‹ Essai sur PerseChapitre 28 sur 70 · PERSE ÉCRIT POUR LES LETTRÉS · texte numérisé non relu

PERSE ÉCRIT POUR LES LETTRÉS

Mais gardons-nous de prendre Perse pour un vulgarisateur au sens propre du mot ; il se distingue essentiellement à cet égard des poètes cyniques tels que Cralès, Monimos, Phoenix de Colophon qui semblent avoir employé Le vers pour donner à leurs idées une forme plus accessible à la foule, c'est-à-dire pour créer, à côté du sermon populaire, une poésie philosophique populaire. Il faudrait plutôt songer ici aux Méliambes de Kerkidas de Mégalopolis, si d’ailleurs la forme en élait moins particulière et l'accent moins personnel. Je crois que Perse s'est proposé de faire entrer dans un genre lilléraire classé ct illustré par des chefs-d'œuvre, la prédication stoïcienne longtemps abandonnée aux orateurs d'école ou de carrefour (1), ou prise par de médiocres versilicateurs pour matière de méchants poèmes ; en d’autres termes, de composer sous le nom de satires, des sermons stoïciens qui fussent un régal pour les lettrés. En cela comme en tout le reste, il se mon- trait disciple fidèle du savant Cornutus. Il nous laisse entendre luimême qu'il n'écrit ni pour les ignorants ni pour les simples. Il voudrait être lu ou écouté de celui qui s’enflamme aux vers de l’audacieux Cratinus, qui pâlit sur les emportements d'Eupolis ou du vieillard qui domine tous les autres, Aristophane (2) :

(1) I faut mettre à part, bien entendu, ceux des ouvrages de Sénèque publiés du vivant de Perse que l'on peut considérer comme se rattachant à la prédication stoïcienne. Mais on peut saisir dans nombre d'entre eux une arrière-pensée d’apologie personnelle. Seules les lettres à Lucilius, publiées après la mort de Perse, me semblent représenter une tentative analogue à la sienne pour créer un sermon stoïcien qui pût plaire aux exprits cultivés. - Mais les moyens sont très différents.

(2) On s'est demandé (Passow, Heinrich ; cf. Lejay : Salires d'Hor.,p. Lxxmr, n. 2) siles mots praegrandis senex ne désignaient pas Lucilius. Mais il me semble que Perse ne peut songer ici qu'à un troisième poète grec. D'ailleurs les noms de Cratinus et d'Eupolis appelaient celui d'Aristophane qui les accompagnait toujours.

.. Audaci quicumque afflate Cratino Jratum Eupolidem praegrandi cum sene palles, Aspice et haec, si forte aliquid decoctius audis. (Sat., 4, 123-195).

Par ces mots, je le sais, le poète s’est proposé surtout d'amener une série de traits satiriques contre ceux qui se font gloire de mépriser la Grèce, la science et la philosophie ; il n’en est pas moins vrai que,

en dehors même de ces hommes vulgaires, les Romains sans culture .

ou de culture médiocre ne pâlissaient pas sur les poètes de la comédie ancienne et n'étaient pas capables de juger du fini d’une œuvre. Cest donc aux gens instruits que s'adresse le jeune satirique, c’est à eux qu'il veut plaire; et c’est bien à eux qu’il a plu : on connait le mot de Lucain disant que les vers de son condisciple étaient de la vraie poésie et que les siens, en comparaison, n'étaient qu’un jeu (1) ; d’autre part, Perse est le seul satirique que Quintilien nomme après Horace, et ce juge difficile déclare qu'il a mérité par un seul livre beaucoup de gloire et de vraie gloire (10, 1, 94). Nous ne savons pas si personne au temps de Tibère et de Claude s'était essayé dans le geurc,; en tout cas les tentatives de cette espèce, s’il s’en était produit, avaient eu peu de succès, et cela encore, pour un jeune homme qui n'avait pas de médiocres ambitions littéraires, pouvait être un aiguillon.

Dans l’entreprise de conquérir les suffrages des auditeurs ou des lecteurs exigeants, Perse semble d'abord plus près d'Horace que de Lucilius : celui-ci, au témoignage de Cicéron (De orat., 1, 3, 7) redoutait le jugement de Scipion ct de Rutilius et n’écrivait, disait-il, que pour les gens de Tarente et de Consentia el pour les Siciliens. Mais ce n'était là qu'exagération de modestie. Un autre passage de Cicéron (De orat., 2, 6, 25) nous fait bien comprendre la vraie pensée de Lucilius : il ne voulait pour lecteurs ni des gens très ignorants ni des hommes de trop de science, parce que les uns n’entendraient pas ses ouvrages et que les autres y verraient peut-être plus qu'il n'y avait mis. «Je ne me soucie pas, disait-il, d'être lu par Persius (c'était le

(1) Le texte est altéré : je suis la restitution de Leo (Persi Vila, 5) : Lucanus mirabatur adeo scripta Flacci ut uix se retineret recitante eo clamare, quae ille faceret esse uera poemata, sua ludos.

nom d’un savant consommé), j'aime mieux Laelius Decimus (celui-ci était un fort honnète homme et assez instruit, mais bien loin de Persius) ». La même pensée s’exprimait, semble-t-il, dans deux vers du livre 26, aujourd'hui mutilés (598-589 Marx) :

Nunc itidem populo < placere nolo> his cum scriptoribus : Voluimus capere animum illorum..…. (1)

En somme, il écartait les érudits et les ignorants pour s'adresser aux honnètes gens, comme on eùt dit au XVI[: siècle ou, comme nous dirions aujourd'hui, aux gens de goût. Et c’est au même public que se sont adressés Horace (2) et Perse.

Horace encore enseignait à Perse que la satire ne pouvait sans précaution se faire prècheuse : il lui montrait par deux exemples (Sat., 2, 3 et 7) qu’une diatribe versiliée pouvait parfaitement former une satire, mais une satire qui ferait rire aux dépens de son auteur si celui-ci ne s’efforçait d'éviter les ridicules ordinaires du genre : division trop didactique, banalité des anecdotes et des exemples, répétitions, abus des interrogations et retour perpétuel des mêmes formes de

raisonnement, emphase et trivialité, pédantisme rogue. Seule l'étude

détaillée des satires de Perse pourra nous montrer dans quelle mesure il a su se garder de ces défauts et aussi jusqu’à quel point, tout en imitant Lucilius et Horace, il est demeuré l'élève des moralistes stoïciens.

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