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PERSE ET LA DÉCLAMATION PHILOSOPHIQUE

La discussion ‘est toujours ouverte sur les relations qui ont pu exister à l’origine entre la satire latine et la diatribe cynico-stoïcienne,

(1) Cf. Fiske : Lucilius and Persius, p. 126-127.

(2) M. Lejay (Sat. d'Hor., p. 101) estime la doctrine d'Horace plus aristocratique que celle de Lucilius. « Lucilius, dit-il, n’écrivait pas pour la foule; mais il n'écrivait pas pour un cénacle » ; soit, mais ses œuvres, telles qu'elles étaient, plaisaient à Scipion et aux hommes de goût de ce temps-là, et Lucilius songeait à eux en les écrivant. Disons que, de Lucilius à Horace,

le nombre des délicats s'était fort accru dans la haute société romaine.

et je n’entends pas m'y engager. Mais, mème s’il était établi que la diatribe n’a eu aucune influence directe ni sur Lucilius ni sur Horace poète satirique, il ne faudrait pas conclure de là que Perse n’en ait rien emprunté pour son compte. La parenté des deux genres n’est contestée de personne, et Horace, dans les satires 5 et 7 de son second livre, en avait, pour ainsi dire, donné le symbole, puisqu'il y montre le stoïcisme et la satire se rejoignant pour peindre la folie humaine (1). Perse a donc pu chercher à combiner les procédés de l'un et de l’autre. Mais ce n'est pas évident a priori, car on peut douter quil ait jamais élé auditeur assidu des conférences morales failes pour un public nombreux. Il a dù suivre presque exclusivement, durant son initiation philosophique, les leçons de Cornutus, qui, étant surtout un érudit, ne pratiquait certainement pas la diatribe à la manière oratoire des maitres de Sénèque, Attale et Papirius Fabianus. Je me demande toutefois si son enseignement, lorsqu'il voulait se mettre à la portée d’esprits encore peu préparés, ne rappelait pas en quelque mesure, avec plus de simplicité, le genre d’exposilion de ces moralistès, ou plutôt, avec moins d’aisance familière, moins de chaleur aussi, celui de Musonius, dont les diatribes, autant qu’on peut s’en rendre compte à travers de médiocres rédactions, étaient de véritables causeries. Je ne doute pas que Cornutus n'usàt alors de comparaisons empruntées à la réalité courante, d'exemples tirés de la fable, de la littérature, de l’histoire ou de la légende des grands hommes ; qu'il ne citàt volontiers les poètes ; qu’il ne multipliât les interrogations ; qu’il n’aimât à prévoir les objections pour les mieux réfuter. Du reste, plusieurs de ces procédés élaient d’un emploi ordinaire mème dans les plus ‘savants traités de la secte (2).

J'irai plus loin : le stoïcisme se plaisait à montrer combien l’existence menée par la plupart des hommes est peu conforme à la nature ; ct Cornulus, pour développer chez ses élèves le goût du vrai, ne négligeait pas, je pense, de critiquer âprement et même de ridiculiser la vie si fausse et si vaine de tous ceux qui n’ont pas la sagesse et ne la cherchent point (3). Il devait même apporter dans ce genre de

(1) Cf. Lejay : Sat. d’'Hor., p. 380 et 381 ; p. 384.

(A CESE TES DINS6:

(3) Cf. Ch. Burnier : Le rôle des satires de Perse dans le développement du néo-sloicisme, p. 13 et 14.

Cie.

développement un esprit assez caustique si on en juge par les vers de la satire 5 (v. 5, 18) que Perse a mis dans sa bouche : l’emphase des poètes tragiques y est raillée sans indulgence ; et, si l'abus des métaphores et des tours forcés laisse apparaitre trop visiblement dans ce morceau la propre manière (le l’auteur, on peut croire cependant qu'il a voulu noter ici un trait du caractère de son maitre : uni au poète par une si parfaite sympathie, le philosophe avait peut-être comme lui, avec une cerlaine aptitude à saisir les ridicules, le goût, sinon le don véritable du trait satirique. Qu'on se rappelle aussi son mot cruel sur les grands projets poétiques de Néron.

