‹ Essai sur PerseChapitre 27 sur 70 · PERSE POÈTE DU PORTIQUE · texte numérisé non relu

PERSE POÈTE DU PORTIQUE

Faut-il croire que la lecture des poètes cyniques grecs a pu lui suggérer lPidée de faire servir la satire, telle que l'avaient conçue Eucilius et Horace, à la prédication des idées morales du Portique ? L'hypothèse est inutile et même peu vraisemblable. Cornutus, je l'ai montré,. n’était pas un de ces maitres dont l’enseignement, pratique avant tout, se rapprochait du cynisme. Rien n'indique qu’il ait fait jamais d'emprunt, dans ses ouvrages ou dans ses leçons, aux œuvres littéraires où cette doctrine s'était exprimée. Mais peut-être Perse avait-il lu chez le grammairien les Ménippées du cynique romain? J’en doute (1) : on saitle mépris de Remmius Palaemon pour Varron. Cornutus, ilest vrai, ne semble pas avoir partagé ce sentiment ; mais,

(1) Le mot {rossulus, qui se lit dans une Ménippée de Varron (fr.480 Bücheler) se retrouve chez Perse (1, 8), mais il se rencontre aussi chez Sénèque. Aussi bien, je ne nie pas que Perse n'ait pu lire les Ménippées de Varron pour y chercher des expressions pittoresques : cela n'implique pas que cette œuvre ait exercé sur notre poète une véritable influence.

s’il estimait Varron comme grammairien (1), nous ignorons ce qu'il pensait du philosophe et du poète.

Quoi qu’il en soit, rien dans l’œuvre de Perse ne trahit l'influence de Ménippe ; la parodie des vieux auteurs y tient, nous le verrons, peu de place, et si le poète, à vrai dire, n’observe pas toujours en parlant des dieux les formes solennelles du respect (2), nous ne sentons jamais chez lui d'intention irrévérencieuse à l’égard de la divinité. Tout au plus le renouveau que la satire Ménippée parait avoir connu dans les premières années du règne de Néron (3) a-t-il pu encourager Perse à reprendre l’autre forme de la satire.

On pourrait être tenté de rapprocher les choliambes qui se lisent en tèle ou à la fin du recueil de Perse et ceux que Nonius nous a conservés d’une Ménippée de Varron (4). Nous aurons à nous demander si les choliambes de Perse ne tiennent pas étroitement à la première satire el si notre poète n’a pas voulu imiter ce mélange de mètres qu’offraient les livres les plus anciens de Lucilius (5). Mais, s'ils servaient de prologue ou d’épilogue au recueil entier des satires ou même s'ils formaient une pièce, deux pièces peut-être étrangères à ce recueil, est-il pour cela nécessaire de supposer que Perse en a pris l'idée chez les poètes cyniques ? On a dit récemment que, selon toute apparence, lorsqu'il se sentit attiré vers la poésie satirique, il conçut d’abord le projet de choisir comme mètre le choliambe, que,

(1) Cf. supr., p. 85.

(2) V. en particulier 1, 58: O Jane, a lergo quem nulla ciconia pinsit. (On peut comparer Sénèque : Apokol., 9, 2: Tanus pater... homo quantumuis uafer, qui semper uidet äux rodsosw #2) ômisow) et 2, 28 : Idcirco stolidam tibi praebet uellere barbam luppiter ?

(3) On ne peut donner comme exemple certain que l'Apokolokyntose ; mais la puwowy ëraviorasts mentionnée par Suétone (Claude, 38) était peut-être une Ménippée (Cf. Schanz: Gesch. d. rôm. Lit, II, 23, p. 233), et le Satiricon de Pétrone a emprunté plusieurs des procédés du genre.

(4) Cf. Gerhard, op. cit. p. 253.

(5) On retrouve, il est vrai, ce mélange dans les Ménippées latines, et, même, un passage de Pétrone (Satir., 5) présente la succession directe du choliambe et de l'hexamètre. Mais n’y a-t-il pas précisément, dans ee passage, imitation de Lucilius ? (CF. K. Marx: Lucil. rel., 1, p. xxxiv (testim. 77) et II, p-. 404 (n. au v. 1279). V. aussi Fiske : Lucil. and Pers., p. 122-123).

