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que nous n'avons plus, mais dont il est possible de déterminer avec précision les caractères principaux, grâce à un obscur cynique du IIIe siècle avant J.-C., nommé Télès. Ce Télès enseignait, semble-t-il, un cynisme quelque peu mitigé à un auditoire d'adolescents (1). Grand admirateur de Bion, il l'avait pris pour modèle et lui avait fait de nombreux emprunts dans un recueil de causeries philosophiques (2) dont Stobée nous a conservé des morceaux étendus (3). En comparant ces morceaux avec les monuments qui nous restent de la prédication cynique et stoïcienne de l’époque gréco-romaine, et, par exemple, avec les fragments des entretiens de Musonius Rufus que nous trouvons chez Stobée, ou les entretiens d’Épictète, recueillis par Arrien, ou encore les discours moraux de Dion Chrysostome, on est arrivé à définir ce qu'on peut appeler la manière de Bion.

Tous les procédés qu'on y relève (4) ne sont pas également caractéristiques. Nous ne devons pas être surpris d'y rencontrer ceux dont l'usage s'impose chaque fois qu’on veut rendre des principes d’une portée générale accessibles à des esprits peu capables de s’élever audessus du concret : comparaisons, métaphores, allégories prises dans la vie de tous les jours ; locutions toutes faites, proverbes, sentences familières. Cela ne saurait aller sans l'emploi d'un vocabulaire très

riche : car, si la prédication morale, lorsqu'elle puise ainsi dans lexpérience quotidienne de chacun ou dans le fond commun de la sagesse populaire, ne nommait les choses que par les termes les plus généraux, elle risquerait de n'être pas comprise, ct elle.dépouillerait, en tout cas, son langage de ce pittoresque qui est ici un élément d'action. Mais la légende, l’histoire, les œuvres littéraires qui ont jeté des types ou des maximes dans la circulation fournissent aussi, pour cet appel au concret et au connu, des ressources qui n’ont jamais été

(1) V. O. Hense : T'elelis reliquiae ?, p. xxxIX et suiv.

(2) Les lemmes n’en indiquent point le titre exact. V. Hense, ibid., p. xIV et suiv.

(3) Stobée ne parait avoir connu Télès que par un abréviateur, Théodore ; v. Hense, ibid.

(4) On trouvera le catalogue de ces procédés dans la thèse d'Henri Weber: De Senecae phil. dicendi genere bioneo, p. 6-33, avec de nombreux exemples tirés de Télès, d'Horace, de Musonius, d'Épictète et de Plutarque.

132 F. VILLENEUVE négligées. D’autre part, c’est un procédé cher aux philosophes, quand ils parlent devant un auditoire peu préparé, de surprendre et de piquer sa curiosité en donnant à leur pensée un tour paradoxal. Ils font un emploi fréquent de la correction pour renforcer et pousser parfois jusqu’à l’hyperbole des formules qui s'étaient tenues, par un ménagement calculé, au-dessous de la vérité. C’est aussi une habitude chez eux de prévoir et de combattre les objections que pourraient leur opposer les préjugés, les passions ou simplement l'ignorance de leurs auditeurs. Enfin, s'ils appellent à eux les longues périodes et les mouvements pathétiques quand ils se proposent d'émouvoir le cœur el de surprendre par lui l’adhésion de la volonté, ils usent, chaque fois qu'ils veulent instruire et convaincre, de phrases simples et courtes qui s'accordent bien, par leur allure familière, avec le caractère concret de la démonstration ; mais ils ne s’interdisent point de mettre de l’art dans cette brièveté ; souvent mème, lorsqu'il s’agit de frapper une sentence qui puisse s'emparer de la mémoire, ils ont recours à l’antithèse. AR De

Ce sont là procédés usuels dans tout enseignement philosophique destiné aux profanes (1). On les trouvait dans les diatribes de Bion (2), mais il n’en élait pas l'inventeur. La plupart se rencontraient déjà dans les œuvres socratiques destinées à la vulgarisation. D’autres traits, qu’on note chez Bion ou chez Télès et qui semblent plus particuliers, étaient déjà la marque commune des cyniques. Bion franchit souvent la limite qui sépare l'expression familière de l’expression triviale et ne craint pas d'appeler les choses par leur nom, ce nom fût-il un gros mot (3); non content de jeter le ridicule sur les folies humaines, il ne ménage pas toujours les individus; en particulier, les

(1) N'oublions pas cependant qu'iln'est pas très facile aujourd'hui de faire le départ entre les procédés instinctifs de la prédication populaire et les procédés cyniques qui, par la seconde sophistique, sont passés dans la prédication chrétienne. Cf. Lejay : Sal. d'Hor., p. x et n. 2.

