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CHAPITRE II

La prédication morale chez les cyniques et les stoïciens. La diatribe.

Dès le IV* siècle avant J.-C. s'était développée chez les cyniques une littérature dont les œuvres laissaient apparaitre la triple influence du dialogue socratique, du théâtre et de la rhétorique ou, plus exactement, de la sophistique. Le fondateur de l'école, Antisthène, avant de fréquenter Socrate, avait reçu les leçons de Gorgias, connu Hippias et Prodicos (1); il conserva toujours quelque chose de leurs procédés, sinon de leur esprit, et on trouvait jusque dans ses dialogues une certaine couleur oraloire (2). Aussi bien le dialogue ne fut-il jamais pour lui ce qu'il était pour Socrate dans la discussion orale et ce qu’il est demeuré dans les œuvres de Platon, l'instrument de la recherche philosophique, une méthode pour découvrir la vérité ; Antisthène, en effet, allait bien plus loin que son maitre dans l’horreur de la spéculation pure : «C'était la science même de Socrate, la science théorique du monde moral fondée sur des classifications et des définitions qu'il tenait pour suspecte et inutile (3)». À ses yeux, hommes et choses n’élaient qu’une collection d'individus auxquels, même, nous ne saurions attribuer telle ou telle qualité sans sortir des limites de la cerlitude, el, par suite, nulle discussion dialectique ne pouvait aboutir. Il admetlait bien une sciénce, celle de la vertu, mais, pour lui, « ce n’est pas une science de mots, c’est une science d'action qui exige surtout du bon sens ei de la volonté » (4). L'homme doit

(1) V. Diog. Laërce, 6, 1; Xénophon : Banquet, 4, 62 et suiv. Cf. A. et M. Croiset : Lil. gr., IV, p. 246.

(2) Diog. L., ibid.; cf. Croiset, ibid., p. 251, et R. Hirzel : Der Dialog, I, p. 127 et n.4. :

(3) Croiset : ibid., p. 249.

{4) Ibid., p. 850.

s'élever, par un effort de l’âme sur elle-même, à cette indépendance complète, à cette xréone1z qui est toute la sagesse, Arrivé là, le cynique se pose en face du monde dans la conscience solitaire de sa force morale (1), et il n’a besoin d'aucune connaissance scientifique puisque rien de ce qui lui est extérieur n’a d'importance pour lui. N’a-t-il, dès lors, d'autre leçon à donner que celle de l’exemple ? Antisthène ne l'avait pas cru puisqu'il avait écrit et même beaucoup écrit (2). Et il n’y avait pas là d’inconséquence : car, si la doctrine excluait l'enseignement philosophique proprement dit, elle n’interdisait ni la prédication morale ni rien de ce qu'on peut appeler la littérature d’édification. Si mal que nous connaissions les œuvres d’Antisthène, nons pouvons dire que plusieurs d’entre elles appartenaient à l'un ou à l’autre de ces genres ; il avait composé des discours protreptiques (3), autrement dit des exhortations à la sagesse, et, dans ses dialogues, sous la figure de personnages mythiques, comme Héraklès, ou à demilégendaires, comme Cyrus, ou contemporains, comme Socrate, il devait se proposer avant tout de mettre en scène des modèles de vertu (4). Dépouillé de sa valeur dialectique, le dialogue cessait d’être une méthode pour devenir un artifice, mais, par son caractère concret, dramatique même, il convenait bien à une philosophie qui se proposait d'agir sur les âmes par l’ascendant de l'exemple (5). D’autre part, il était facile d'y introduire de véritables sermons. On a supposé que le Socrate d’Antisthène était, comme celui qui apparaît dans le Clitophon, dialogue pseudo-platonicien, une sorte de prècheur «abaissant, de l’estrade où l'élève, comme un dieu de tragédie, la conscience de sa vertu, un regard dédaigneux sur la conduite déplorable des humains » (6). Quoi qu'il en soit, Épictète (Entret., 3, 22, 26 ct suiv.) avait fait sienne cette image de Socrate, un jour qu'il avait tracé,

(1) V. E. Zeller : Phil. d. Gr., II, 18, p. 258. Cf. P. Wendland : Hell. rüm. Kullur 3, p. 76.

(2) V. la longue liste que Diogène L. donne de ses ouvrages (6, 15 et suiv..).

(3) V. Diog. L., 6, 16. |

(4) V. Diog. L., 6, 2. Cf. R. Hirzel : Der Dialog, I, p.120 et suiv.