IL est donc vraisemblable que Perse s’est trouvé préparé jusqu’à un certain point par l’enseignement même de Cornutus au rôle de satirique philosophe. Mais je veux rappeler ici qu'il avait eu très probablement l’occasion d'entendre, chez Thrasea, Musonius et Démétrius le cynique (1), c’est-à-dire deux hommes qui, bien plus que Cornutus, considéraient la morale comme la partie essentielle de la philosophie et s’appliquaient avant tout à cette thérapeutique des passions (2) que Cicéron, dans ses Tusculanes, reproche aux grands maitres du stoïcisme, tout occupés de diviser et de définir, d’avoir trop négligée (3). Nous chercherons si, dans le fond et la forme de ses salires, on ne peut rien retrouver de Musonius. Quant à Démétrius, si les citations que Sénèque fait de ses discours moraux ou de ses sentences sont exactes, il avait un goût prononcé pour l’antithèse (4) et pour les comparaisons (5), fussent-elles mal odorantes (6). Nous

(1) C£. supr., p. 106. e

(2) Musonius, cité par Plutarque : De cohib. ira, ?, p.453 d (— Hense: Hus. relig., p. 123, 8): deiv del Üeoumevopévous Brodv robs owleofat péAkovras. Peutêtre Musonius avait-il été comme Sénèque l'élève de Sotion et par suite, indirectement, le disciple de Sextius. V. sur ce point G. Heylbut : Zu Musonius und Sotion, Rhein. Mus., 39 (1884), p. 310 et suiv.

(3) Cicéron : T'uscul., 4, 5, 9 : ... Chrysippus et Stoici cum de animi perturbationibus disputant, magnam partem in his partiendis et definiendis occupati sunt, illa eorum perexigua oratio est qua medeantur animis nec eos turbulentos esse patiantur.

(4) V. par ex. : De prouid., 3,3 et 5,6; De beneñicüs, 7, 1, 4.

(5) V. par ex. : De benef., 7,1, 3; Epist., 67, 4.

(6) V. Epist., 91, 19 : Eleganter Demetrius noster solet dicere eodem loco

lisons aussi dans le De beneficiis (7, 9-10) un long morceau qui veut reproduire sa manière : c’est une tirade salirique contre le luxe et l'amour des richesses ; on y remarque, dans le délail, nombre d'expressions pittoresques dont l'invention revient peut-être à Sénèque, mais l'allure générale en est très oratoire et non sans banalité. Si nous avons à une image fidèle du langage de Démétrius, Perse devait le juger un peu vulgaire et ressemblant trop à celui de ces conférenciers, plus rhéteurs que philosophes, dont il ne pouvait goüter l’éloquence cousue de lieux communs mal rajeunis.

Nous savons qu’en Grèce la limite était diflicile à tracer entre la sophistique et la philosophie et que, en dépit des combats qu’elles se livraient depuis Socrate, elles sempruntaient sans cesse l’une à l’autre leurs sources de développements et leurs procédés. De même à Rome rhéteurs et maitres de philosophie, malgré leur hostilité réciproque, se rapprochaient bien souvent dans l’usage des mêmes thèmes et des mêmes figures. Sénèque le Père (Controv.,1, prael., 23) nous dit que Porcius Latro s'était constitué un magasin de traits sur la fortune, la cruauté, le siècle, les richesses, et qu'il plaçait ces traits dès qu'il pouvait les introduire dans ses controverses avec suffisamment d’àpropos. D’autres rhéteurs, en pareil cas, ne se contentaient pas d’une ou deux phrases brillantes, mais donnaient carrière à leur éloquence : qu'on lise, rapportées tout au long ou simplement résumées dans le recueil des Controverses et suasoires, des tirades d’Arellius Fuscus contre l'influence corruptrice des richesses et en l'honneur de la pauvreté (Contr., 2, 1, 4-8), de Papirius Fabianus sur le mème sujet (Contr., 2, 4, 10-15 : 5, 6-7) ou sur l'instabilité de la Fortune (Suas., 1, 8-10), d’Albucius sur l'égalité naturelle de tous les hommes (Contr., 7, 6, 18), de Cestius Pius sur les nombreuses routes que la nature nous a ouvertes vers la mort (Contr., 7, 1,9). Si on compare ces morceaux aux fragments de conférences morales cités par Sénèque le Philosophe ou aux déclamations dont il se plait à orner ses dialogues, ses traités ou ses lettres, on sera frappé de la ressemblance. Je

sibi esse uoces imperitorum quo uentre redditos crepitus : « Quid enim, inquit, mea refert sursum isti an deorsum sonent ? » — Hense attribue à

