LA POÉSIE MORALE CHEZ LES CYNIQUES
Nous sommes moins renseignés encore sur le développement à Rome d’une poésie stoïcienne dont l’existence semble attestée un peu plus tard par les railleries d'Horace contre Plotius Crispinus. L'idée d'utiliser le pouvoir du vers pour répandre les dogmes philosophiques était ancienne chez les cyniques et les stoïciens. On trouve chez Cratès et ses imitateurs autre chose que des parodies ou que ces corrections, déjà pratiquées par Antisthène, qui tournaient en maximes cyniques des vers d’une inspiration souvent toute différente (2). Il leur est arrivé de versilier avec plus d'indépendance, et l’on a pu, en s'appuyant sur des découvertes récentes, esquisser l’histoire de toute une poésie gnomique et satirique où le cynisme s’est exprimé plus ou moins fidèlement (3). Je ne dis rien des tragédies attribuées à Diogène dont il ne nous reste que les titres; mais on connaissait depuis longtemds des ïfambes (4) où Cratès a donné des préceptes ironiques affec-
(1) V. F. Plessis : La poésie latine, p. 115.
(2) Sur ces corrections (rapaôtopwboet, Etavoolwoets, GtopÜwoets) v. Gerhard : Phoinix von Kolophon, p.235.
(3) V. Gerhard : ibid., p. 228 et suiv.
(4) C'est par inadvertance que M. M. Croiset (Lift. gr., III, p. 658) a cru reconnaître des choliambes dans les vers de Cratès cités par Diogène Laërce, 6, 86 (— Bergk : Anthol. lyr., p. 129 (Cratès : Fragm., 15) : il faut scander dp3xudv, xaärvoy :
Tider payelow vis ex’, lato dpay univ, KôAaxr téhavra mivre, ouuBou\D xarvôy, Iépvn Téhavrov, puhosdpw towwÉohov.
= nr CISXS, CHE Se ES = ES mi. HE
tant, par exemple, la forme d’un journal de compte ou d’une recette médicale. Des ratywz de son contemporain Monimos, nous n'avons plus un seul vers et nous ne savons rien de précis, mais le déchiffrement d'un papyrus de Heidelberg (n° 310) a permis de reconstituer (1), jusqu'à un certain point, trois pièces en choliambes qui sont, les deux premières au moins, de véritables petits discours moraux ou, si on veut, de courtes diatribes, où l’on a cru reconnaitre l’inspiration cynique (2). La première, grave et âpre, est dirigée contre la cupidité ; nous ne savons quel en était l’auteur. La seconde, écrite plutôt sur le ton d’une causerie familière, montre que la richesse sans l'intelligence est funeste à celui qui la possède : elle est l’œuvre de Phœnix de Colophon, poète du IE siècle avant J.-C. dont Athénée cite cinq fois des choliambes. La troisième, anonyme comme la première, n’offre plus que des mots isolés; mais le sens de ces mots semble indiquer que nous avons affaire ici au portrait satirique d’un mignon (3) et que le moraliste imitait le style et les procédés du mime. De la première de ces trois pièces, on a rapproché (4) un morceau de même mètre, demême sujet.et de mème ton dont quelques fragments se lisent sur un papyrus de Londres (n° 155, verso) et sur un papyrus de la Bodléienne (mss gr. class. f. 1 p) présentant, pour certains vers, des rédactions un peu différentes. On peut donc affirmer sans témérité qu'il y a eu dans les pays grecs, au HI siècle avant notre ère, une poésie morale populaire dont l’existence même de ces papyrus atteste la diffusion. Cette poésie usait volontiers du choliambe, « ce rythme boiteux, inélégant, essentiellement trivial et populaire » (5), qu’elle était allée reprendre chez le vieux poète Hipponax, dont la misère agressive avait déjà certains accents du cynisme (6).
Mais la poésie morale employait aussi d’autres mètres pour exprimer des idées analogues. Je ne m'arrèterai pas aux interpolations
(4) V. Gerhard, op. cit., p. 11 et suiv.
(2) V. les réserves de P. Vallette : Phénix de Colophon et la poésie cynique, Revue de Philologie, 37 (1913), p. 162 et suiv.