(5) CF. P. Wendland : Hellen. rüm. Kultur 3, p. T6 (il s’agit de Diogène) Er wirkt vor allem durch das Beispiel.

(6) R. Hirzel, op. cit., p. 118, n. 1. Cf. Wendland, op. cil., p. 89.

ntiotaittinthe

pour ainsi dire, le plan de vie du cynique militant. Le cynique, dit-il, « doit pouvoir à l’occasion, haussant le ton et montant sur la scène tragique, dire à la façon de Socrate : « O hommes ! où vous laissezvous entrainer ? que faites-vous, malheureux ? » Et c’est le début d'une véhémente diatribe où, après s’en être pris aux hommes en général, l’orateur, comme le Stertinius d'Horace (1), engage un dialogue avec Agamemnon.

LE orovdoy£Aotoy DES CYNIQUES. LEUR PRÉDICATION

Mais si le cynisme empruntait parfois à la tragédie des mouvements pathétiques, il lui arriva plus souvent encore d’imiter certains procédés de la comédie et d’en parler le langage (2). Déjà la rhélorique d’Antisthène ne répugnait point à l'emploi des comparaisons les plus vulgaires (3), et, bien qu'il n’eùt pas répudié dans la polémique tout appareil logique (4), son esprit mordant se plaisait aux railleries brutales ou même grossières (5). Mais, en ce genre, il fut dépassé par Diogène de Sinope dont les apophtegmes devaient bientôt remplir la

(1) Cf. P. Lejay : Satires d'Horace, p. 368.

(2) V. Marc-Aurèle, 11, 6: Merà dë tv toaywdtav à apyaia xwmpôia Tapr{0n, ratdaywytxiv Tafpnolay Éxouox, Hal vis drupixs oùx dyphorue Ô aûtis The

gi - e00vgÉnostvns Ürouuvésxouox - mod ofov ti ad Atoyévns Tauti rapehau6ave.

(8) V. Hirzel, op. cit., p. 128 et note 2. On a supposé avec vraisemblance (v. O. Hense : Teletis reliquiae?, p. Lv et suiv. et la note de la p. 1.vn) qu'il a parfois outré en ce sens les propos familiers de Socrate, en particulier les mots du maître sur sa femme Xanthippe.

(4) C'est ce que suffiraient à prouver des titres de traités comme mepi vod Ouahéyeodar dvruhoyixds (Diog. L., 6, 16; Cf. Hirzel, op. cit., p. 119, n. 1 de la page 118).

(5) Particulièrement dans sa polémique avec Platon; v. Athénée, 5, 220 D: xat IAdrwva Ô puerovoudaus ESdÜwva ädovpos xai poptixs Tov TAÏTNV ÉXOVTA Ty

Enypapñy diloyoy Éédwxe xar’ adTod.

littérature cynique, en même temps que sa vie lui fournissait les éléments de toute une légende (1). Et c’est alors surtout que linfluence de la comédie parait s'être exercée sur un certain nombre de cyniques et d’adeptes plus ou moins fidèles de la secte.

Par là, comédie et philosophie resserraient simplement des relations déjà anciennes. De bonne heure la première avait fait à la seconde plus d’un emprunt, mais elle lui payait immédiatement sa dette, puisqu’elle contribuait ainsi à répandre le goùt des discussions philosophiques. Ce rôle de vulgarisateur, Épicharme l'avait si bien rempli que le sophiste sicilien Alkimos prétendit retrouver chez lui tout le fond de la doctrine platonicienne, avant Platon (2). Quoi qu’il en soit de ce paradoxe, les sentences d’une portée réelle abondaient dans ses comédies, et Diogène Laërce (3, 10 et 1%) (3) cite de lui deux fragments où la dialectique des Éléates est habilement mise en œuvre. De son côté, le dialogue philosophique, devenu entre les mains des disciples de Socrate un genre indépendant, n’était pas sans analogie avec la comédie conçue comme une peinture de la vie réelle : iPmettait en scène des personnages marqués de traits individuels, le langage qu'il leur prêtait demeurait voisin du langage de la conversation, les sujets traités étaient de ceux que Socrate avait pris tous les jours pour matière de ses entretiens. Le mouvement dramatique ne se réduisait pas nécessairement aux progrès et aux détours de la discussion : parfois, comme dans le Banquet de Platon et dans celui de Xénophon, l’arrivée inattendue de quelque nouveau personnage faisait une sorte de péripétie ; le comique même ne manquait point : non seulement les propos échangés prenaient parfois un tour spirituel ou plaisant, non seulement certains interlocuteurs, mis en contradiction avec euxmêmes, se trouvaient placés, à moment donné, en réjouissante posture, mais on rencontrait aussi, chez Platon surtout, du comique de caractère, et du plus fin. On comprend dès lors que Platon, qui n’avait nul besoin de chercher des idées dans les pièces d'Épicharme, parle cependant du vieux comique en homme qui le connait et l’apprécie

