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ESSAT SUR PERSE 103
Comment PERSE À vécu
La passion de Perse pour l'étude et l'amitié qui l’unissait à son maitre ne furent pas tellement exclusives qu’on doive se représenter le jeune homme passant tête à tête avec le philosophe toutes les heures qu'il ne consacrait pas au travail solitaire. D'abord, il ne résulte pas du texte de sa biographie que, du jour où il devint l'élève de Cornutus, il ne le quitta plus jamais ; la phrase cum esset annorum XVI amicilia coepit utli Annaei Cornuli, ita ut nusquam ab eo discederet ou bien est-une exagération, ou bien signifie qu'il resta toujours en relations étroites avec lui, ou bien doit être interprétée en ce sens qu'il ne le quittait jamais dans le temps qu'il fut son élève. Mais, sans parler des voyages ou du voyage que Perse, au témoignage du biographe, fit avec Thrasea, le poète lui-même nous dit dans sa sixième satire qu'il est en Étrurie, à Luna, où il passe l'hiver. Puis, dans la maison de Cornutus, il voyait continuellement deux hommes à peu près du même âge que celui-ci (1), riches de savoir et de vertu et s'appliquant à la philosophie avec le plus grand zèle (2). Ils étaient Grecs tous deux, l’un de Lacédémone, l’autre de Magnésie. Les manuscrits ont altéré leur nom (3). Le premier que, avec Bücheler, j’appellerai Claudius Agathurnus, était médecin ; on s’est demandé si le second, que la plupart des éditeurs, suivant une conjecture de Pierre Pithou, nomment Pétronius Aristocrates, n’était pas le grammairien Aristocrates dont Galien fait mention (4) et qui
.(1) Vila, 5 : le texte est altéré; je suis la correction de Bücheler : cum aequales essent Cornuti, minor ipse.
(2) Vita, ibid.: usus est apud Cornutum duorum conuictu doctissimorum et sanctissimorum uirorum acriter tunc philosophantium.
(3). Cf. Reppe, p. 5 et p. 13.
(4) Galien: De composit. medicament., XII, p. 878-879 Kübn; cf. Wellmann, in R. E. de Pauly-Wissowa, I, p. 941 s. u. Aristocrates, n° 27, et Reppe, p. 15.
se serait, lui aussi, occupé de médecine. Perse, nous dit-on, admirail fort ces deux hommes et s’efforçait de les égaler dans leur ardeur d'apprendre. Rappellerai-je qu’on a voulu (1) expliquer par les relations de Perse avec Agathurnus la connaissance que le poète montre, en plusieurs endroits, de la médecine et de la physiologie ? Mais il ne faut pas oublier que l'étude du corps humain faisait partie de la physique des stoïciens, et que les comparaisons souvent très précises entre le vice et la maladie étaient fréquentes dans leur littérature morale.
Nous avons déjà vu (2) que Perse s'était lié tout jeune encore, et peut-être avant de connaitre Cornutus, avec le poète lyrique Caesius Bassus; il resla jusqu’à la fin fidèle à cette amitié, puisque Bassus se lit l'éditeur de ses satires (3). Quelle fut sur lui l'influence de cet homme de talent qui était probablement son ainé (4)? Toute tentative pour en déterminer la nature exacte et les limites ne serait qu'un exercice d'imagination puisque, du caractère de Bassus, nous | ignoOrons tout et que, de son œuvre poétique, nous ne savons pas grand chose. Disons cependant qu'il a pu encourager l'admiration de son ami pour Horace, dont il était lui-même, dans la poésie lyrique, l’éule sinon le rival (5). Ajoutons que ce poète métricien attachait sans doute beaucoup de prix à une facture savante : peut-être a-t-il exhorté Perse à remettre souvent ses vers sur l’enclume.