(3) V. Gerhard, op. cit., p. 245 et la note p. 290 : zapanrnotsués, descriptio. (4) V. Gerhard. p. 156 et suiv.
(5) Croiset : Lit. Gr, IX, p. 197.
(6) V. Gerhard, p. 204.
d’origine cynique qu’on a cru reconnaître dans les recueils de vers moraux, hexamètres ou distiques élégiaques, tirés de Phocylide et de Théognis, dans les sentences de poètes comiques, dans les collections de préceptes monostiques(1); mais l’Anthologie contient un certain nom-
bre d’épigrammes en vers ïiambiques et en vers élégiaques, épitaphes
sérieuses ou ironiques, pelits sermons, portraits, chries, fables, qui, pour n'être pas toujours l’œuvre d’adeptes déclarés de la doctrine, ont pu contribuer à en répandre l'esprit et les préceptes ; il suffit ici de nommer Léonidas de Tarente (2). Au demeurant, il y a bien plus d’art dans ces épigrammes que dans les choliambes des papyrus de Heïdelberg et de Londres : ce sont vraiment des œuvres alexandrines, et on sait que les Alexandrins prenaient souvent plaisir à imiter la forme et le ton des poésies populaires.
Une tentative, artilicielle aussi mais plus originale, qui appartient directement à l'histoire du cynisme fut celle de Kerkidas de Mégalopolis (3). Nous pouvons aujourd'hui nous en faire une idée précise grâce à un papyrus d’Oxyrynchos. Ce Kerkidas était un ami et un contemporain d'Aratos de Sicyone, chef de la ligue achéenne ; il fut, vers la fin du Ille siècle, nomothète de sa patrie. Outre des pièces choliambiques mal connues, il avait composé, sous le titre de Méliam-
bes, des poésies morales, sortes de satires lyriques écrites, semble-t-il,
pour ètre chantées à une seule voix, dans les banquets, et dont le style, où des réminiscences épiques et lyriques s'associent à des termes populaires, s'inspire à la fois des poètes dithyrambiques et des poètes de l’ancienne comédie. Notre papyrus le désigne expressément sous le nom de Kerkidas le Cynique, et, d'autre part, les fragments les plus étendus de son œuvre font songer, en dépit de la différence des genres, aux diatribes de Bion; on a pu dire que «sa façon de
(1) V. Gerhard, op. cit., p. 257 et suiv.
() 1bid., p. 242 et suiv.
(3) J'ai complété et rectifié ce que M. Gerhard dit de ce poète loi von Kolophon, p. 205 et suiv.) au moyen d'un article de M. Maurice Croiset (Kerkidas de Mégalopolis, Journal des savants, 1911, p. 481) écrit depuis la publication des nouveaux fragments des Méliambes (The Oxyrynchus Papyri, part. VIII, n° 1082 : Cercidas, Meliambi, Londres, Office of the Egypt Exploration Fund 1911).
conduire sa pensée, de la varier par des questions brusques, de soutenir et d'animer un raisonnement par des délails presque saugrenus » rappelle la manière de ce philosophe et qu’ «il procède de lui bien plus manifestement encore par les idées» (1). Lorsque, voyant la richesse si mal distribuée entre les hommes, il se demande « si l'œil, de la Justiee ne serait point par hasard devenu un œil de taupe et: si Phaéton n'ayant plus qu'une prunelle unique ne regarderait plus droit devant lui», lorsqu'il déclare qu’il a «scrupule à dire combien se dérange chez les dieux la balance de Zeus », ne croirait-on pas entendre les plaisanteries irrévérencieuses de Bion raillant les procédés étranges que l'on prèlait à la justice divine et disant, par exemple, que punir la postérité des méchants, ce serait faire comme un médecin qui, à cause de la maladie de laïeul ou du père, donnerait des drogues au pelit-fils ou au fils ? (2). On sent dans tout le morceau un grand dédain de la métaphysique et de la théologie, le sentiment que l’homme de cœur peut se passer des dieux, en admettant qu’ils existent, ct qu'il «a en lui-même les ressources nécessaires poumaire sa vie la moins mauvaise possible » (3). Comme Bion encore et comme la plupart des cyniques, Kerkidas ne ménage pas toujours les individus : il lui arrive de marquer d'un nom propre le trait satirique. Enfin, ainsi qu’en fait foi un des nouveaux fragments, il ne craint pas, à l'occasion, de se prendre lui-même pour matière de ses vers et de nous dire comment il se juge. Il y a là un certain nombre de caractères qui font songer à la satire latine et il me parait intéressant pour l’histoire de cette salire de savoir qu’il a existé, à la fin du HI siècle avant J.-C., des pièces lyriques où l’auteur mêlait, à des attaques directes et à des réflexions sur sa propre personne, des développements moraux d’un caractère général et se rapprochait, par la manière et surtout par les idées, de la diatribe cynique. On ne saurait prétendre, il est vrai, que ces pièces aient eu une influence directe sur les satiriques latins; mais enfin une œuvre que citent Athénée, Diogène Laërce, Pollux, Galien, Grégoire de Nazianze, Slobée et dont il circulait encore des exemples en Égypte vers le Ile siècle de notre ère,
(1) M. Croiset, article cité, p. 488.
