LA DIATRIBE APRÈS BION
En tout cas, on ne saurait prétendre que la diatribe soit devenue avec Bion un genre qui aura désormais ses lois. Il nous est fort difticile, en effet, faute d'œuvres et de documents, d’en suivre Fhistoire depuis l’année 240 avant J.-C., date approximative du recueil de Télès, jusqu’à l’époque impériale. Quand nous la retrouvons, chez Musonius, chez Épictète, il faut un peu de bonne volonté (3) pour y reconnaître la pure manière de Bion.
(1) Cf. Hirzel, op. cit., p. 379-380: Norden, op. cil., p.130; v. sup., p. 134, n. 1, l'éloquence asiatique caractérisée par l’auteur du Dialog. des orat. dans les termes mêmes qui étaient couramment appliqués à la manière de Bion.
(2) Cf. Hirzel : Der Dialog, I, p. 375 (fin de la n. 5 de la p. 374).
(3) Chez Musonius surtout. Sur le caractère particulier des diatribes de Musonius, ef. Wendland : Die hell. rüm., Kullur?, p. 80.
Mais peut-être en voyons-nous revivre les procédés dans les deux sermons stoïciens dont Horace à fait la matière des troisième et septième satires de son second livre? Ces deux morceaux prouvent que le stoïcisme, au temps d’Horace, avait ses orateurs populaires dont l’éloquence offrait, bien entendu, les caractères éternels du genre, mais, en outre, prenait par moment une couleur cynique assez tranchée et mettait volontiers en scène des interlocuteurs fictifs. Mais nous n’avons plus ici ce luxe de citations et d’apophtegmes qui se rencontre chez Télès (1). Pour celui-ci, la diatribe, malgré les moyens oratoires qu’elle emploie volontiers, est encore un procédé d'exposition ; elle appartient, par le ton, au genre tempéré : les discours de Stertinius et de Dave ont une allure autrement fougueuse. Il est vrai que ni l'auditoire ni l'intention ne sont, de part et d'autre, les mêmes : les diatribes de Télès reproduisent probablement des conférences d'école faites devant un groupe d’adolescents qui ne demandaient qu’à s’instruire (2), celles de Stertinius et de Dave sont des sermons destinés à convertir un profane que la grâce phHosophique a pas encore, le moins du monde, effleuré.
On voudrait savoir ce qu’élaient, aux trois premiers siècles avant J.-C., les leçons élémentaires où les maitres du stoïcisme véritable posaient et expliquaient devant de jeunes disciples les principes essentiels de leur philosophie. Mais nous ne pouvons, sur ce point, que confesser notre ignorance. Constatons seulement que les savants traités de Chrysippe et les conférences de Télès offraient quelques procédés communs : le stoïcien, lui aussi, usait volontiers de comparaisons familières (3); il appelait toute chose par son nom (4); il multipliait les exemples ; il citait les poètes avec une abondance inépuisable et tirait souvent de leurs vers un sens que l’auteur n'avait pas songé à y mettre (5); illui arrivait même, à l’exemple de Zénon et
(1) Cf. Lejay : Sat. d’Hor., p. 375-376; Cartault : Étude sur les Satires d'Horace, p. 346 (cf. Lejay, tbid., p. 382-383).
(2) CE supr.,-p-131tetn: 1:
(3) D'autant plus que l'usage de ces comparaisons remontait à Socrate, aïeul du cynisme et, par lui, ancètre du stoïcisme ; cf. E. Weber : De Dione Chrysost., etc., p. 189 et suiv.
(4) Cf. supr., p. 106, n. 4.
(5) Cf. supr., p. 100, n. 1.