De très bonne heure aussi, Perse était devenu l’ami de Calpurnius
Statura qui mourut avant lui (6); nous n'avons aucun autre renseigne-
ment sur ce personnage : le nom même est suspect. On peut dire que, à s’entretenir avec ces hommes, qui, tous, sauf peut-être Calpurnius Statura, étaient des philosophes, des savants ou
(1) V. O. Jahn : Proleg., p. xx vin (n. 1 de la page xxvn).
(2) Supr., p. 48 et suiv.
(3) Vita, 8: Cornutus... Caesio Basso, petenti ut ipse ederet, tradidit edendum.
(4) V. supr., p. 48, n. 6.
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(6) V. O. Jahn: Proleg., p. xxix et suiv.: Jahn montre qu'aucune des tentatives faites pour identifier le personnage n'est satisfaisante. Sa conclusion
reste vraie aujourd'hui encore : « Confitendum... de hoc Persii amico nihil notum esse ».
des écrivains de profession, Perse ne sortait pas entièrement de l’école. Mais nous savons qu’il fréquentait aussi des gens du monde, et je ne vois aucune raison de croire qu'il demeurât, au milieu d'eux, concentré et silencieux. On devait lui avoir enseigné que le ressort . de l'esprit s'use à ne se détendre jamais (1); mieux encore, le stoïcisme professait que l’homme ne doit pas s'isoler au milieu des autres hommes, puisque la nature a fait de lui un être sociable (2). D'ailleurs, les natures graves sont souvent très sensibles au charme de la société, eb, comme elles y apportent quelque chose de leur flamme intérieure, elles n'y déplaisent pas, à moins de s'être fourvoyées parmi des désœuvrés sans âme et sans véritable intelligence. Or, les personnages dont la maison était ouverte à Perse comptaient parmi les plus distingués et les plus estimables du temps. C'était, nous l’avons vu, Servilius Nonianus chez qui il se lia avec Plotius Macrinus, homme très cultivé (3), parait-il, auquel il a dédié sa deuxième satire ; c’était surtout Thrasea qui l’'emmenait parfois dans ses voyages (4) et auprès de qui il trouvait, je l’ai déjà montré, les leçons sans pédantisme d'une sagesse moins raide que celle de son maître. Chez lui, il put entendre, je pense, Musonius Rufus qui était lié avec Thrasea (5) ; ce chevalier romain gardait dans la prédication stoïcienne le ton de l'honnète homme et faisait plus volontiers appel aux lumières du bon sens qu'aux formules de l’école; mais le jeune homme, dirigé par Cornutus d’après une méthode différente, ne fut point tenté, je suppose, de se faire le disciple de Musonius. Il n’est pas impossible, toutefois, qu'il ait retenu quelque chose, pour ses satires, de la forme
que Musonius donnait à ses conférences morales. L'ascétisme de
(1) Sénèque: De tranquill. animi., 17,5: Danda est animis remissio: meliores acrioresque requieti surgent. Cf. R. Waltz : Vie de Sénèque, p. 60 et suiv.
(2) Cicéron: De finibus, 3,19, 62 et suiv. Cf. Arnim, II, p. 83, n° 340 et suiv.
(3) V. Schol. in Pers., ?, 1: Alloquitur Macrinum, hominem sane eruditum et paterno se affectu diligentem, qui in domo Seruilii didicerat, a quo agello comparauerat indulto sibi pretio aliquanto.
(4) Ou qui l’'emmena une fois dans un voyage; nous lisons en effet dans la Vila (5): «idem decem fere annis summe dilectus a Paeto Thrasea est, ita ut peregrinaretur quoque cum eo aliquando.» Aliquando peut signifier une fois ou parfois.
(5) Cf. supr., p. 48.
Démétrius, plus méprisant que celui de Musonius pour le savoir théorique (1), dut avoir sur lui moins de prise encore. Au demeurant, il aimait et admirait trop Cornutus pour s'abandonner à l’action d'un autre.