(2) V. Plutarque : De sera numinis vindicta, 19, p. 561 c. (3) M. Croiset, article cité, p. 489,
ESSAI SUR PERSE 147 n'est pas une œuvre qui soit passée inaperçue ; on peut même aflirmer que la diffusion en a été considérable ; or, c'était une de celles où se marquait le mieux la parenté qui a uni, à l’époque hellénistique et à l’époque gréco-romaine, la poésie morale et les formes littéraires de la prédication cynique.
LA POÉSIE MORALE CUEZ LES STOÏCIENS, EX GRÈCE ET A Roue
L'existence dans les pays grecs d’une poésie stoïcienne indépendante est plus difficile à établir. Stobéc cite de Zénon deux trimètres iambiques contre la flatterie (1). L'œuvre poétique de Cléanthe a laissé plus de traces, et, lorsqu'il disait que la contrainte du vers donne à la pensée plus d'éclat (2), lorsqu'il proclamait que le langage de la philosophie suffit sans doute pour faire connaitre les choses divines et humaines, mais que seules la poésie et la musique parviennent à réaliser autant qu’il est possible la contemplation du divin (3), il ne songeait pas seulement, nous en avons la preuve, aux belles œuvres du passé, il s’encourageait à versifier lui-même. Son hymne à Zeus, conservé par Stobée, est bien connu (4). Hors cette pièce assez étendue, nous n'avons sous son nom que de courts morceaux, parmi lesquels je veux signaler quatre trimètres fambiques échangés un à un entre deux abstractions personnifiées, la Réflexion et la Colère (5); nous retrouvons là, sous une forme particulière, un genre de dialogue fictif que nous avons vu passer de la sophistique dans la comédie ancienne
(1) V. Arnim : Sé. uel. fragm., I, p.57, n° 237.
(2) V. Sénèque : Æpist., 108, 10; cf. Arnim, I, p. 109, n° 487.
(3) V. Philodème : De musica col., 28, 1, p. 79, Kemke — Arnim. I, p. 109, n° 486. 7
(4) V. Arnim, I, p. 121, n° 537.
(5) V. ibid., p. 129, n° 570,
et chez les cyniques, et dont nous aurons à relever l'emploi dans la cinquième satire de Perse. Au demeurant, Cléanthe ne semble pas s'être élevé au-dessus de la versification. On reconnait, dans un grand nombre de ses vers, l’imitation plus ou moins directe d’Homère et des tragiques, et on a supposé (1) avec vraisemblance que c'étaient dès morceaux insérés dans des ouvrages en prose au même titre que les citations littérales ou arrangées, si fréquentes, nous l'avons vu, chez les stoïciens. On a pu se demander si l'hymne à Zeus, même, ne serait pas un supplément que Cléanthe aurait ajouté à son trailé en prose sur les dieux pour en dégager les idées essentielles et les rendre plus frappantes (2). Quoi qu'il en soit, le mélange de la prose et du vers dans des ouvrages de caractère sérieux et, par suite, différents des Ménippées, parait attesté pour Ariston de Chios (3). Mais rien ne prouve, il me. semble, que le procédé ait jamais été fréquent chez les stoïciens et qu'on puisse y voir autre chose qu’une extension, demeurée rare, de l’usage des citations arrangées.