Démétrius ce qu'on lit chez Stobée, 3, 8, 20 : cf. Wendland : Die hell. rüm. Kultur 3, p. 85.

me contenterai d'indiquer, outre le pastiche de Démétrius mentionné tout à l'heure, une sortie d’Altale contre les richesses (Epist., 410, 14-20), une apostrophe véhémente contre les hommes que possèdent la cupidité, l'amour du luxe, la gourmandise (Epist., 89, 19-22) (1), de longues invectives contre la corruption du siècle (De ira, 2, 7, 2-9 ; Nat. quaest., 7, 31-32) et contre les raffinements qu'imagine le goût blasé des contemporains (Nat. quaest., 4, 13), des considérations abondantes sur les caprices de la fortune et les divers genres de mort dont tout homme est, à chaque instant, menacé (Ad Marc. de consol., 10; Nat. quaest., 6, 2, 2-9).

On peut remarquer, chez les rhéteurs aussi bien que chez les philosophes, l'allure satirique d’un grand nombre de ces morceaux. Mais si des lieux communs de ce genre, entendus ou traités pendant deux années d'éducation oratoire, ont pu contribuer à rendre Perse sévère pour les hommes de son siècle et à lui donner une expérience factice (2), la forme ne s’en est pas imposée à lui d’une manière tyrannique. Il avait déclamé trop peu de temps pour demeurer, comme plus tard Juvénal, le prisonnier des habitudes prises «dans les cris de l’école ». On voit, en particulier, qu'il n’abuse point du développement par énumération d'exemples. Aussi bien, pour tous les thèmes d’un caractère moral, c’est la rhétorique qui était tributaire de la philosophie ; lorsqu'un jeune homme passait de bonne heure des mains d’un rhéteur dans celles d’un philosophe, il s’en apercevait nécessairement et devait, du même coup, concevoir un dédain superbe pour les déclamateurs : il sentait toute la pauvreté de ce placage, maintenant qu’il était ou se croyait capable de contempler dans leur grandeur et de replacer dans l’ensemble imposant d’un système ces vérités ravalées par de simples phraseurs au rôle d’ornements oratoires. En tout cas, Perse a laissé voir plus d'une fois son mépris pour le développement tout fait et les déclamations pompeuses, en vers ou en prose : il raille les tirades des poètes contemporains contre les mœurs, le luxe, les festins des grands (Sat., 1, 67-68); or, on y retrouvait les mêmes procédés et souvent les mêmes traits que dans les lieux communs d'école, et, d'autre part, les rhéteurs employaient de plus en

) Cf. Epist., 90, surtout à partir du $ 14.

(2) Cf. supr., p. 19 et suiv.

plus la langue de la poésie ; il semble tourner en ridicule l'abus que l'on faisait du thème des grands hommes pris à la charrue (Sat., 1, 73-75); il se moque des maitres peu sages qui, à des enfants, donnent, comme sujet de composition oratoire, un discours à Caton qui va mourir (Sat., 3, 44-47). À plus forte raison devait-il condamner les philosophes dont la manière, oratoire à l’excès, cherchait toutes les occasions possibles de faire, comme on dit, le morceau et de multiplier les effets sûrs. Et de fait, son biographe nous l’assure (1), il ne fut pas séduit par l’esprit de Sénèque.

Sans doute le jeune ami de Thrasea pouvait reprocher au stoïcisme du maitre de Néron de ne pas être assez rigoureux ; mais il n'aura pas non plus pardonné au brillant écrivain ses perpétuelles amplitications, ses trop fréquentes énumérations d'exemples (2), par dessus tout la monotonie d'un style qui, ainsi qu'il arrive chez la plupart des orateurs, ne met en œuvre qu'un nombre assez restreint de tours, d'images, de figures et, en dépit de son caractère artificiel, sent l'improvisation. Dans les tragédies du philosophe, ne retrouvaital pas les mêmes défauts aggravés souvent d’une enflure choquante ? Lorsque, caché sous le personnage de Cornutus, il laisse l'honneur de recueillir les nuées de l'Hélicon à ceux qui feront bouillir la marmite de Procné et de Thyeste (Sat., 5, 7-9), il ne songe pas nécessairement aux vieux tragiques latins, Pacuvius et Accius : le persiflage peut s'appliquer à des poètes contemporains ; mais, malgré le nom de Thyeste, je n’affirmerai pas qu'il y ait là une allusion directe à Sénèque. Horace (Art poétique, v. 91) prend le trop célèbre festin comme type des événements dont l'horreur tragique ne saurait s’exprimer en vers simples et familiers : Perse parait se souvenir ici de ce passage de l'Arf poétique; la fin de vers o/la Thyestae correspond à la fin de vers coena Thyestae. On sait, d’ailleurs, que le sujet était classique ; Varius et Gracchus l'avaient traité sous Auguste (3), et il fut plus d’une fois repris après Sénèque. Quant au Ludus de morte Claudii, notre poète en réprouvait, j'imagine, l'inspiration faite de

(1) Cf. supr., p. 108.