Dans la maison de Thrasea, il eut aussi l’occasion de rencontrer des femmes distinguées et vertueuses (2). Perse, malgré sa réserve, ne devait éprouver aucun embarras auprès des femmes, j'entends des honnèêtes femmes : comment n’eût-il pas apporté, dans ses relations avec elles, la plus franche simplicité ? Son enfance et, sans doute, son adolescence avaient eu, autour d’elles, une mère, une sœur, une tante tendrement aimées. Grâce à l’influence qu’elles conservèrent toujours sur lui, cette âme naturellement délicate garda une parfaite pureté. On peut regretter qu’il n’ait jamais exprimé dans ses vers l'affection douce et profonde qu'il avait pour elles, mais ne blâmons pas une discrétion qu’il faudrait plutôt louer; et, si nous voulons nous représenter ce qu'était alors une femme cultivée, mais, en même temps attachée à tous ses devoirs, quel respect affectueux elle inspirait à ses enfants, sur quel ton simple et grave, bien éloigné de toute galanterie banale, les hommes distingués par l'esprit et le cœur s’adressaient à elle, feuilletons les consolations à Marcia et à Helvia, relisons certaines lettres de Pline le Jeune. En revanche, si parfois, usant des privilèges de la langue latine et de la satire, Perse a bravé l'honnêteté dans les mots, en accuserons-nous la crainte qu'il aurait eue de paraitre énervé par une éducation trop féminine? On s’est demandé si ces crudités d'expression ne traduisent pas simplement l'horreur qu'une âme bien née, et préservée, par l'éducation, de toute souillure, ressent au spectacle du vice (3). Disons surtout que les stoïciens apportaient souvent dans la description du mal cette précision toute médicale (4)
(HE super.) p:400;:1r. 2; :
(2) V. Tacite : Ann., 16, 34: «Tum ad Thraseam, in hortis agentem, quaestor consulis missus, uesperascente iam die. Ilustrium uirorum feminarumque coetus frequentes egerat.» Je rappelle ici que Perse était parent d’Arria, femme de Thrasea: v. Vita, 5.
(3) O. Jahn : Proleg., p. xLiv.
(4) Cic.: Ad famil., 9, 22, 1: placet Stoicis suo quamque rem nomine appellare. Cf. Schünbach: De Persi in saturis sermone et arte, p. 65.
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ESSAI SUR PERSE 107 que Cornutus n’hésitait pas, le cas échéant, à mettre dans son exégèse.
Ilest donc permis de dire que Perse à fréquenté le monde. Sans doute le cercle où il pénétra n’était pas très ouvert aux choses du dehors; ces hommes, qu'unissaient le même idéal de haute vertu et les mêmes regrets, regardaient leurs contemporains de haut et les circonstances donnaient plus souvent à leur sagesse l’occasion de s’abstenir que celle d'agir; ils étaient, comme on l’a dit, les jansénistes de la Rome impériale (1). Mais n'oublions pas que Perse, depuis sa sortie de l'enfance (50 ap. J.-C.) jusqu’à sa mort (62 ap. J.-C), à vu une période du régime qui, malgré la série persistante des tragédies de palais, n’a pas été très mauvaise pour Rome. Pendant les cinq premières années du principat de Néron, surtout, il ne fut pas impossible à un honnête homme de s’occuper des affaires publiques, et, si Perse s’en tint toujours éloigné, on ne peut prétendre que, vivant dans des rapports d'intimité avec un sénateur alors aussi zélé que Thrasea, il soit demeuré entièrement étranger à la vie de son temps. Il est probable, toutelois, que la philosophie et les lettres tenaient la première place dans leurs entretiens; mais au moins Thrasea n’était-il pas homme d'école, et peut-être Perse doit-il, en partie, à son influence l’accent viril de ses meilleures sentences et ce ton de bonne compagnie sensible dans son œuvre malgré la raideur de l'attitude morale et la recherche du style.