après quelques essais en ce genre, il y renonça pour employer l’hexamètre, et que l'éditeur, trouvant parmi ses vers deux fragments de pièces choliambiques qui semblaient, à première vue, former un tout, les admit dans le recueil des satires auquel ils n'étaient pas destinés (1). Tenons un instant cette hypothèse pour démontrée : le choix que Perse aurait fait du mètre hipponactique pourrait s'expliquer par la seule imitation de modèles latins : dès la fin du IF siècle ou le commencement du [er avant notre ère, le savant poète Cn. Matius (2) avait, à l'exemple d'Hérondas, employé ce mètre dans ses mimiambes (3), et l’épigramme latine en avait, de bonne heure, fait usage comme le prouvent certains fragments de Laevius, Helvius Cinna, Licinius Calvus (4), les pièces 8, 22, 31, 37, 39, 43, 59, 60 de Catulle, sans parler de quelques morceaux contenus dans le recueil des Priapées (N° 31, 36, 47, 51, 58, 63, 78, 79 Bücheler) et dans lappendix Vergiliana (Catalect. n° 2 et 5 Ribbeck). Y a-t-il au moins dans ces quatorze vers des traits venus directement du cynisme ? Je ne crois pas qu’on puisse le prétendre. Sans doute Perse semble comparer ici les mauvais poètes des deux sexes aux perroquets, aux corbeaux, aux pies, et on sait combien les cyniques aimaient les rapprochements entre l’homme et l’animal (5) ; mais quand ils les faisaient dans une intention d’insulte ou de moquerie, ils s’emparaient simplement d'un des procédés les plus courants du langage populaire : ce qui était spécifiquement cynique, c'était de chercher dans la vie des bêtes des exemples pour les hommes. La comparaison des mauvais poètes avec des oiseaux à la voix peu harmonieuse était d’ailleurs classique (6).

(1) V. F. Leo : Hermes, 45 (1910), p. 48 et Schanz : Gesch. d. rüm Lit., II, 83, p. 83, n° 383.

(2) A. Gell., 10, 24, 10 : Cn. Matius, homo impense doctus; cf. 15, %5, 1 : Cn. Matius, uir eruditus.

. (3) V. Schanz, op. cit., I, 28, p. 32, n° 90 et O. Crusius : Herondae mimi-

ambi (Leipzig, 1901), p. 94.

(4) V.E. Baehrens : Fragm. poet. rom. (vol. 6 des Poetae latini minores), p-. 287; 323 ; 320 ou L. Müller : Æleg. lat., p. 78 (fragm. 9), 87 (fr. 2), 84 (fr. 3).

(5) V. Gerhard : Phoinix, p. 28 et suiv.; p.48 et suiv.

(6) V. Virg.: Buc., 8, 55: certent et cycnis ululae; ibid., 9, 35-36: Nam neque adhuc Vario uideor nec dicere Cinna Digna, sed argutos inter strepere anser olores. — Prop., 2, 25, 88: Anseris in docto carmine cessit olor. —

ee AT his.

Il n'existe, en somme, aucune raison sérieuse de voir dans les choliambes de Perse un lien entre son œuvre et la poésie morale des cyniques grecs (1).

En revanche, nous savons que Perse estimait Cléanthe (2). Or, lisant chez ce sloïcien que les pensées les plus hautes de la philosophie prennent, à être traduites en vers, plus de force et plus d'éclat (3), il a-pu se sentir encouragé dans sa vocation de poète philosophe. Mais son éducation première avait trop fortement développé chez lui le goût d’une forme savante et imprévue pour que les essais poétiques de l’honnète disciple de Zénon, dans leur netteté un peu sèche, lui soient Jamais apparus comme des modèles de style. De l’ancien Portique, il n'a dû retenir, touchant l'expression, que des préceptes généraux sur Ja nécessité de ne jamais parler pour ne rien dire ou, selon la métaphore célèbre de Zénon, « de tremper le langage dans l'intelligence» (4). Les grands maitres du stoïcisme « n'étaient point, dit Sénèque, occupés de fleurettes. La teneur entière, chez eux, est mâle. Où que l’on jette les yeux, on voit s'offrir à soi un mob qui pourrait être saillant s’il ne se lisait au milieu de mots d’égale valeur» (Sén.: Epist., 33, 1). Get éloge dissimule l'indifférence réelle des premiers stoïciens, de Chrysippe surtout, à l'égard de la valeur propre du style

et la sécheresse de leur exposition constamment dialectique (5). Sans “doute Perse, à les lire, pouvait se fortifier dans son horreur pour les grâces efféminées de la littérature à la mode. Mais son goût pour l’expression virile et curieuse tout ensemble trouvait mieux, je pense, à

Lucrèce, 3, 6-7: Quid enim contendat hirundo cycnis ? (Cf. Heinze: De rerum nalura, Buch I (Leipzig, 1897), p.49). Cf. Théocrite, 5, 136: 09 Oepurov, Adrwv, mot’ &n06va xioous Epiodeuv, où” Ëmomas nixvotot; 7, 47 et 124: xoxxdCovres.