(2) Ou, du moins, ils apparaissent dans les sentences qu'on nous cite de Bion et dans les diatribes de Télès.

(3) Diog. L., 4, 52: mokbs ëv r® yehoiw drapooÿoat, vooruxoïs OvéUaot xarà to rosyuirwv yowmevos; cf. Wachsmuth, Corp. poes. ep. gr. ludib., IR, p. 74; E. Weber : De Dione Chrys. Cyn. sect., p. 183-184; Hense : Teletis reliq.?, p. LXXI; Cf. Hor., Epist., 2, ?, 60: Bioneis sermonibus et sale nigro.

philosophes dogmatiques et les savants de toute espèce excitent sa verve satirique (1), et il avait laissé un véritable arsenal pour qui voudrait après lui mener l’atlaque contre la philosophie (2). Mais il n'est en tout cela que lémule de Diogène. Disons qu'il avait dans ses saillies, d’heureuses trouvailles, qu’il ne possédait pas seulement lesprit de mots, qu'il rencontrait parfois le trait qui porte. Accordons que le virtuose était habile, qu'il avait un jeu personnel et savait Penrichir de variations brillantes : l'air n’en était pas moins connu.

Ce n'était pas non plus chose nouvelle chez un cynique que l'habitude-de citer sans cesse les poètes, Homère surtout, et aussi Sophocle, Euripide, les gnomiques, d’une manière plaisante ou sérieuse, en les arrangeant parfois, en les travestissant pour la circonstance : sans doute Bion apportait beaucoup de dextérité dans cet exercice (3), mais Diogène et Cratès s’y étaient livrés avant lui, et le procédé, nous l'avons dit, était déjà familier aux poètes de la comédie ancienne. Fut-il même le premier à exploiter au profit de la philosophie morale cette comédie nouvelle qui devait tant aux philosophes, mais où, si souvent, ils ont repris leur bien ? Cela est peu probable, même si on n’admet pas que Théophraste ait fait des emprunts plus ou moins déguisés à Ménandre (4). Lui laisserons-nous du moins le douteux honneur d'avoir, avant tout autre, accumulé dans ses diatribes les apophtegmes, les chries, les anecdotes et les exemples de tout genre ? Outre que l’érudition était dans le goût du temps, l'importance donnée à l’individuel et au particulier était chose naturelle de la part d’un cynique qui ne voyait dans les idées générales que vain bavardage. Au surplus, nous risquons ici d'attribuer à Bion ce qui revient à Télès (5).

(1) Cf. Wachsmuth, op. cil., p: 66; cf. p. 67 et 77.

(2) V. Diog L., 4, 47. Cf. Wachsmuth, op. cit., p. 74, n.8.

(3) V. Wachsmuth, 0p. cit., p. 77; v. aussi, dans Hense, Telelis reliquiae, p. 103, la table des memorabilia, s. u. Homerus, Sophocles, Euripides, Theognis. .

(4) V. Hense, 0p. cil., p. Lx-Lx1, sur les emprunts faits par Bion à Ménandre (cf. p.cxix-cxx1). Sur l'indépendance de Théophraste à l'égard de Ménandre, v. Croiset : Lil. gr., V, p. 40-41.

(5) V. Hense, p. XLIv et suiv.