En tout cas, on ne saurait dire que l’ancien et le moyen Stoïcisme aient eu une poésie didactique ou satirique véritable. Mais en fut-il de mème du stoïcisme romain? On a supposé que le trop fécond Crispinus, surnommé l’Arétalogue, avait écrit des satires. M. Reitzenstein pense même que les stoïciens ont eu à Rome, au temps d’Horace, toute une littérature satirique, d’un ton très mordant, qui se développait dans des cadres merveilleux ou de pure fantaisie (4). Mais ce surnom d’Arétalogue donné à Crispinus avait-il une signification bien précise? ne pourrait-on pas le traduire par le mot charlatan ou hâbleur ? ne disons-nous point, par une mélaphore analogue, en parlant d’un insupportable bavard, qui accumule sans nulle critique les affirmations aventureuses et les anecdotes suspectes, qu’il vient nous raconter des histoires de l'autre monde? C’est, au surplus, l’idée que nous suggèrent les termes mêmes dont se sert Porphyrion (in Hor.: Sat., 1, 1, 120) : Zdem (i. e. Crispinus) el carmina scripsil, sed tam garrule w4 aretaloqus dice-
(1) V. Gerhard, op. cit. p- 239
(2) C'est l'opinion de Susemihl: Alex. Lit., I (1891), p. 64 (cité par Gerhard, ibid). :
(3) V. Gerhard, ibid.
(4) V.R. Reïtzenstein : Æellenistische Wundererzählungen, p. 22 et suiv.
retur. Si on songeait, en lisant les vers de Crispinus, à ces conteurs de profession dont les histoires merveilleuses présentées comme des histoires vraies amusaient des convives, cela tenait aux défauts du poète plutôt qu'au genre même de ses œuvres : arétalogue sans le vouloir, s’il récréait les lecteurs, ce n’était qu’à ses dépens.
Je reconnais que le surnom se justifiait plus naturellement encore si, par surcroit, les poèmes de Crispinus avaient pour cadre des histoires extraordinaires : mais c’est là une hypothèse invérifiable. M. Reitzenstein, je le sais, prétend la fonder sur des présomptions sérieuses. Horace, selon lui, en écrivant la satire 3 de son Jer livre, avait en vue certaines satires stoïciennes où le portrait personnel (axevsu5: ou descriptio) était traité avec cette inflexible rigueur qui est aux yeux de Chrysippe un des devoirs du sage ; le livre I‘ de Lucilius, montrant les dieux assemblés pour délibérer sur la mort de Lupus, nous offrirait sans doute un exemple, si d’ailleurs nous le possédions, d’une descriptio développée sous forme d’arétalogie ; aussi bien, la Priapée où s’est amusée la verve d’Horace dans la satire 3 du livre Ier n’est pas autre chose, puisque la sorcière Canidia y est drapée dans un conte donné par le dieu, sous serment, pour un récit véridique ; nous devons nous rappeler ici un procédé dont les plus illustres avocats de Rome n’avaient pas dédaigné de faire usage, l'invention d’anecdotes fictives destinées à ridiculiser l'adversaire. D'autre part, Juvénal, dans la scène d’anthropophagie dont sa quinzième satire contient
l'horrifique récit, ne nous raconte pas un événement véritable : il se
divertit à une arétalogie satirique dirigée non plus contre un individu mais contre une population; sans doute, comme Horace dans sa Priapée, il a voulu faire coup double, marquer son mépris pour les Égyptiens et parodier un genre qui avait survécu à Crispinus : mais, s’il a écrit cette pièce sérieusement, on peut y voir un vivant commentaire des paroles de Porphyrion : scripsit tam garrule ut aretalogus diceretur. En somme, les satires de Crispinus auraient été quelque chose comme des Ménippées tout entières en hexamètres et, sans doute, alourdies de tirades déclamatoires.