(1) M. Gerhard est d'un autre avis; revenant sur la question dans un article récent (Der Prolog des Persius, Philologqus 72 (1913) p. 484 et suiv.), il dit expressément que Perse, avant de se consacrer à la poésie satirique imitée de Lucilius et d'Horace, avait écrit des choliambes à la grecque.

(2) CF. supr., p. 89.

(3) Cf. supr., p. 147.

(4) Plutarque: Vie de Phocion, 5: ... 6 Zivwy Eeyev ôrt dei roy o1À6T0pov els vody amoBanrovra roopéoeclar sav Aéëuv (cf. Arnim, I, p. 68, n° 304). Quintilien, 4, 1, 117 : Hic expressa (uerba) et, ut uult Zeno, sensu tincta esse debebunt.

(5) Cf. supr., p. 138, n. 1.

se satisfaire chez certains orateurs stoïciens de Rome dont la brièveté énergique n’excluait pas toute préoccupalion d'art. Caton, selon Plutarque (Caton d'Utique, 5) s'était fait admirer, dès ses premières tentalives oraltoires, par une éloquence qui n’avait rien de juvénile et d’affecté, allant droit au but, substantielle, rude : cette rudesse, cependant, n'était que dans la pensée et s'enveloppait, dans lexpression, d’une certaine grâce qui faisait écouter l’orateur. Ce jugement s'accorde avec celui de Cicéron : Caton, lisons-nous dans le Brutus (31,118), avait pris aux sloïciens ce qu’il convenait de leur prendre, mais, pour l’éloquence, c’est aux maitres d’éloquence qu'il avait demandé des leçons, et il s’était exercé d'après leur méthode (1). Nous n'avons plus de lui qu’une courte lettre à Cicéron (Ad fam., 15,5), et, si le fond en est peu aimable, la forme montre en effet que le rigide stoïcien savail, à l’occasion, user des précautions oratoires ét d’une assez fine ironie. D'autre part, son style, pour être sobre et concis, n’en laisse pas moins apparaitre, surtout dans la disposition des mots, de l’art et même de l’artifice (2). Ex DE Comme monument de l’éloquence de Caton, Perse et ses contemporains, eux-mêmes, ne possédaient plus que le célèbre discours contre les complices de Catilina (Plutarque : Caton, 23). Mais, de Brutus, on avait conservé un plus grand nombre d'œuvres. A vrai dire, ce n’était pas un stoïcien très orthodoxe puisque Cicéron pouvait le considérer comme un adepte de l’ancienne Académie (3), mais le stoïcisme romain l'avait mis au nombre de ses héros, et il n’est pas impossible que Perse ait admiré comme vraiment mâle le style tendu de cet orateur qui reprochait à Cicéron de «manquer de reins » (4). On peut

(1) Cf. supr., p. 139 où est résumé le jugement de Cicéron (Paradoxe, I et 3) sur les morceaux philosophiques introduits par Caton dans ses discours.

(2) V. par ex. 15, 5,1, le chiasme domi togali, armati foris, l'effet cum ipso rege regnum.…., et (S 3) l'opposition « ut tibi persuadeam me et uoluisse de tua maiestate quod amplissimum sim arbitratus et quod tu maluisti factum esse gaudere. » |

(3) V. Cic.: Brut., 31, 120 ; 40, 149, etc. ; cf. supr. p. 27, n. 2.

(4) Dial. des orat., 18 : Ciceronem... male audisse... a Bruto..., ut ipsius uerbis utar, tanquam fractum atque elumbem (Perse (Sal., 1, 104) emploie l'adjectif delumbis).

supposer qu'il connaissait tout au moins ses écrits moraux, en particulier le Traité de la vertu où était développée avec des exemples cette idée stoïcienne que pour atteindre le souverain bien, la vertu n’a besoin que d'elle-même (1). Sénèque avait lu ce livre auquel il à emprunté une anecdote (Ad Heluiam matrem de consolatione, 9, 4 et suiv.), eb, à la fin du Ier siècle, Brutus, peu apprécié comme orateur, malgré l’air de gravité (2) qu'on accordait à son éloquence, était encore estimé pour ses ouvrages philosophiques dans lesquels Quintilien (10, 11, 123), reconnait le [on de l’homme convaincu (3).

