RÔLE DE CORNUTUS DANS LA FORMATION LITTÉRAIRE DE PERSE
L'action de Cornutus sur Perse, prolongée jusqu’au dernier jour du poète par l'amitié qui ne cessa d’unir le maitre et l'élève, fut d'autant plus profonde que, grâce à cette affection née d’une véritable conformité de leurs natures, elle n’eut pas à pousser lentement sa conquête du dehors au dedans, mais, d'emblée, s'installa au cœur de la place. Ce jeune homme, qui n'avait plus de père, crut en retrouver un, et précisément à l’heure trouble où l’âme inquiète de l’adolescent se cherche
(1) H. Lehmann, il est vrai (zur Erklärung von Persius erster Satire, Zeitschrift fur die Alterlumswissenschaft 10 (1852), p. 193), estime que l'exil de . Cornutus, prononcé pour une cause si légère par un prince d'ordinaire plus patient, devait avoir des causes plus lointaines, et il les cherche dans l'esprit d'opposition de Cornutus. Mais Néron n'était pas très patient lorsque sa vanité d'écrivain était blessée ; et on ne peut écarter, en tout cas, la condamnation d'Isidore.
(2) Mais le membre de phrase uwerum Cornulus sublatis libris pecuniam sororibus, quas heredes frater fecerat, reliquit est suspect, parce qu'il est en contradiction avec deux autres passages: $ 6, Juil pielalis erga matrem el sororem... exemplo sufficientis, et, $7, reliquil circa seslerlium uicies matri et sorori.
elle-même, exposée aux pires erreurs si les conseils d’une sagesse virile ne l'éclairent. On peut lui reprocher d’avoir donné à entendre, dans l’ardeur de sa reconnaissance, qu'il devait à Cornutus toute sa formation morale. Nous ignorons, il est vrai, si sa mère l'avait accompagné à Rome lorsqu'il vint y achever ses études, mais il est probable qu’elle avaît veillé sur sa première éducation, et, à Rome même,
l’allié de Thrasea, le jeune ami de Servilius Nonianus se trouva certainement entouré des meilleurs exemples. Le terrain, comme on dit, était préparé pour la bonne semence. Je veux croire que, seul, un sentiment de pudeur a détourné Perse de livrer au public les impressions de son enfance et d'introduire un lecteur indifférent dans l'intimité de sa propre maison ou dans la vie privée de ses illustres amis. En ce cas, ceux que son silence immole à Cornutus, ce sont -uniquement ses premiers maîtres, Remmius Palaemon et Verginius Flavus. Celui-ci méritait mieux peut-être, mais je ne songe point à réclamer en faveur de celui-là. Peut-on affirmer cependant que l'influence de NO n’ait laissé subsister dans l’ésprit de Perse aucune trace de leurs leçons ? C’est d'autant moins vraisemblable que, touchant la discipline intellectuelle et l'éducation du goût, elle ne devait pas en être toujours fort éloignée. Chez les grammairiens comme Palaemon, qui possédaient une science réelle, chez les rhéteurs comme Verginius, qui avaient de la conscience et ne bornaient point leur rôle à charger la mémoire de leurs élèves de lieux communs brillants et de mots à effet, l'attention attachée, dans l'étude des modèles, à ce que nous appelons le métier était prépondérante : or, Cornutus, commentateur minutieux de Virgile, auteur d’un traité de rhétorique, considérait lui aussi la poésie et l'éloquence comme des arts très savants dont on peut codifier, pour ainsi dire, les procédés ; et nous avons vu que sa critique se montrait sévère même aux hommes de génie quand elle croyait surprendre chez eux quelque négligence d'expression ou quelque oubli des lois de la vraisemblance. Perse put donc retenir beaucoup, à ce point de vue technique, de l'éducation littéraire reçue chez des maitres aussi instruits et aussi habiles que l'étaient Palaemon et Flavus. Mais tandis que, de plus en plus, chez le grammairien et chez le rhéteur, la littérature et,en particulier, l'éloquence se présentaient comme ayant leur but en elles-mèmes et tendaient, par surcroit, à fairede toutes les sciences humaines leurs humbles servantes, la rhétorique n’était pour
ESSAI SUR PERSE 99 les stoïciens que la science de bien parler (1), légale, mais légale seulement, des autres sciences ; et, chaque science portant sur une certaine forme du bien (2), c’est le bien, en définitive, qui était pour eux, dans le domaine littéraire comme ailleurs, l'unique but proposé à l’activité de l’homme. La définition qu’ils donnaient de l’art, au sens le plus large du mot, nous ramène à la même idée: pour eux l’art est un système de perceptions certaines s’exerçant en vue d’une fin utile (3).