Ce sont là des idées intéressantes, curieuses tout au moins, mais l’échafaudage en est fragile, et on peut attendre, pour les discuter à fond, qu’elles soient plus fortement étayées. J’accorde à M. Reitzenstein que la Priapée d'Horace a bien l’air d’être une parodie : le style
en a «une continuité et une teneur presque oratoires » (1), qui contrastent avec les procédés ordinaires du poète; mais celui-ci a pu, comme on l’a dit (2), se souvenir simplement de la chrie des philosophes cyniques, dicti uel facti praecipui memoratio et en faire une imitation amplifiée et divértissante. D'autre part, il est certain que la quinzième satire de Juvénal, à la considérer comme le récit sérieux d'un fait authentique, est pleine des plus étonnantes fautes de goût : mais, du moment qu'il s’agit de Juvénal, est-ce une raison décisive pour n’y voir qu'une plaisanterie ? Surtout la manière dont M. Reitzenstein, dans une des parties maitresses de son argumentation, interprète la satire 3 du I‘ livre d'Horace me parait étrangement arbitraire. Horace veut qu'on soit indulgent pour ses amis; mais où formule-t-il contre le portrait personnel, contre la descriptio même cruelle une condamnation générale et absolue? ne semble-t-il pas plutôt, dans la satire 4, réclamer pour lui-même le droit de mettre, sur les vices dont il se moque, des noms de personnages vivants ? Il se défend seulement de l’avoir jamais fait avec méchanceté ethypocrisie ou aux dépens de ses amis; mais il faut vraunent un parti pris pour conclure des satires 3 et 4 que ceux qu'il accuse de ne pas garder les mêmes ménagements, scurrae ou faux amis, soient des poètes satiriques. D'ailleurs, ce qu’il reproche à Lucilius, ce n’est pas la vivacité des attaques personnelles dont son œuvre était remplie, mais le manque d’art, une facilité excessive qui tournait au bavardage. « Garrulus, dit-il en parlant du vieux poète, afque piger scribendi ferre laborem (Sat., 1, 4, 12)». Et aussitôt, il fait surgir Crispinus qui le provoque à un concours de fécondité poétique. Sans doute Horace n’aurait pas ainsi rapproché le nom de Crispinus de celui de Lucilius et il n'aurait pas imaginé ce défi si le genre cultivé par le poète stoïcien n'avait eu au moins quelque analogie avec la satire. M. Cartault en a fait la remarque (3); il rappelle aussi qu'Horace, dans la satire 1 du I‘ livre (v. 120-121), se défend d'avoir pilé Crispinus : c’est donc «qu'il avait besoin de le dire pour prévenir les suppositions désobligeantes, et il en résulte de toute évidence que la satire 1 offrait quelque
(1) P. Lejay : Satires d'Horace, p. 217.
(2) T0id, p. 218: CF p: xXxIXx:
(3) A. Cartault : Étude sur les satires d'Horace, p. 344.
ressemblance, au moins pour le fond, avec les dissertations de Crispinus ». Mais les œuvres poétiques de ce dernier pouvaient parfaitement n'être que des diatribes versiliées ou des poèmes didactiques proprement dits exposant les principes de la philosophie stoïcienne. Dans l’un et l’autre cas, elles devaient contenir des parties très voisines des satires morales de Lucilius et d'Horace, soit par l'emploi de certains procédés communs à ces satires et à la diatribe cynico-stoicienne, soit par la censure des vices éternels de l'humanité. N'avonsnous pas, dans le De natura rerum, Vexemple d’un poème didactique dont l’ensemble peut laisser l'impression d’un long discours satirique contre la crainte des dieux et la terreur de la mort, et, pour en tirer de véritables satires, ne suflirait-il pas d'en isoler certaines parties, par exemple, au début du livre 3, la peinture des passions qui trouvent un aliment dans l’épouvante d’une fin inévitable (341-93), puis le beau morceau où, pour terminer ce même livre, le poète relève avec éloquence les protestations puériles de l’homme contre la brièveté de la vie, ses vaines frayeurs à l’idée des peines infernales (3, 912-1094), ou encore, au livre suivant, les vers célèbres sur les funestes effets et les illusions de l'amour (4, 1113-1183) ? Après le poème de Lucrèce, celui de Manilius aussi, d’une manière peut-être plus inattendue, offre quelque parenté, parfois, avec la satire. On l’a dit, « ce qui doit intéresser le plus un poète astrologue, c’est encore l'humanité : car, après tout, l’objet principal de la science qu’il prêche est de connaitre et de prédire notre destinée » (1). Et, de fait, on trouve dans la dernière partie des As{ronomiques «une galerie de portraits joliment enlevés qui, par la vivacité du tour, rappellent Théophaste (2) »; généralement très courts, ils ont souvent une couleur satirique bien tranchée (3). On sait d’ailleurs que le poème de Manilius estimprégné d’idées stoïciennes. Or, le portrait moral parait avoir tenu une place importante chez certains représentants du moyen stoïcisme bien connus à Rome. Selon
(1) P. Monceaux : Les Africains (es païens), p. 164.