Nou voudrions savoir quel était, sous les principats de Claude et de Néron, le style à la mode dans les cercles de l'opposition sloïcienne. Là-dessus les témoignages positifs font défaut : cependant la concision vigoureuse, le tour sentencieux que Tacite a donnés aux paroles mises par lui, au 1.45 de ses Annales (ch. 20), dans la bouche de Thrasea, me semblent la preuve qu’à celle époque, comme au temps de Caton et de Brutus, les oraleurs stoïciens cherchaient à se faire une éloquence constamment énergique et qui parüt moins riche de mots que de pensées : volontiers, je suppose, ils cussent pris pour devise la formule dont Cicéron caractérise le style épistolaire d’un de ses correspondants : quam mulla quam paucis (Epist. ad fam., 11, 24, 1).

= Instruit par Remmius Palaemon à n’admirer que les plus grands écrivains de Rome, exercé sans doute par Verginius Flavus à ramasser l'expression pour lui donner plus de relief, ayant appris de Cornutus les principes de la rhétorique stoïcienne selon lesquels la parole ne devait traduire que des représentations exactes, Perse était bien préparé à tenir un style substantiel et nerveux pour le seul qui fût digne d’un homme. En ce sens l’influence de Thrasea, celle de Caton, son héros, celle de Brutus aussi ont pu contribuer à fixer l'idéal littéraire de notre poète. Mais surlout le stoïcisme lui enseignait que Part doit s'exercer en vue d'une fin utile (4). Ainsi, sans parler de sa gravité naturelle, l'action de son milieu et les leçons de son maitre le détournaient de la littérature frivole ou de pure imagination. Mais, malgré

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2) Quint., 12, 10, 11 : grauitalem Bruti ; Dial. des or., 5 : graiuor Brutus. 3) Cf. Dial. des orat.,?1 : Brutum philosophiae suae relinquamus.

4) Cf. supr., p. 99.

tout, il voulait se consacrer à la poésie. Il ne lui restait plus que d’être le poète du Portique et de prècher en vers la bonne doctrine. Crispinus, quelle que füt la nature de ses œuvres, n'avait pas gagné devant le public lettré la cause de la poésie stoïcienne, et il ne survivait déjà plus, je pense, que par les railleries d'Horace. D'autre part, si les As/ronomiques de Manilius datent réellement de l'époque d'Auguste ou de Tibère, elles sont restées à peu près ignorées des contemporains et le sujet, d’ailleurs, en était bien spécial. On n’a relevé chez Perse aucun souvenir de ce poème. S'il l'avait connu, il aurait pu y prendre un instant l’idée de quelque grande composition didactique, d'un De natura rerum stoïcien. Mais le souffle lui manquait pour une œuvre aussi vaste. Du moins aurait-il pu trouver dans la tragédie, où il s’était déjà essayé, un moyen commode de défendre la doctrine qui lui était chère ; mais peut-être avait-il conscience de n'avoir pas débuté en ce genre par un coup de maitre, et, en même temps, sa foi stoïciennne devait lui inspirer de plus en plus le désir de parler en son propre nom. Dès lors la causerie- morale en vers qui, par sa faible étendue, était bien à la mesure de ses forces (1), convenait, mieux que tout autre forme, à son dessein. Rien n'empêche qu'il s’en soit avisé après une lecture de Lucilius (2) : l’âpre franchise du vieil écrivain était bien faite pour plaire à cet amateur de l'expression virile et le toucher d'émulation (3). Mais les leçons de Palaemon, la pratique d'Horace, le goùt de son époque et de ses amis stoïciens pour le /rait le mettaient en garde contre la prolixité et les négligences de ce génie trop peu sévère pour lui-même. En admettant donc que Lucilius, par la forte impression qu’il fit sur lui, l'ait orienté vers le sermo, son vrai modèle, ce fut Horace, qui avait, dans ses satires et dans ses épitres, porté le genre à sa perfection. Il s'agissait seulement de réduire, dans la causerie en vers, la part des confidences personnelles et de la fantaisie, et de la faire servir à l’enseignement d’une doctrine déterminée.

(1) Il aurait même songé d’abord à des œuvres de proportions moins considérables encore, si vraiment il avait choisi comme première forme l’épigramme.

(R) V. Vita Persiü, 10. Cf. supr., p. 114.

(3) Cf. O.Jahn, Proleg., p. Lvnr.

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