de Cléanthe, de les modifier pour les transformer en maximes stoïciennes (1). On s’explique sans peine que Chrysippe donnât une grande place, dans ses démonstrations, à l’individuel et au concret et fit de fréquents appels à l'expérience commune, dont les poètes sont, - en quelque sorte, les interprètes et les dépositaires ; il y avait 1à chez lui beaucoup plus qu'un simple procédé d'exposition. Les stoïciens, dans leur théorie de la connaissance, ne s’en tiennent pas à l’empirisme radical des cyniques : il n’en est pas moins vrai que l’intelligence, à leurs yeux, n'a d'autre matière que celle qui lui a été transmise par la perception (2); seulement ils admettent que, de l'expérience, c'est-à-dire du souvenir de plusieurs représentations semblables (3), il se dégage, d’une manière naturelle et sans le secours de l’art, certaines notions communes qu'ils nomment présomptions (reckñveis) (4). Les notions /echniques acquises par l'instruction et l'exercice et dont l’ensemble constitue pour eux la science (5), ne sauraient contredire ces notions communes (6): d’où l'importance qu’ils abtachent au consentement universel et à l’expérience des générations accumulée chez les grands écrivains, en particulier chez les poètes. Les maitres qui enseignaient le stoïcisme à des esprits peu mürs, trouvaient donc dans les principes mêmes de la doctrine, un encouragement à appuyer sans cesse la théorie sur la réalité la plus familière -et sur des citations prises dans les auteurs consacrés depuis longtemps par l'admiration de tous. Ils devaient user couramment de cette méthode, que sa valeur pédagogique eût suffi à leur'recommander. Mais rien ne nous autorise à supposer qu'il y eût aucune ressemblance, hors les comparaisons pittoresques et l'emploi constant du mot propre, entre leur style et celui de Bion. C’est une chose certaine qu'ils étaient, en général, peu soucieux de leffet littéraire. Cicéron parle de la manière sèche des stoïciens, qu'il juge aussi peu propre
V. Plutarque : De aud. poetis, 11, p. 31 e; 12, p. 33 c; 13, p. 34 D. V. Aetius : Plac. phil., 4, 11= Arnim : Stoic.fuet. fragm. I, p. 28, n° 83. 8) V. Ibid. et Sénèque : Epist., 120, 4; cf. Zeller : Phi. d. Gr., INT, 12, p. 73. (4) V. Tbid.; Plut. : Comm. not., 3, p. 1060 a; Sén. : Ep., 117, 6; cf. Zeller : ibid., p. 74-75.
(5) V. Stobée : Ecl., IL, p. 78, 19, Wachsmuth ; cf. Zeller, p. *6, n. 1.
(6) Cf. Zeller : ibid., p. 76.
que possible à former un orateur, et il ne fait pas d'exception pour leur enseignement oral (1). Quintilien n’est pas d’un autre avis (2). De fait, les nombreux fragments qui nous restent de Chrysippe témoignent d’un véritable dédain de la forme. Fronton, il est vrai, assure que ce philosophe ne se contente pas de définir et d'exposer, mais qu'il manie adroitement presque toutes les armes de l’orateur, en particulier la prosopopée (Epist. ad M. Antonin. de eloquentia, p. 146 et suiv., éd. Naber). On a, d’après cette affirmation, soutenu que Chrysippe donnait la parole dans ses ouvrages aux adversaires du stoïcisme pour leur faire développer leurs idées au style direct, sous une forme animée (3). Mais ce témoignage isolé d’un rhéteur qui n'avait peut-être aucune connaissance sérieuse des traités du philosophe, n’a pas une valeur bien grande (4). D'un passage de Plutarque (De Stoic. repugn., 40, p. 1037 a), on peut conclure que, quand Chrysippe développait des théories opposées à celles du Portique, c'était en de longs exposés, formant parfois des livres distincts, où, avec l’amour-propre d’un dialecticien subtil qui ne craint pas de faire la partie troprhelle à ses adversaires, il déployait souvent une remarquable vigueur. « Il semble, dit Plutarque, qu’il soit devant un tribunal. Il se passionne pour sa cause et, à chaque instant, il répète que la partie adverse radote et qu’elle parle pour ne rien dire. » C’est peut-être à ces plaidoyers que songe Fronton. En ce cas, nous sommes assez loin de la diatribe.
Mais, chez les stoïciens dissidents, en particulier chez ceux qui,
(1). V. par ex. : De orat., ?, 38, 159; 8, 18, 66; Brutus, 30, 114; cf. Acad. pr.; 2, 36, 112; Tuscul., 4, 27, 76 ; De fin., 4, 3, 6.
(2) Quint. : Instroral AO MESA 10 05:
(3) V. Hirzel : Der honte: I, p. 370-371 et n. 1 de la p. 371: ; cf. Norden : Die antike Kunslprosa, 1, p. 180, n. 2.
.(4) Cf. Lejay : Sat. d'Hor., p. 383. P. Lejay fait remarquer que le témoignage de Fronton (— Arnim : Sf. uet. frag., II, p. 11, n° 27) est en contradiction avec le jugement que Cicéron porte sur le style de Chrysippe (De oralore, T, 11, 50) : « Etenim uidemus, iisdem de rebus ieiune quosdam et exiliter, ut eum, quem acutissimum ferunt, Chrysippum, disputauisse » ; selon lui Fronton doit avoir emprunté les traits de la description qu'il nous donne de l’enseignement de Chrysippe «à ce qu'il voyait autour de lui, dans la prédication morale populaire. »
ramenant toute la philosophie à la morale, se rapprochaiïent du cynisme, l'enseignement dut prendre de bonne heure une forme oratoire. Le premier peut-être de ces dissidents fut Ariston de Chios, qui, d’abord, ‘disciple de Zénon, avait ensuite condamné la physique et la logique, disant que l’une était au-dessus de nous, l’autre inutile. Il comparait la dialectique aux toiles d’araignée (1). Dans la morale mème, il voulait qu'on-laissât aux pédagogues les mêmes préceptes (2). Les traits et les mots qu'on nous a conservés (3) de sa vie et de son œuvre font songer à Bion (4). Sa parole séduisante qui charmait la foule l'avait fait surnommer la sirène (5), et la prédication cynico-sloïcienne dut avoir en lui son premier représentant.