(8) Zbid., p. 165.
(3) V. par ex., au livre 5, l'amoureux (109-114). les révolutionnaires (120- 124), le poltron (135 136), le viveur efféminé (143-156), l'homme emporté (220- 227), l'intrigant (315-324), le mélomane (333-337), le grondeur (451-456); cf. au livre 4, le cupide (506-509), le glouton (536-540), le médisant (573-575).
Sénèque (Epist., 95, 65), Posidonius « dit qu’un portrait (descriptio) aussi de chaque vertu sera utile : c’est ce qu'il appelle éfhologie, d'autres le nomment caractère (yxoarrneususe), el on y trouve pour chaque vertu et chaque vice les signes et les marques par où se distinguent des objets qui se ressemblent. Ceci revient à donner des préceptes : car celui qui donne des préceptes dit : « Voici ce qu’on fera si on veut être tempérant »; celui qui fait un portrait dit : « Est tempérant celui qui fait ceci, qui s’abstient de cela ». Tu demandes où est la différence ? l'un donne les préceptes de la vertu, l’autre en donne le modèle. Je conviens que ces portraits et, pour me servir du langage des publicains, ces signalements (iconismi) ont de l'utilité. Exposons des modèles louables : il se trouvera des imitateurs ». Le procédé, qui n’esk après tout qu’un cas particulier de l’emploi des exemples, conduisait à la satire lorsque l'écrivain ou l’orateur s’attachait de préférence à dessiner les traits caractéristiques des différents vices. Le récit de Damasippe et le sermon de Stertinius chez Horace, ou les reproches de Dave à son maitre sont fort instructifs à ce point de vue ; on y trouve toute une série de portraits : d'un côté, celui de Damasippe par lui-même, ceux de Staberius et de plusieurs autres avares, ceux du dissipateur Nomentanus et de quelques-uns de ses pareils, celui d'Horace enfin ou plutôt sa caricature ; d'autre part, celui de Priscus l’inconstant, puis, sous le nom d’Horace, celui de l’inconstant encore, et ceux de l’adultère, de l’amateur d'œuvres d’art, du gourmand. Le procédé était donc employé par le stoïcisme populaire aussi bien que par le stoïcisme savant. On peut supposer que les œuvres du vulgarisateur Crispinus lui faisaient une place importante : c'est d'autant plus vraisemblable que Dave, dans le sermon qu’il adresse à son maitre, prétend reproduire les leçons du portier de Crispinus. Par là encore ce mauvais poète aurait pu mériter son surnom d’Arétalogue : car le portrait satirique, la descriptio, était pratiqué couramment par les conteurs professionnels (1). Sa fécondité devait aussi se répandre en tirades abondantes contre la dépravation du siècle, la cupidité, le luxe, l'insatiabilité de nos désirs : c’est encore un genre de développement dont on trouve plusieurs exemples dans le
(1) Cf. Lejay : Sat. d'Hor., p. LXxxI, n. 8.
> 1 à MONTS
poème de Manilius (1), et on peut y voir un trait de ressemblance de plus entre la poésie didactique d'inspiration stoïcienne (2) et la satire.
Tout cela suffit, il me semble, à expliquer qu'Horace ait semblé admettre une parenté de genre entre ses propres œuvres et celles de Crispinus.
(1) V. par ex. Asfronomiques, ?, 579-597; 4, 1-13.
(2) On pourrait même dire : toute littérature didactique d'inspiration stoïcienne. Que l'on songe seulement aux tirades satiriques si nombreuses dans les Questions naturelles de Sénèque.