Cette conception, à première vue, subordonnait la littérature, mais, au fond, elle en relevait singulièrement la dignité; tout en imposant au futur écrivain une longue étude des règles de son art, elle lui interdisait de devenir jamais un simple virtuose. Le danger était que ce sérieux même dont elle lui faisait un devoir trop conscient n’aboutit à exclure la spontanéité, la fantaisie, la grâce, et à imprimer sur toutes les œuvres un caractère de perpétuelle tension. D'ailleurs, le goût du Portique pour les formules paradoxales et l'habitude qu’il donnait à ses disciples de parler un langage où les mots prenaient souvent un sens tout particulier étaient peu propres à développer le sentiment de la beauté simple. A ce point de vue, l’action des maitres stoïciens ne redressait pas celle des rhéteurs : ceux-ci, par l’abus des antithèses, des jeux de mots, des traits de toute espèce, par l'effort continuel pour atteindre l’apparence au moins de la vigueur ou de la nouveauté, préparaient des orateurs et des écrivains chez qui le manque de naturel deviendrait une seconde nature. Par une voie différente, le stoïcisme risquait d'arriver au même résultat. En fait, rhétorique et stoïcisme ont parfois superposé leurs empreintes au point de les confondre presque entièrement ; on s’en rend bien compte quand on étudie le style et les procédés de développement d’un Sénèque ou d’un Lucain ; et chez Perse lui-même, nous le verrons, il n’est pas toujours facile de faire le départ entre les deux influences.
Cornutus avait personnellement trop de subtilité et, je le crains, trop
(1) V. Quint., 2, 15,34 (= Arnim, Il, p.95, n° 292; cf. n°* 293 et 294) ; cf. Cic: De Orat., 1, 18, 83, et 3, 18, 65.
(2) V. Arnim, I, p. 30, n°° 93 et %.
(3) Olympiodore : In Plat. Gorg., p. 53 et 54 — Arnim, I, p. 21, n°73; cf. I, n° 94, 96, 97.
peu de goùt pour atténuer dans la pratique ces défauts de l'éducation stoïcienne et pour enseigner à son élève le prix de la simplicité. I semble du moins qu'il n'ait proposé à son admiration que les meilleurs modèles. Et je ne parle pas seulement de Virgile, que Perse avait déjà entendu commenter chez Palaemon. Les philosophes stoïciens empruntaient d'ordinaire les citations dont leurs ouvrages étaient remplis (4) aux plus grands poètes grecs, notamment à Homère, à Hésiode, à Sophocle, à Euripide, à Ménandre. Du reste, la philosophie, lorsqu’elle mettait à contribution Euripide et Ménandre, ne faisait que reprendre son bien : car ils lui devaient beaucoup l’un et l’autre. L’ixdpout, à ce point de vue, est tout à fait dans la tradition de l’école (2), et l’on doit se demander si ce n’est pas sous la direction de Cornutus que Perse a étudié pour la première fois d’une manière approfondie les chefs-d’œuvre de la littérature grecque. Nous ne pouvons guère douter, il est vrai, qu'il n’eùt appris, dès sa petite enfance, à parler grec : car nous savons par Quintilien que, d'ordinaire, le grec était la première langue qu’on enseignât aux jeunes Romains de bonne naissance et la seule dont, pendant longtemps, on leur permit l'usage (Inst. or., 1,1, 13); il faut noter pourtant que nous ignorons si celte habitude romaine était en honneur, sous les principats de Caligula et de Claude, dans les municipes d’Étrurie (3). D'autre part, Remmius Palaemon, né à Vicence, était un grammairien latin, comme on disait (4) ; les textes qu’il étudiait devant ses auditeurs, c’étaient
(4) V. par exemple Arnim, Il, p. 262, ligne 15: « sequebatur (dans le Ileot Wyis de Chrysippe) infinita fere uersuum copia ex Homero, Hesiodo, Stesichoro, Empedocle, Orphicis, Tyrtaeo, tragoediae denique poetis. »
(2) Citations d'Homère, p. 11, 20 (Lang), 26, 6 et 14-15; 42, 20 ; 43, 6-7 et 17:
46, 1; 47,15; 65, 17; 69, 13; — d'Hésiode, p. 17, 10;-39, 7; 56, 3-4: 68,6-1: d'Empédocle, p. 30, 4; d'Épicharme, p- 14, 9; 18, 4 et 6; d'Euripide, p. 64, 6-7.
(3) E. Curtius (De A. Persii Flacci patria, Mélanges Sauppe, p. 1 et suiv.) signale (p.5) des vestiges de culture grecque à Volaterrae : « praeter nummorum graecorum copiam in urbe repertam etiam fabulae Graecorum quantopere placuerint Volaterranis, artis monumenta comprobant. Frequentis-sima enim sunt in cinerariorum anaglyphis, quae ex Odyssea deprompta sint, frequentissimae deorum marinorum figurae ».