(1) Cf. P. Wendland, op. cit., p. 77 et la note. (LR) VoDiosE.,s, 97.

(3) V. Croiset : Lit. gr., IL, p. 444 et 445.

ESSAI SUR PERSE 123 (Théétète, p.182 E), et on admet sans peine qu'il ait pu trouver plaisir et profit à lire les mimes de Sophron (1).

Il avait moins à prendre dans la comédie athénienne de son temps. Sans doute, la philosophie socratique etle théâtre, ayant l’une et l’autre l'homme pour objet d'étude, travaillaient, pourrait-on dire, sur un fond commun; mais, à Athènes, la tragédie fut, de ce côté-là, en avance sur la comédie ; chez Sophocle déjà, elle présente un caractère franchement psychologique et donne, même lorsqu'elle emprunte sa matière aux plus anciens mythes, l’impression de la réalité, tandis que la comédie, avec Aristophane, plus jeune pourtant qu'Euripide, se meut encore en pleine fantaisie. Mais, s’il est vrai que le « propre de la comédie ancienne », ce «fût de montrer le ridicule des choses à la mode » (2), les cyniques, qui bafouaient la civilisation, dans leurs propos aussi bien que par leur manière de vivre, qui raillaient sans pitié les préjugés de la foule où ils ne voyaient que délire et folie, n'élaient pas hommes non plus à ménager les idoles du jour (3). Ce n’est pas sans motif que Lucien les rapproche des comiques du V:siècle : « Lucien m'a contraint, dit le dialogue pleurant sur sa gravité perdue, de faire société avec la raillerie, les propos mordants, la hardiesse cynique, avec Eupolis et Aristophane, terribles moqueurs qui rient de ce qui est respectable (4). » Sans doute les querelles de la politique

n’intéressaiènt guère les cyniques et ils condamnaient en bloc de si

vaines agitations. Mais leur verve aimait à s’exercer contre la philosophie spéculative, et on pourrait dire que, eux aussi, lorsqu'ils en attaquaient les représentants, «ils déversaient sur leur tête toute la pétulance dionysiaque (5)» : car ils étaient bien loin, en pareil cas, de

s’en tenir à ce persiflage de bonne compagnie dans lequel Platon

enveloppe les sophistes. D'un dialogue d’Antisthène dirigé précisé-

ment contre Platon, nous n’avons plus que le titre, mais ce titre est, à

(1) V. Diog. L., 3, 18.

(2) Croiset : Lütt. gr., III, p. 529.

(3) Cf. P. Wendland, op. cit., p. 76 (à propos de Diogène) : Er respektiert nichts, was den Athenern für hoch und heilig gilt und brüskiert ihre Gefühle.

(4) Lucien : Double accusation, 33. Cf. M. Croiset : Essai sur la vie el les œuvres de Lucien (Paris, 1882), p. 333.

(5) Lucien : Réponse à quelqu'un, etc., 6. Cf. M. Croiset, ibid., p. 332.

lui seul, une injure (1). Grammairiens, mathématiciens, astronomes, orateurs n'étaient pas non plus épargnés (2).

