PERSE ET LA POLITIQUE
Mais, avant d'entreprendre cette analyse, il sera utile d'étudier la matière même de l’œuvre, de rechercher quelle place y est faite d’une part à l'élément satirique proprement dit, attaques contre les individus, peinture plus ou moins cruelle des mœurs de l’époque ; d'autre part à l'élément philosophique et moral, idées générales, critique des erreurs et des vices éternels de l'humanité, scènes et portraits dont les acteurs ou le modèle sont de tous les temps. Je ne dis rien de ce qu'on peut appeler l’élément personnel, souvenirs, confidences, impressions de voyage ou de choses vues, polémiques : nous savons déjà qu'il n’a, chez Perse, qu'un rôle tout à fait secondaire. Mais je n’ignore pas qu'on a souvent attribué à ses satires ou à certaines d’entre elles un caractère politique. La thèse, à vrai dire, semble
(1) Sur la portée de ce rapprochement, cf. Wendland : Die Hell. rüm. Kullur3, p.79:« Wenn Horaz selbst Epist., 2, 2, 60, die Diatriben des Bion als sein Vorbild nennt, so will er nur einen besonders berühmten und typischen Repräsentanten der Gattung nennen. »
démodée. Cependant, comme on la voit reparaitre de temps à autre (1), je ne l’écarterai pas sans discussion : d'ailleurs elle a eu pour elle, autrefois, des savants illustres comme Casaubon et elle peut se réclamer de certains témoignages suspects, mais anciens.
Ceux qui la soutiennent trouvent peu vraisemblable que Perse, élevé dans un milieu d'opposition, uni à Thrasea par des liens de famille et d'amitié, ait pu composer des satires sans flétrir, d’une manière ou d’une autre, le maitre indigne dont la dépravation risquait de corrompre le monde romain. A défaut de l’action politique, désormais impossible, on avait encore dans la littérature une arme efficace qu'il fallait seulement manier avec prudence : et Thrasea pouvait mieux que personne servir de conseiller et de guide à son jeune ami. Partant de cette idée, H. Lehmann, il y a une soixantaine d'années, sans nier que l’œuvre de Perse ne fût comme un cours de morale stoïcienne, voulait y voir en même temps une manière de pamphlet : elle aurait formé en quelque sorte un long portrait du prince considéré comme le vivant exemplaire de tous les vices qu’elle combat ; et linterlocuteur fictif que Perse, tant de fois, prend à parti, ce serait une image, aux lignes volontairement imprécises, de Néron luimême (2). Cela est ingénieux. Malheureusement Lehmann, je le mon- -trerai plus tard, n’a pas mieux réussi que les autres à fonder sur des arguments solides une hypothèse dont on peut fort bien se passer, quoi qu'il en ait dit, pour expliquer le succès des satires à leur apparition et pour rendre compte de leur obscurité.
Peut-on même invoquer en sa faveur la vraisemblance morale? Si j'ai donné dans la première partie de ce travail une idée juste du
(1) V. par ex. R. Pichon : Hist. de la litt. lat., p. 558 : «Sans nommer Néron en toutes lettres (la chose eût été impossible), Perse le met en scène sous le nom d'Alcibiade.» — R. Waltz : Vie de Sénèque, p. 9, n. 1 : «L’Alcibiade de sa quatrième satire est certainement Néron, comme l'a pensé Casaubon. » — Pretor : A few notes on the satires of Persius, Classical Review, 21 (1907), p. 73 et suiv.
(2) H. Lehmann a exposé ces idées à plusieurs reprises (V. Philologus, 6 (1851), p. 431 et suiv. : Zur Erklärung der Sat. d. Persius; Zeitschrift für. die Allertumswissenschaft, 10 (1852), p. 193 : Zur Erklärung von Persius erster Satire), mais nulle part avec autant de netteté que dans un programme du Gymnase de Greifswald (De À. Persii satira 5), notamment p. 8-9.
caractère de Perse et des influences qui se sont exercées sur lui, on doutera peut-être que ce jeune homme, épris des idées du Portique mais passionné pour les livres, l’étude et la poésie, n’ait pas considéré comme un tâche assez noble de prècher la morale stoïcienne en vers bien frappés. Et n’y avait-il donc que le prince pour mériter le mépris ou la pitié d’une conscience droite ?
On ne saurait rien tirer non plus des vers où Perse parle de Lucilius ni de ceux où il se met en quelque sorte sous le patronage des poètes de la comédie ancienne : à les lire sans idée préconçue, on n'y trouve nullement la preuve qu'il «se mouvait, comme eux, sur le terrain politique » (1). D'abord, dans ce morceau, Lucilius n’est pas nommé (2) à côté d’Eupolis, de Cratinus et d’Aristophane, mais à côté d'Horace : Perse réclame pour lui-même le droit de composer des satires, puisque Lucilius n’a épargné personne, puisque Horace, en jouant, ne craint pas de mettre le doigt sur les défauts de ses amis et de narguer
la foule : - . Secuit Lucilius urbem, RS Te Lupe, te Muci et genuinum fregit in illis ; Omne uafer uitium ridenti Flaccus amico Tangit et admissus circum praecordia ludit Callidus excusso populum suspendere naso.
(Sat., 1, 114-118).
Y a-t-il rien là qui laisse deviner l’intention de composer des œuvres marquées de l’antique liberté républicaine ? La satire d’Horace, sur laquelle Perse insiste particulièrement, laisse la politique hors de son domaine : le poète s’en est-il réclamé ici pour dissimuler son but véritable et calmer les défiances qu'aurait pu éveiller le nom de Lucilius ? Je n’en crois rien puisqu’on voit assez, en lisant son œuvre, qu'Horace a été réellement son modèle de prédilection.