(4) V. les expressions grammalicus latinus et grammaticus graecus dans Suétone : De grammalicis, 10 et 20.
les œuvres de Térence, de Virgile, d'Horace ; il ne commentait pas Homère, Hésiode, Pindare et tous ces poètes grecs que le Lucanien Papinius Slatius, comme son fils nous l’apprend en une pompeuse énuméralion (Silves, 5, 3, 146 et suiv.), expliquait, vers la même époque, dans son école de Naples. Rien n'indique non plus que Verginius Flavus fit déclamer ses élèves dans les deux langues Toute la culture hellénique de Perse, jusqu’à sa seizième année, fut-elle de lire et d'apprendre des vers sous la direction de quelque esclave lettré d'origine grecque et, avec cela, de composer quelques-unes de ces courtes pièces qui élaient, en général, un des premiers exercices littéraires des jeunes gens et dont il parle quelque part (1,70) d'un ton assez dédaigneux ? je n’en sais rien. En tout cas, lorsqu'il défend les Grecs contre les épaisses railleries des centurions (5, 191) ou les doléances des conservateurs bornés qui les accusaient encore d’avoir corrompu Rome par l'importation d’une prétendue sagesse (6,37 et suiv.), lorsque, d’autre part, il salue les poètes de l’ancienne comédie comme les ancêtres de la satire (1,123 et suiv.), ses vers sont autre chose qu’un écho d’Horace ; les leçons de Cornutus ont fortifié en lui la conviction que la Grèce a été la mère de tout art et de toute science, que ses poètes ont réalisé le beau, ses philosophes découvert le vraï. On ne peut guère douter qu’il n’ait lu avec ardeur ces écrivains de qui, comme poète etcomme philosophe, il avait tant à apprendre; etil n’est pas besoin d'en chercher la preuve dans les vers où, utilisant après Horace une scène de l’Eunuque, il rend aux personnages les noms que Ménandre leur avait donnés (5,161 et suiv.), ni dans le début de sa quatrième satire, imité du Premier Alcibiade (4), ni dans les hellénismes qui ne sont pas rares chez lui. Il dut étudier, outre un certain nombre de dialogues et de traités philosophiques, les chefs-d’œuvre incontestés de la poésie et du théâtre grecs. S'en tint-il là ? peu séduit, nous le verrons, par les Alexandrins de Rome, fut-il attiré davantage par leurs modèles? Horace le mettait en garde contre eux, et Cornutus, en bon stoïcien, ne devait guère goûter ces poètes, très maitres de leur métier sans doute, mais qui représentaient, comme nous dirions, la
(1) On s'est demandé si ces deux imitations ont été faites directement ou si quelque auteur stoïcien n'a pas servi d'intermédiaire (v. J. van Wageningen: À. Persi Flacci Saturae, I, p. Xx1).
doctrine de l’art pour l’art et qui, manquant d'énergie virile dans l'expression et le rythme, trahissaient par là-même la faiblesse d’une âme relâchée. De plus, la manière dont ils exploitaient la mythologie pour en tirer des figures de style, de jolis tableaux de genre, des histoires romanesques, ou même des contes polissons, ne pouvait plaire, je pênse, au grave auteur de l'ir3scu dont l'exégèse, que nous avons le droit de juger sacrilège lorsqu'elle réduit à de froides allégories tant de mythes grandioses ou gracieux, était du moins respectueuse d’intention. Donc, en admettant que Perse, dans ses lectures grecques, n’ait pas écarté tout à fait les œuvres alexandrines, il ne les aborda probablement qu'avec méfiance et ne se laissa pas conquérir par elles.
Mais, s’il admirait les créations du grand art, les sentait-il véritablement ? était-il arrivé à s’en pénétrer? on peut se le demander: car, nous le verrons, son style tourmenté est plus éloigné encore de la pure beauté classique que du maniérisme alexandrin. Toutefois ce culte des chefs-d’œuvre, auquel Palaemon, lorsqu'il commentait devant lui Virgile et Horace, l'avait déjà initié, contribua certainemént à le préserver des ambitions médiocres et à le rendre très difficile pour lui-même.
Il est impossible de savoir d’une manière exacte suivant quelle proportion Cornutus combinait l’enseignement philosophique et l’enseignement littéraire et s’il usa, avec Perse, d’une méthode particulière. Mais, puisque le philosophe grammairien encouragea le goùt qui portait son élève versla poésie, il est certain que les lettres ne furent pas sacriliées. On s'explique, dès lors, ces mots du biographe : Perse fut initié à la philosophie dans une certaine mesure, Znductus aliquatenus in philosophiam est. On peut supposer que, si vraiment il avait dans sa bibliothèque tous les ouvrages de Chrysippe, Cornutus ne les étudia pas tous avec lui : il voulait former un poète stoïcien qui eût une connaissance solide de la doctrine et non pas un dialecticien prêt à réfuter les moindres objections des écoles adverses.