Malgré tout, les contemporains de Bion jugeaient que sa manière n'était pas sans originalité : le premier, disait-on, il avait revêtu la philosophie d’une robe brodée de fleurs, d’une robe de courtisane (1): Il faut entendre, je pense, que nul avant lui n'avait admis au même degré, dans le discours philosophique, le mélange de tous les tons, depuis le plus trivial jusqu’au plus pompeux, et de toutes les formes d'exposition, depuis lapostrophe directe jusqu'au développement général, en passant par le dialogue. Et, de fait, ce cynique ami du langage vulgaire et des comparaisons peu relevées (2) est en même temps un rhéteur habile, qui aiguise des pointes, qui oppose avec une symétrie savante des membres de phrase égaux, qui multiplie les consonances voulues, qui excelle à ces renversements d'expression où l’antithèse prend un air de jeu de mots (3). :

Surtout, il fait de la prosopopée et du dialogue fictif, sous toutes leurs formes (4), un usage très fréquent auquel s'adapte bien son style volontiers haché (5). Ce genre d'artifice, où nous avons cru reconnaitre le développement de vieux procédés oratoires sous l’action dèda dialectique de Socrate, demeura toujours le trail vraiment distinctif de la diatribe cynico-stoïcienne, et c'est peut-être Bion qui, par le succès de ses discours, en avait consacré l’emploi. Quand Diogène Laërce déclare que l’éloquence de Bion tenait du théâtre (6) songe-t-il à ce

(1) Ératosthène, cité par Strabon, 1, 2, 2, p. 15:... Blwy, y enst mowtoy dvbivà meptfahety ouhosopiav. Cf. Wachsmuth, op. cit., p.7#; Hirzel : Der Dialog, I, p. 377 et n. 3; Hense, op. cit.; p. cx1 et suiv. Cf. Dial. des orat., 26, où le mot est transporté de la philosophie à l’'éloquence et appliqué à l'école asiatique : «Malim hercle C. Gracchi impetum aut L. Crassi maturitatem Œquam calamistros Maecenatis aut tinnitus Gallionis : adeo melius est orationem uel hirta toga induere quam fucalis el merelriciis uestibus msignire. »

(2) Sur les comparaisons chez Bion, v. en particulier Fe. Weber: De Dione Chrysost., etc., p.181 et suiv.

(3) V. Hense, op. cit., p. xcix et suiv. Cf. P. Wendland u. O. Kern : Beilträge zur Geschichle der griechischen Philosophie u. Religion, Berlin, 1895, p.83 et suiv., cité par Cartault: Étude sur les salires d'Horace, p. 341, n. 3.

(4) V. E. Weber, 0. ci., p. 162.

(5) Cf. E. Norden : Die antike Kunstprosa, I, p. 129 et suiv.

(6) Diog. L., 4, 52: äv Où xx Oearowés ; Wachsmuth (0p. cit., p. 75 et suiv.) rapporte le mot aux prosopopées; Hirzel, op. cit., p. 377, l’applique à la recherche de l'effet. Cf. Hense, op. cit., p. Lxx.

grand nombre de personnages qui s'y montraient et y prenaient la parole ? Veut-il dire seulement qu'elle rappelait le langage de la comédie, parfois aussi, dans des morceaux pathéliques, celui de la tragédie? ou bien, encore, que les effets dont elle était prodigue eussent mieux convenu à un artiste de la scène qu’à un philosophe ? Le mot, de quelque manière qu'on l'interprète, est juste; car tout cela se rencontrait chez Bion : il voulait plaire avant tout, et les haillons du cynique n'étaient guère pour lui qu’un vêtement de théâtre. « Ce genre de style, dit Cicéron parlant de la manière fleurie de Démétrios de Phalère, a passé de l’école des sophistes au barreau » (Orator, 27, 96). Oui, l’éloquence asiatique et celle de Bion ne sont pas seulement contemporaines : filles toutes deux de la sophistique, elles sont sœurs (1). Mais Bion n'a fait, après tout, que mettre en pleine lumière certaines tendances que le cynisme portait en lui depuis ses origines : Antisthène, nous l'avons vu, n'avait pas oublié auprès. de Socrate toutes les leçons de Gorgias. Craignons, par conséquent, de donner au sophiste Bion une place démesurée dans l'histoire de la littérature cynico-stoïcienne (2).

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