d'étude avant tout, il lui en coûtait de sacrifier les trésors de science accumulés dans les livres des vieux maitres. Son stoïcisme, d’ailleurs, comme celüi de Perse, ‘devait avoir plus de dédain que de pitié pour les hommes grossiers et vulgaires ; il jugeait probablement que la sagesse se diminue si elle veut se mettre à la portée de la foule et que, s’il est dans le rôle des philosophes de combattre les préjugés avant d'enseigner le vrai, la vérité elle-même exige ensuite qu’on se consacre entièrement à elle, d’un effort patient. Et puis il avait, je pense, trop de raideur. Sa parole pouvait s'imposer à quelques disciples de choix par la double autorité de la science et de la conviction, mais elle n’aurait pas eu de prise sur un auditoire nombreux et mélangé. Cette pénétration psychologique même dont Perse semble lui faire honneur (1) et que nous n'avons aucune raison de lui contester, il ne devait l'exercer que sur un petit groupe d’élèves de bonne famille qu'on lui avait amenés ou qui étaient venus chez lui (2). Bref, si son enseignement était propre à affermir les vocations, on ne peut dire qu'il les éveillât.
(1) Sat., 5, 24-25: pulsa dinoscere cautus Quid solidum crepet et pictae tectoria linguae.
(2) Cf. P. Wendland: Hell rüm. Kulturs, p. 84, n. 4: ueber Cornutus s. Persius, sat. 5, wo er 63 als cultor iuuenum bezeichnet wird. Er hatte also einen ähnlichen Kreis um sich wie einst Teles (Wilamowitz : Der Kynische Prediger Teles, Philol. Unters. IV, Berlin 1881, p. 301, 306).
Sous la direction d’un homme si éloigné sinon de tout pédantisme peut-être, du moins de tout charlatanisme, Perse fortilia et développa ce que la nature avait mis de sérieux dans son caractère et dans son esprit. On peut dire de lui, comme fait Tacite en parlant d'Helvidius Priscus (Hist., 4, 5), que, s’il s’appliqua aux plus hautes études, ce ne lut pas pour couvrir d’un titre pompeux le vide de ses loisirs : il y mit toute son âme. Mais se proposait-il surtout, comme Helvidius, de se préparer pour la vie publique un cœur affermi contre le sort ? je ne le crois pas. Certes, sa naissance, sa fortune et ses relations lui eussent ouvert sans peine la carrière des honneurs; mais tout indique qu'il n'eut jamais la tentation de s’y engager. Son biographe nous montre l'existence de ce jeune homme d’un caractère doux, d’une réserve virginale (1), partagée entre l'étude, le travail littéraire, les joies de la conversation et de l’amitié. On pourrait ajouter que, malgré la beauté de son visage (2), il était d’une santé délicate, puisqu'il mourut à vingthuit ans d’une maladie d'estomac (3) et que son ton dédaigneux, quand il parle des jeunes hommes aux muscles saillants (/orosa iuuentus, 3, 86), est bien d’un contemplatif. Mais n’oublions pas qu'un corps débile peut loger une âme ambitieuse : Sénèque ne fut jamais robuste et il méprisait les athlètes (4). Et on ne peut guère invoquer non plus le morceau, un peu court et de fond assez banal, où le poète, dans sa cinquième satire (v. 176-179), nous peint l’ambition comme un esclavage. Il est plus significatif de l'entendre railler, par la bouche de Socrate, Alcibiade qui prétend diriger la foule avant de se connaitre
(1) Vita, 6: fuit morum lenissimorum, uerecundiae uirginalis.
(2) Si on admet ( Vita, ibid.) la leçon formnue puichrae. Certains mss. donnent famae, préféré par Leo. Nous n'avons aucun buste authentique de Perse : MrOmMahne-Proleg pAxEINv Er * (3) Vita, 9: decessit autem uitio stomachi anno aetatis XXX (mais, pour l'âge, cf. supr., p. 50, n. 1). Heinrich : (Des Aulus Persius. Flaccus Saliren, p. 56) ne veut voir là qu'une légende ; il entend : Perse mourut d'un accès de colère, c’est-à-dire de la mort d'un satirique ; et il rappelle que les anciens biographes inventaient volontiers pour les écrivains célèbres un genre de mort qui répondit à leur caractère ou à la nature de leur talent.