D'autre part, s’il se recommande un peu plus loin aux lecteurs assidus de Cratinus, d'Eupolis et d’Aristophane, c’est qu’il veut, aux hommes vulgaires qui méprisent toute vraie culture, opposer les amis
(1) H. Lehmann : Philol., 6 (1851), p. 486 : «. .diese Worte. nôthigen uns anzuerkennen.. dass er (i. e. Persius), gleich ihnen (i. e. Eupolis, Kratinus, Aristophanes) sich auf politischem Gebiete bewegt. »
(2) Gf-suprip161ne.
des lettres grecques : or, parmi les auteurs grecs les plus admirés de ces esprits délicats, n’était-il pas naturel qu'un poète satirique tint à nommer ceux qu’une théorie répandue regardait comme les ancètres de la satire latine ? Cette théorie venait-elle de Varron ? On l’a dit (1), mais cela n'est pas certain, et, au surplus, il n'importe guère : Perse la trouvait chez Horace ; elle était peut-être acceptée de Palaemon et de Cornutus; cela devait lui suffire, et, en pareille matière, il n’était porté ni par nature ni par éducation à l’étude minutieuse et à la critique des sources. Mais on peut se demander jusqu'où s’étendait à ses yeux la parenté des deux genres ; la voyait-il tout entière dans l’usage de l'attaque nominative? ivepaort xapwieiv, lelle était la formule qui définissait pour les grammairiens le caractère distinctif de la comédie ancienne, et il semble qu'Horace, dans les vers célèbres où il rapproche Lucilius d'Eupolis, de Cratinus et d’Aristophane (Sat.,1, 4,1 et suiv.) et dans celui où il nomme Eupolis à côté d’Archiloque (Sat., 2, 3, 12) s’en lienne là. Mais ailleurs il a bien l'air d'aller plus loin etde considérer les poètes de la comédie ancienne comme les maitres du ridicule ; et le ridicule, mieux que lPinvective véhémente, lui parait ètre, pour le poète salirique, l’arme de choix (2) : .. Ridiculum acri
Fortius et melius magnas plerumque secat res:
Ii scripta quibus comoedia prisca uiris est,
Hoc stabant, hoc sunt imitandi.
(Sat., 1, 10, 14 et suiv.).
Ces vers, je croirais volontiers que Perse s’en est souvenu aussi. Sans doute il joint au nom de Cratinus Pépithète d'audazx et au nom d'Eupolis celle d’iratus ; mais il vient de caractériser sa propre satire par le mot ridere :
Hoc ridere meum, tam nil, nulla tibi uendo Iliade...
(Sat., 1, 122-123).
Et, d’un autre côté, la manière dont il oppose l’admirateur des vieux comiques grecs à l'homme grossier qui raille les crépides, qui a le
(1) V. en particulier, F. Leo : Varro und die Satire, Hermes, 24 (1889), p. 67. et suiv. Cf. P. Lejay : Sal. d’Hor., p. XLVH et suiv. (2) V. Lejay, op. cil., p. LV et suiv.
talent de dire à un borgne qu’il est borgne, ou qui se divertit, — avec quelle finesse! — aux dépens des mathématiciens, ne permet guère de douter qu'il n'ait voulu montrer dans la comédie ancienne un des modèles de la bonne plaisanterie. Et cette opposition mème, Horace ne la lui a-t-il pas suggérée par celle qu’il établit entre ces chefsd'œuvre du‘rire et l'oubli dédaigneux où le bel Hermogène et ses pareils affectent de les laisser :
… Hoc sunt imitandi : quos neque pulcher
Hermogenes unquam legit neque simius iste
Nil praeter Caluum et doctus cantare Catullum. (Sat. 1, 10, 17-19).
L'idée, assurément, n’est pas la mème; mais le passage était-il si difficile du mauvais goût des faux délicats et des pédants au mauvais goût des gens vulgaires ?
Oui, c’est bien la plaisanterie, mordante comme chez Lucilius, enjouée comme chez Horace, qui est, pour Perse, la manifestation propre de l'esprit satirique. Lorsqu'il s’écrie (Sat., 4, 9 et suiv.) :
Tunc, cum ad canitiem et nostrum istud uiuere triste
Aspexi ac nucibus facimus quae cumque relictis Cum sapimus patruos, tune tune …
ce qui vient, ce n'est pas une expression dans le genre de acit indignatio uersum, c'est un éclat de rire : « Pardonnez-moi, dit le poète, c’est plus fort que moi... Il n’y à rien à faire ! ma rate aime à s’épa-
nouir. J’éclate ».
.… ignoscite — nolo — Quid faciam? Sed sum petulanti splene — cachinno (1).
Il laisse l’invective aux orateurs. Cela ne veut pas dire qu'il s’interdira le sarcasme, et lorsque, par le choix des épithètes, il rappelle que le comique de Cratinus et d'Eupolis était souvent âpre, peut-être songe-t-il à lui-même. Mais qu'il se soit proposé, en invoquant ces noms, de mettre sur ses satires comme une étiquette politique, c’est une hypothèse qui ne repose sur rien.
(1) L'interprétation que je suis est tirée des scolies ; elle a été adoptée par F. Leo. L'interprétation traditionnelle de nolo peut se recommander cependant d'un rapprochement avec Horace, Sat., 2, 1, 4-5 ; mais cf. 101, VAE
nd ns