D'une manière générale, on peut dire que la raillerie, arme favorite des cyniques, prenait tour à tour chez eux l’âpreté satirique et l'allure bouffonne qui la caractérisent dans la comédie ancienne. De part et d'autre, c'étaïènt les mêmes figures qu’on mettait en œuvre : l’hyperbole, le paradoxe, les comparaisons et les métaphores familières ou même basses, mais, par dessus tout, la parodie et les jeux de mots. La comédie parodiait à chaque instant la tragédie, quelquefois aussi l'épopée. Le procédé, à la longue, nous paraît singulièrement fatigant; les cyniques en abusaient plus encore ; mais, chez eux, c'était Homère, le plus souvent, qui en faisait les frais. Ce n’est point qu’ils voulussent ridiculiser le vieux poète qu’Antisthène, bien au contraire, admirait fort et qui était « pour lui le fondement et la source de la morale » (3) ; mais, précisément, parce qu'ils avaient la mémoire pleine de ses vers, ils leur trouvaient à tout propos, soit en les modifiant plus ou moins, soit même sans y rien changer, les applications les plus variées; "souvent les plus inattendues, parfois les plus indécentes (4). Parmi les jeux de mots, ceux qu'ils pratiquaient de préférence étaient la paronomase et l’'équivoque (5). Et, dans l’emploi de cette dernière figure, ils ne reculaient pas non plus devant l’obscénité, ce qui était encore un trait de ressemblance avec les comiques (6). Ils trouvaient aussi, pour l'attaque personnelle, pour la morsure directe, des occasions sans nombre lorsqu'ils allaient par les villes, se mêlant à la foule ou entrant dans les maisons (7). D'après Épictète (Entret., 3, 22, 10), le cynique, c’est, pour qui s’en tient aux apparences, un homme qui

(DEC ESUpr- Ip 12 LS 2) V. Wachsmuth : Corpusculum poesis epicae gr. ludibundae, I, p. 66. Cf. Ernest Weber : De Dione Chrysostomo cynicorum sectatore, p. 106. 3) P. Lejay : Salires d’'Horace, p. vin.

4) V. Wachsmuth, op. cit., p. 69-70.

5) V. ibid., p. 71-72.

6) V. les exemples cités par Wachsmuth : ibid., p. 72. Un certain nombre de ces traits peuvent s'expliquer simplement par le caractère populaire du langage des cyniques. Cf. Wendland : Hell. rüm. Kultur 3, p. 76.

(7) V. Croiset : Lit. gr., IIT, p. 675, sur le surnom de @voenavotarns donné à Cratès.

ESSAI SUR PERSE 125 porte un manteau grossier, une besace el un bâton, qui dort sur la dure, qui va de tout côté, interrogeant et injuriant ceux qu'il rencontre, qui fait des reproches à tous ceux qu’il voit s’épiler, s'arranger les cheveux ou se promener avec des vètements écarlates (1). Sans doute le vrai cynisme exigeait de ses adeptes autre chose, mais il était bien dans l'esprit de la doctrine de relever ce qu’il y avait, à son point de vue, de coupable ou d'absurde dans la manière de vivre de chacun (2). Dans ce rôle de censeurs ou, comme on disait, de contrôleurs (3), les Cyniques n'étaient pas moins prompts à la réplique qu'à l'attaque; ils tâchaïent de s’assurer toujours le dernier mot et de mettre les rieurs de leur côlé par quelque formule piquante, digne de figurer dans les recueils de chries parmi les faits et dits mémorables des hommes célèbres et des sages. Parfois, surtout dans leurs rencontres avec les philosophes des sectes rivales, ils avaient préparé le bon mot à loisir et s’efforçaient d'amener leur adversaire à le provoquer (4).

Mais leurs sorties contre les folies humaines prenaient fréquemment un caractère général ; et c'élaient alors de véritables sermons, au sens moderne du mot. Un mélange voulu d’emphase et de familiarité triviale donnait encore quelque chose de plaisant à ces discours moraux dont nous ne pouvons retrouver que par conjecture la physionomie primitive. Puisque la diatribe en est sortie, il est probable que l’élément dramatique y eut de bonne heure sa place, grâce à l’introduction d'acteurs fictifs. Quelquelois, par une prosopopée pure et simple, le cynique donnait la parole à un dieu, à un héros, à un sage, à une abstraction personnifiée, à un objet matériel même, et lui prètait sa voix pour haranguer ou gourmander les hommes (5). Le plus sou-

(1) Cf. Sénèque : Epist., 29, 1.

(2) V. Épictète, 3, 22, 97; cf. P. Wendland : Hell. rôm. Kultur #, p.82 et note 1. k

(3) Kardoxomot et ërisxomor : cf. E. Norden : Jahrb. f. Kl. Phil. suppl. 19 (1893), p. 377.

(4) V. P. Lejay : Sat. d’Horace, p. xix; sur la chrie en général, cf. ibid., p. xvu-xxii et p. 202; v. aussi Wachsmuth, op. cit., p. 68.