(2) Sur ce point, il est arrivé à Sénèque de prévenir lui-même la critique avec bonne humeur (v. par ex., Epist., 24, 6; cf. Nal. quaest., ?, 21, 4).

(3) V. Schanz : Gesch. d. rôm. Lit., II, 13, p. 198 et 365.

rancune personnelle : mais, ici, le style était de nature à l’intéresser.

Il convient toutefois de prévenir un malentendu possible : si Perse dédaigne les procédés faciles de l’école, il n’en est pas moins vrai qu'il est tout pénétré de rhétorique. Ce n’était pas, je l’ai déjà dit, auprès du grammairien Cornutus qu'il eùt pu retrouver le sens et le goût du naturel et de l'énergie simple ; comment, d’ailleurs, le stoïcisme aurait-il mis en garde contre la vigueur factice ? Rien, chez les amateurs de lieux communs et de clichés de toute espèce, ne devait le choquer autant que le manque de travail et de science véritable du métier. lei encore il nous apparait bien comme l'artiste ambitieux de plaire aux connaisseurs ef qui ne veut pas d'un succès facile.

Cela n'implique point qu'il cùt, pour la parole vivante d'un Musonius ou d’un Démétrius, des exigences déplacées : chez ces prédicateurs sincères (1) la première préoccupation n’était pas de se faire admirer, c’élait de convaincre l'intelligence et d’entrainer la volonté. Perse sans doute vivait avec Cornutus dans une trop grande intimité d'esprit et de cœur pour s’abandonner à leur direction : du moins devait-il les écouter avec respect et, par eux, il a pu subir dans une certaine mesure l'influence directe du sermon stoïcien et du sermon cynique tels qu’ils étaient alors. Il en a retiré, je pense, un profit moral ; mais,

d'autre part, ne croyait-il pas avoir dérobé à son cher Horace le secret de faire de l’art avec les procédés et le langage ordinaires de ces exhortations ? Ces procédés et ce langage, il pouvait les étudier aussi dans les monuments de la littérature cynico-stoïcienne qui existaient encore en grand nombre. Si je doute que cette littérature ait joué dans l'éveil de sa vocation satirique un rôle prépondérant, je n'aurais garde d'affirmer avant tout examen qu’elle soit demeurée sans influence sur son art; on peut dire même que la vraisemblance est, à première vue, en faveur de l'hypothèse contraire; les diatribes de

(1) La sincérité de Musonius n'est pas douteuse. Mais on peut trouver chez Démétrius, même à travers les éloges que lui donne Sénèque, quelque chose de charlatanesque. Cette impression est confirmée par un passage de Tacite (Hist., 4, 40), où sont opposées l'attitude de Musonius et celle de Démétrius dans le procès de Publius Céler, délateur de Soranus : l'opposition n’est pas favorable à Démétrius qui défendit Céler (Iustum iudicium explesse Musonius uidebatur. Diuersa fama Demetrio, cynicam sectam professo, quod manifestum reum ambitiosius quam honestius defendisset).

Bion, en particulier, par leur tour satirique très marqué, surtout par la manière adroite dont l’auteur mèélait tous les tons et s'était créé, en exploitant le fonds si riche du langage populaire, un style à la fois très pittoresque et très savant, étaient bien faites pour retenir l’attention d’un écrivain soucieux de donner à la satire une forme vigoureuse et raffinée tout ensemble. Et Perse n'avait, ici encore, qu’à se laisser guider par Horace, qui s’était plu, un jour, à rapprocher ses propres satires des diatribes de Bion (Epist., 2, 2, 60) (1). La question, comme on le voit, a plusieurs aspects et on ne saurait la résoudre, s’il est possible d'y parvenir en l’état de nos connaissances, avant d’avoir analysé les satires de Perse dans tous les moyens d'expression qui S'y trouvent employés.

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