Nous sommes mal renseignés, je l'ai dit, sur le développement ultérieur de cette prédication et sur ses débuts chez les Romains. Du moins savons-nous par Cicéron (Paradoxes, 1 et 3) que Caton introduisait volontiers dans ses discours des morceaux où il présentait sous une forme oratoire et accessible à tous les idées des stoïciens sur la grandeur d'âme, sur la tempérance, sur la mort, sur la gloire de la vertu, sur les dieux, sur l’amour de la patrie. Son ami et admirateur passionné, M. Favonius, affectait une indépendance de langage et une sorte de bouffonnerie insultante, relevée parfois de quelque citation d’'Homère, qui faisait songer aux cyniques (6). Mais on ne nous dit pas qu’il ait jamais prononcé de véritables sermons moraux. En tout cas, Cicéron laisse entendre que, de son temps, la démonstration des dogmes les plus particuliers du stoïcisme n’était pas encore, du moins à Rome, sortie de l’école, et il présente comme une gageure, qu'il se propose de tenir, l’entreprise de développer les plus célèbres
(1) Diog. Laërce, 7, 160 — Arnim, I, p.79, n° 351.
(2) V. Sénèque : Epis!., 94, 1 et suiv. ; cf. 89, 13.
(3) Il n’est pas toujours facile de savoir si nous avons avons affaire à lui ou à ses homonymes (Ariston de Céos, Ariston de Cos, etc. : v. Zeller : Phil. d. Gr., table).
(4) Cf. E. Weber : De Dion Chrys., etc., p. 185 et suiv. ; Heïnze : Rh. Mus., 45 (1890), p. 513 et suiv.; Hense : Zelelis reliq.?, p. cvur et la note (cf. la note de la page xzun).
(5) Diag. L., 7, 160 — Arnim, I, p. 75, n° 333.
(6) Plutarque : Brulus, 34; Cat. d'Utique, 32 et 46; César, 21; Pompée, 73 ; — Suétone, Oct., 13 ; — Valère Maxime, ?, 10,8; — Dion Cassius, 38, 7; 39, 14.
paradoxes du Portique en renonçant à toute terminologie philosophique et sous forme de lieux communs, par les seuls procédés de l’éloquence (Paradoxes, 4 et suiv.). Mais, hasard ou imitation de quelque modèle grec, nous trouvons, dans les paradoxes conservés, non seulement des exemples en grand nombre, des anecdotes, des chries, mais encore.,.en plusieurs endroits, le procédé le plus caractérisque de la diatribe, je veux dire le dialogue fictif. Parfois même Pinterlocuteur imaginaire revêt une personnalité déterminée (1). Or, le nom d’Ariston de Chios revient à plusieurs reprises dans les ouvrages philosophiques de Cicéron (2) ; d'autre part, un mot de Bion est cité dans les Tusculanes (3, 26, 62). Mais l'emploi du dialogue fictif était chose naturelle chez un orateur habitué à mettre en œuvre, dans ses plaidoyers et ses discours politiques, toutes les variétés de cette figure (3), et chez un latin à qui les règles mêmes de sa langue permettaient de faire usage de la deuxième personne du singulier en bien des cas où nous nous servons d’un pronom indélini ou de la deuxième personne du pluriel s’adressant à tous (4). On ne saurait dire, -en somme, que les Paradoxes de Cicéron, considérés dans leur forme, appartiennent à un genre d’éloquence tout à fait spécial.
(1) V. Paradox., 4, 27 et suiv : Cf. Hirzel : Der Dialog, p. 497, 2 : Hirzel suppose que le personnage qui, dans l’état présent du texte, n’est pas nommé, est Clodius.
(2). V. De nal. deor., 1, 14, 37; 3,31, 71; Academ. pr; 2,39, 123 ; 42. 130 ; Tuscul., 5,9, 87; De fimbus, 2718 35522, 143;,/45:10923 11 SES IE 0 4, 16, 43; 4, 17, 47; 4, 28, 79; 5,9,283; 5, 25, 73; De legibus, 1, 13,38; De ONCUsS Seb:
(3) Prosopopée (/ficliones personarum), altercatio, occupatio, subiectio, sermocinalio, etc. : v. Quint., 9, 2, 29 et suiv.
(4) Cf. Lejay : Sal. d'Hor., p. xx.