(4) D'ailleurs, le mépris des athlètes était traditionnel chez les stoïciens
etles cyniques: v. G. A. Gerhardt: Phoinix von Kolophon, p. 134-135 et p.152; cf. note 6 de la page 178.
lui-même et de savoir distinguer le bien du mal. Mais. surtout, son œuvre entière nous apparait comme un appel à une vie d’étude et de concentration morale : apprendre les préceptes du stoïcisme et travailler, quand on les possède, à se réformer soi-même, c’est une tâche assez difficile et assez haute. Sans doute Perse n’oublie pas que nous avons des devoirs envers la patrie et que c’est, pour chacun, une lGi, d'accepter le rôle que Dieu lui a confié (Sat., 3, 70-72); mais, précisément, la Providence ne semblait-elle pas lavoir formé pour donner l'exemple d’une âme détachée des agitations vaines et mettant son bonheur à parer d’une forme savante et rare les leçons de la sagesse?
Doit-on croire que l'influence de Cornutus ait contribué du moins à mettre ou à fortifier dans son cœur la haine de la tyrannie et à faire de lui un opposant? Sans vouloir rechercher pour le moment jusqu'à quel point l’esprit d'opposition est sensible dans l'œuvre de Perse, je ferai remarquer que Cornutus compta Lucain parmi ses élèves (1), à une époque certainement où le neveu de Sénèque avait encore la faveur du prince, et qu’il parait avoir été lié avec Silius Italicus, dont le stoïcisme n’avait rien d’intransigeant et connut peut-être, dans les dernières années du principat de Néron, les pires défaillances (2). Il est donc peu probable qu’il se fût enrôlé de bonne
(1) Vita, 5 : cognouit (Persius) per Cornutum etiam Annaeum Lucanum aequaeuum, auditorem Cornuti.
(2) Sur ces défaillances de Silius, v. Pline le Jeune: Epist., 3, 7, 3: « Laeserat famam suam sub Nerone : credebatur sponte accusasse ». Qu'il fût stoïcien, c'est ce que semble prouver la manière dont Pline (ibid., ?) parle de son suicide: «ad mortem irreuocabili constantia decucurrit» (v. aussi Épictète: ÆEntret., 3, 8,7; cf. Reppe : De L. Annaeo Cornuto, p. 30). Certains passages des Puniques confirment cette impression (v. Bücheler:.Rh. Mus., 35, p.390 et suiv.): les intentions morales de Silius sont visibles : on connaît l'apologue de Scipion entre la volupté et la vertu ; le poète veut corriger les mœurs contemporaines par l'exemple des anciennes mœurs ; il fait l'éloge de Brutus et de Caton (0. Hense: Telelis reliquiae?, p. civ, signale de plus un passage (Puniques, 13, 466 et suiv.) d'inspiration cynico-stoïcienne, sur les modes de sépulture divers employés par les différents peuples). Les relations de Cornutus avec Silius sont attestées par la dédicace que le philosophe avait faite au poète de son dixième livre sur Virgile: v. Charisius : G. L., I, p- 125, 16 Keil (v. Reppe, 0p. cit., p.79): CIVITATIVM Annaeus Cornutus ad Jtalicum de Vergilio libro X « iamque exemplo tuo etiam principes ciui-
RP 0 Lu Cache)
ESSAI SUR PERSE 95 heure parmi les mécontents déclarés. Je ne dis rien de la précaution qu’il aurait prise de remplacer, au v.121 de la première satire de Perse, les mots auriculas asini Mida rex habet, — qui étaient ou pouvaient paraitre une allusion à Néron —, par cette généralité inoffensive : auriculas asini quis non habet ? L'anecdote est suspecte (1). On peut supposer que, à l'exemple de Thrasea et des amis de Thrasea, il garda une attitude réservée tant que les passions du prince n’exercèrent pas leurs ravages hors de sa famille et que la chose publique n’en souffrit pas profondément. D’autre part, cet érudit, dont l’action diserète se renfermait volontiers dans l’ombre du cabinet d'étude et l'intimité des conversations privées, était moins exposé que Musonius à éveiller par le succès de son enseignement l'inquiétude de Néron : des leçons comme les siennes étaient peu faites pour soulever d’enthousiasme toute une jeunesse. Mais, vers l’année 65 (2), quand la peine capitale ou l'exil frappaient tout ce qu'il y avait à Rome de hautes intelligences et de nobles caractères, il semble que Cornutus ait envié l'honneur de compter parmi les victimes du tyran. Sa réputation de savant grammairien lui avait valu, je l'ai dit (3), de figurer dans la docte assemblée que le prince, voulant raconter en vers toute lhistoire romaine, avait réunie pour fixer les proportions de l’œuvre : comme quelques courtisans jugeaient qu’elle ne devait pas avoir moins de quatre cents livres, Cornutus fit observer que c'était beaucoup et que personne ne lirait un poème de cette étendue : « Cependant, dit quelqu'un, Chrysippe, à qui tu donnes tant d’éloges, a écrit bien davantage. — Oui, répliqua le philosophe, mais les livres de Chrysippe sont utiles à l'humanité ». (Dion Cassius, 62, 29, 2). Suétone