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CHAPITRE II

La poésie satirique et la poésie morale chez les cyniques et les stoiciens

Quelles qu'aient pu être les œuvres imitées par Cicéron dans ses Paradoxes, c’est bien à la littérature d'inspiration cynique que, dès la première moitié du Ier siècle avant J.-C, Varron de Réate avait demandé le modèle de ces fantaisies à la fois satiriques et didactiques, libre mélange de prose et de vers de toute mesure, où la philosophie, assaisonnée de gaieté et mise à la portée de tous les hommes de culture moyenne, tenait une place considérable.

Les Sizes Er LA MÉNIPPÉE

Il existait, en effet, chez les cyniques, à côté de la diatribe et des formes oratoires qu’on y peut ramener, des formes proprement littéraires, destinées surtout à faire rire le public aux dépens des dogmatiques. La parodie en était la principale ressource. Déjà le fondateur de l’école d'Élée, Xénophane, s’étail avisé que le genre héroï-comique peut offrir un moyen commode, dans la controverse philosophique, de tourner en ridicule les œuvres, les idées et, à l’occasion, la personne de l’adversaire. Le pyrrhonien Timon de Phlionte devait plus

tard donner, dans ses Si//es, le chef-d'œuvre du genre, et, après lui, on

semble avoir appelé couramment de ce nom de «Silles» des poèmes d'intention satirique où le mètre, le cadre, la plus grande partie du vocabulaire, des vers entiers ou des fragments de vers étaient pris à l'épopée. Mais déjà les cyniques, en particulier Cratès et Bion, avaient composé des morceaux de même nature, el nous n’en serons pas surpris Si nous nous rappelons la connaissance qu’ils avaient d'Homère et

NP n F. VILLENEUVE

leur goût prononcé pour la parodie (1). Gardons-nous de voir dans les Silles, malgré l'emploi de lhexamètre, de véritables satires à la manière de Lucilius et d'Horace : ce sont de petites épopées burlesques, et, naturellement, l'épopée burlesque usait du vers épique (2). Mais les cyniques, dans leurs badinages (rwy2), ne s’interdisaient point de parodier des genres poétiques différents : c’est ainsi que Cratès avait fait des élégies dont l’une était une imitation plaisante de la célèbre élégie morale de Solon (3). On l’a dit avec raison, «un tel jeu, d'abord drôle, devient vite insipide; la plaisanterie, rendue machinale grâce à une méthode trop admirable, tourne au pédantisme le plus lourd (4) ».

Il y avait sans doute plus de vraie fantaisie dans les œuvres de Ménippe,scelles, précisément, qui avaient servi de modèle à Varron ; quelque chose y devait revivre de la comédie ancienne : seulement, autant qu'on en peut juger par le Ludus de morte Claudii de Sénèque et par les dialogues mythologiques ou fantastiques de Lucien, on y trouvait plus d’esprit que de poésie. Chez Aristophane, dans lesWuées par exemple, dans les Oiseaux ou même dans les Grenouilles, l'idée première est ingénieuse avant tout et plaisante, mais elle contient des éléments poétiques dont l'imagination de l’auteur s'empare bientôt et qu’elle développe dans toute leur grandeur ou toute leur grâce (5); chez Sénèque, au contraire, ou chez Lucien, la fiction est traitée surtout pour ce qu'elle porte en elle de piquant ou de comique, et le voile en dissimule mal le rhéteur qui exploite adroitement des procédés sûrs. Cependant il y a quelque poésie parfois dans les fragments qui nous restent des Ménippées de Varron, et, d’ailleurs, je ne veux relever qu’un fait : c’est qu'une des formes de la littérature cynique avait été naturalisée à Rome, avant l’époque d’Auguste, par

(1) Sur l’origine des Silles, le caractère et l'histoire du genre, v. Wachsmuth : Corp. poes. ep. gr. ludibundae, ?, p. 55 et suiv. (2) Dans le Margilès, cependant, le trimètre iambique vient de temps en temps se mêler à l'hexamètre dactylique.

(3) Sur le taiyvw des cyniques, v. E. Weber : De Dione Chrysost., etc., p. 89 et suiv. et Gerhard : Phoinix von Kolophon, p. 237 et suiv.

(4) Lejay : Satires d'Horace, p. 475.

(5) V. Maurice Croiset : Lucien, p. 368 et suiv.

un écrivain considérable, qui s’en était servi pour instruire en amusant, et beaucoup moins pour ridiculiser les spéculations aventureuses et les” raisonnements subtils des philosophes dogmatiques que pour rendre sensible aux Romains l'utilité réelle d’une culture philosophique bien entendue (1).

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