(5) Sur la prosopopée chez les cyniques, v. Ernest Weber : De Dione Chrysostomo cynicorum sectatore, p. 161-173 ; Henri Weber : De Senecae phil. dicendi genere bioneo, p. 20 et suiv. (n° 13 et suiv.) ; Ed. Norden : In Varronis

126 F. VILLENEUVE vent, cessant, d’une manière plus ou moins brusque de s'adresser directement à son auditoire, il feignait d'engager un dialogue avec un personnage historique ou légendaire, avec un interlocuteur sans personnalité définie, avec une abstraction encore ou une divinité (1). A l’occasion, il faisait apparaitre plusieurs acteurs de ce genre dans un même discours ; et ce n’était pas toujours par des entrées successives : il arrivait que l’orateur s’effaçät pour mettre aux prises deux de ces êtres de fantaisie dans une discussion imaginaire (2). | On est tenté de reconnaître, dans ces deux derniers emplois de la prosopopée, l'influence de Socrate, d'autant plus que ces dialogues ficlifs se présentaient parfois comme une série d’interrogations et de réponses par où l'interlocuteur ou un des deux personnages mis en scène était amené à formuler lui-même ou à accorder une conclusion conforme au vrai, — et c'était alors de la maïeulique (3) —, ou bien se trouvait acculé à une proposition absurde ou contraire à ses premières affirmations, — et c'était de l'ironie (4). D’ailleurs, l'introduction même d'un interlocuteur fictif n’est pas sans exemple dans les dialogues de Platon (5); mais il semble que le philosophe, en pareil cas, ne fasse autre chose qu’adapter aux besoins de sa dialectique un procédé oratoire, bien connu déjà puisqu'on à pu en relever l'usage chez Thucydide, Antiphon, Sophocle, Euripide et Aristophane (6). Ce procédé n’est qu'une forme particulière de la figure appelée par les Grecs rocks, par les Latins praesumptio (1) ou occupatio et désignée dans nos vieux traités de rhétorique sous les noms d'antéoccupation ou d'anticipation. L’antéoccupation consiste à prévenir et à réfuter

saturas Menippeas obseruationes selectae, Jahrb. f. cl. Phil. suppl. 18 (189), p. 344-346. — R. Hirzel : Der Dialog, I, p. 337 et suiv. ; 371 et suiv.

(1) H. Weber, op. cit., p. 22 et suiv. (n° 14 et suiv.).

(2) V. les auteurs cités ci-dessus, n. 1 et p. 125, n.5.

(3) V. l'emploi qu'Épictète fait de la maïeutique dans le dialogue fictif (Entr., 1, 30, dialogue entre Dieu et l’homme; cf. ibid., ?, 1, 23 et suiv.; 2, 11, 8 et suiv., etc).

(4) V. H. Weber, op. cit, p. 23 (n° 16); cf. p. 29, n° 25.

(5) V. par ex. Protagoras, 352 E et suiv. : cf. Ed. Norden : Die antike Kunstprosa, I, p. 129, note 1, et O. Hense : Telelis reliquiae ?, p. xcrv-xcv.

(6) V. Hirzel: Der Dialog, I, p. 50-51 et note 4 de la p. 50.

(Quint 19 2/40;

dire lie

in

d'avance une objection possible ; elle devient, si Pobjection est introduite par des formules comme «ëpei sis», « dicat aliquis », « mais, me dira quelqu'un », une sorte de prosopopée (1). Or, c’était précisément le rôle ordinaire de l'interlocuteur fictif, dans les discours moraux des cyniques, de formuler des objections dont l’orateur m'avait, bien entendu, aucune peine à triompher. Même quand le débat conservait, par l'emploi de l'interrogation, une apparence dialectique, il n’était plus, au fond, qu’un artifice de rhéteur grâce auquel le philosophe s’assurait l'avantage, en réfutant les opinions communes ou celles d’une secte ennemie, de rendre ses idées plus frappantes par la déroute des idées contraires.

On peut dire que les cyniques ont opéré une réduction du dialogue vivant des œuvres socratiques au dialogue fictif, procédé ancien de l’'éloquence et, en son principe, presque spontané, mais qu’ils ont, en revanche, développé ce procédé sous l’influence du dialogue véritable.