Parut-il jamais à la cour ? ce n’est pas impossible puisqu'il avait été chez Cornutus le condisciple de Lucain. Mais, même à l'époque de la grande influence de Sénèque, les stoïciens rigides semblent s'être tenus sur la réserve à l'égard du maitre de Néron et de son impérial élève. Je ne sais s'ils avaient tous de la vertu; au moins tous avaient-ils de la tenue et de la gravité. Le ton de la nouvelle cour dut tout de suite leur déplaire, et Sénèque, qui s’y était trop bien adapté, eut, de bonne heure, à se défendre contre leurs critiques : ils ne le tenaient” pas entièrement pour un des leurs. Lui-même, tout en rendant justice à Thrasea alors qu'il y avait du courage à le faire (2), semble avoir
(1) V. C. Martha: Les Moralistes sous l'Empire Romain, p. 183. (2) V. Tacite: Ann., 15, 23: Secutam dehinc uocem Caesaris ferunt, qua
soupçonné de l'affectation dans l’austérité de ses amis(l), et, si nous mettons à part Démétrius le cynique, nous ne voyons pas qu’il ait été lié avec aucun d'eux. Il n’est donc pas surprenant que Perse ait connu tard le maitre de Néron et n'ait pas été séduit par les qualités brillantes de son esprit (2): en littérature, nous le verrons, ils n'étaient pas de la même école malgré quelques ressemblances de surface ; au point de vue philosophique, l'élève de Cornutus devait considérer Sénèque comme un amateur (3) ; enfin il avait entendu, je suppose, juger sévèrement les capitulations de conscience dont la vie de Sénèque, même avant le principat de Néron et le rèle difficile qui échut alors au précepteur ministre, n'avait pas été exempte. Nous ignorons comment il jugeait Lucain, un peu plus jeune que lui et qu’il avait connu chez Cornutus. On peut douter, je le montrerai plus tard, qu’il y eût entre eux une véritable sympathie intellectuelle, malgré l’admiration que Lucain manifestait pour les vers de son condisciple (4).
Ainsi passa sans événements, sans autre passion que l'amour des lettres, de la philosophie et de la vertu, mais embellie par de douces affections et de fortes amitiés, cette brève existence. Il faut la considérer tout entière, dans le milieu où elle s’est écoulée, pour bien comprendre l’œuvre du poète. Devons-nous, avec Nisard, plaindre ce jeune
réconciliatum se Thraseae apud Senecam iactauerit, ac Senecam Caesari gratulatum : unde gloria egregiis uiris et pericula gliscebant.
(1) V. par exemple Epist., 103, 5: Ipsam philosophiam non debebis iactare: multis fuit periculi causa insolenter tractata et contumaciter : tibi uitia de-
,trahat, non aliis exprobret. Non abhorreat à publicis moribus nec hoc agat
ut quidquid non facit damnare uideatur. Licet sapere sine pompa, sine inuidia.
(2) V. Vita, 5: sero cognouit et Senecam, sed non ut caperetur eius ingenio.
(3) Au point de vue même de la doctrine, je suppose que l'érudit Cornutus, quels que fussent d'ailleurs les liens de clientèle qui pouvaient l'unir à Sénèque, eût pris à son compte le jugement de Quintilien (10, 1, 129): ên philosophia parum diligens.
(4) Vila,5 : Lucanus mirabatur adeo scripta Flacci ut uix se retineret recitante eo clamare, quae ille faceret esse uera poemata, sua ludos.
homme « simple et bon » d’être tombé aux mains d’un professeur de stoïcisme (1) ? Certes il y a de la sécheresse et de la froideur dans la morale raisonneuse du Portique ; mais, si elle raidit l'âme, elle la trempe, et nous pouvons dire avec Plutarque : « La philosophie stoïcienne a quelque chose de dangereux et d’excessif quand elle agit sur des natures grandes et énergiques, mais, quand elle pénètre un carac-
tère grave et doux, elle développe au plus haut degré ce qu’elle a en elle de meilleur » (2).
(1) Nisard : Poèles latins de la décadence, I, p. 229. (2). Plutarque: Vie de Cléomène, 2.