Ces pelits duels oraloires pouvaient rappeler aussi, toutes proportions gardées, l’&ywv de la comédie ancienne, surtout quand ils metlaient en présence, par une prosopopée double, deux abstractions personniliées (2). Mais ce n’est pas à Socrate, c’est aux sophistes que la comédie avait emprunté ce qu’elle contenait de dialectique, et, en particulier, ces comparaisons (swyxpises), ces parallèles mis en dialogue ou, comme nous dirions, ces moralités dont les Nuées d'Aristophane nous offrent, avec les plaidoyers du Juste et de l’Injuste, un exemple fameux : la moralité d'Héraklès entre .le Vice et la Vertu, la plus ancienne,

je pense, que nous connaissions, appartient à Prodicos (3); Socrate a

pu s’en servir, mais il n’avait pas et ne réclamait point le mérite de l'invention. D'une manière générale, il faut reconnaitre que l’emploi de l’apologue et du mythe lui était commun avec les sophistes (4); il pouvait y apporter plus de grâce familière, peut-être aussi plus de

(1) Quint., 9, 2, 29-30; cf. ibid., 15.

(2) V. Lejay : Satires d’'Horace, p. LXIV et suiv.; v. auteurs cités supr., p. 125, note 5.

(3) V. Xénophon : Mémor., 2, 1, 21 et suiv.

(4) V. par ex. le mythe développé par Protagoras, chez Platon: Protag., p. 320 et suiv.

fantaisie et plus de profondeur tout à la fois, moins de rhétorique en un mot, mais l'originalité de sa méthode n’était pas là.

En somme, le discours moral des cyniques, même dans lés parties dialoguées, n’est pas issu du dialogue socratique directement et par simple évolution : il nous apparait comme un produit bâtard, dans lequel la sophistique, dont Socrate lui-même avait retenu certains éléments et qui, dans l’école de Gorgias, avait pour toujours marqué Antisthène, s’est combinée avec des procédés dialectiques et a pris sur eux le dessus. Il ne s'agissait point, pour Diogène de Sinope et ses émules, d'avancer dans la découverte du vrai, mais de donner une forme populaire à un petit nombre de principes admis une fois pour toutes et, surtout, de détacher les âmes de tous les faux biens, de les affranchir de toutes les dépendances pour les conduire à la vraie liberté. C'était œuvre d’orateur plutôt que de philosophe ; ou, plus exactement, le philosophe, en ce genre de discours, devait apporter la conviction ardente sans laquelle il n'y aurait eu dans ses paroles que vaine déclamation, mais les moyens, pris en eux;mêmes, relevaient de la rhétorique. L’imagination, il est vrai, el la fantaisie pouvaient y jouer un rôle : nous l’avons vu, ce ton à demi-sérieux, à demi-bouffon, ce fameux osrsvdoy£icuv dont les cyniques, lorsque Diogène fut devenu leur héros, sé firent une manière (1), empruntait dans ses saillies quelque chose de la verve des vieux comiques et de leurs procédés ordinaires ; mais, là même, la rhétorique fut bientôt maitresse. La folle gaieté d’Aristophane est le délire d’un poète : trop souvent le cynique en belle humeur n'était qu’un pédant qui délirait à froid et, pour ainsi dire, selon la formule. Au surplus, le pédantisme était au cœur même de la doctrine : Aristophane est un enfant terrible dont la pétulance ne respecte rien ; le cynique, j'entends le cynique sincère, était un homme qui se croyait détenteur du secret de la sagesse et s’autorisait de cette conviction pour faire à tout propos la leçon aux autres hommes. Sans doute, le sentiment qu’il avait d’une mission à remplir l’élevait, moralement, fort au-dessus du poète comi-

(1) V. Wachsmuth : Corpusculum poes. ep. gr. ludibundae, II, p. 66-72. Cf. M. Croiset : Lit. gr., p. 658 : « C'est de la morale sévère et gaie tout à la fois, de l’ascétisme en belle humeur. » Cf. aussi P. Wendland: Æell. rüm. Kultur® p. 79-80.

que ou du simple sophiste. Ce n'était pas une tâche médiocre de se faire, comme lit Épictète (3, 22, 47), « le précepteur, le gouverneur de tout le monde ». Mais, pour s'en æcquitter sans ridicule et sans raideur, il eût fallu posséder une parole à la fois simple et ardente, pleine tour à tour d’élan et de douceur grave, ou bien une parfaite bonhomie : mieux encore, unir, nouveau Socrate, ces deux qualités. Socrate aussi s'altribuait une mission ; mais il ne la tenait point d’un arrêt de son orgueil ni de la consécration d'un maitre : c'était la Divinité, disait-il, qui lui avait ordonné, par des oracles et par des songes, de réluter ceux qui s’imaginaient avoir la science et ne. savaient rien (1). Il pratiquait la raillerie, mais il wallait jamais jusqu’à l’insolence brutale. Il aimait les expressions et les comparaisons très familières, ne parlant, comme dit Alcibiade dans le Banquet de Platon (p. 222), que d’âues bâtés, de forgerons, de cordonniers, de corroyeurs : mais ce n’était pour lui qu'un moyen de rendre plus saisissables des pensées souvent subtiles. Ses causeries, d'ordinaire pleines de détours et de reprises, parées, d’ailleurs, du charme que répandaient sur elles la grâce de son esprit et la hauteur de son âme, n'avaient rien qui sentit l’école. C'est bien l’école, au contraire, qui, de plus en plus, débordait dans les carrelours avec les discours moraux des cyniques, où la trivialité elle-même, se mêlant à la pompe, prenait l’apparence d’un artifice littéraire ; où l'esprit n’était souvent que l'esprit des autres ; où les chries s’entassaient sur les chries, les exemples historiques sur les exemples mythologiques, les citations sur les citations ; où l’orateur multipliait les prosopopées, les dialogues fictifs, les figures de toute espèce. Il est possible qu'il y ait eu du piquant et de l’imprévu dans l’éloquence de Diogène et qu’elle ait caché, sous l’outrance des paradoxes, un bon sens assez fin ; il est possible que Cratès, comme Julien l'en félicite (Discours, 6, p. 201), ait su mettre dans le blâme moins d’amertume que de grâce spirituelle (2); chez d'autres, l’ascétisme d’une vie vraiment détachée des biens extérieurs relevait d’un goût d’âpre sincérité l’insolence des apostrophes et le fatras des discours. Mais la prédication cynique,

(1) V. en particulier Platon : Apologie de Socrate, p. 31. (2) Cf. Ernest Weber : De Dione Chrys. cynic. seclalore, p. 211.

avec sa forme oratoire et ses effets sûrs, étail bien faite pour tenter de simples sophistes. Et c'était bien un sophiste que ce Bion du

Borysthène en qui l’on voit “d'ordinaire le régulateur (1) sinon le

créateur de ce genre d’éloquence.

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Bron LE BORYSTHÉNITE ET LA DIATRIBE

I avait d'abord étudié la rhétorique (2) ; il fut ensuite l'élève de Cratès l’académicien, puis il prit le bâton et la besace du cynique (3). Esprit mordant avant tout, porté au paradoxe et à la contradiction en toute chose (4), désireux d'étonner et de scandaliser, il devait trouver dans le cynisme, aussi bien comme prédicateur ou conférencier que comme polémiste, l’occasion de succès brillants." Il ne fut pàs scrupuleusement fidèle à la secte, puisqu'il s'attacha quelque temps à Théodore de Cyrène et ensuite à Théophraste (5); mais il en garda toujours l'attitude agressive contre les opinions communes et contre toute philosophie dogmatique. On citait de lui beaucoup de mots plaisants, sarcastiques ou ingénieux, et nous en lisons encore un assez grand nombre chez divers écrivains et compilateurs (6), notamment chez Diogène Laërce (4, 46 et suiv.). Mais, surtout, il existait sous son nom des discours moraux rédigés pour la lecture, des diatribes (7),

(1) P. Lejay : Sat. d’Hor., p. xvu.

2) C'est du moins la conclusion qui se dégage de ce qu'il dit lui-même dans Diogène L. (4, 46), quand il rappelle qu’il a été l’esclave d’un rhéteur.

3) Diog. Le, 4 610 CENbIA0R8

4) V. R. Hirzel : Der Dialog, 1, p. 375.

.(3) Cf. O. Hense : Teletis reliquiae?, p. Lxiv ; p. LxvI et suiv. L'ordre indiqué par Diogène L. (4, 51), et que j'ai reproduit, n'est peut-être pas exact.

6) V. l'index Bioneus dressé par Hense, op. cit., p. 100 et suiv.

7) Sur la valeur exacte du mot, v. Hirzel : Der Dialog, 1, p. 369, n. 2 et Lejay : Sat. d’Hor., p. xv. Cf. Wendland : Hell. rüm. Kultur, p. 80. Sur les rapports de la diatribe avec l’antique rapaiveou, v. Wendland, ibid. p. 77, et Gerhard : Phoinix v. Kolophon, p. 245.

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