LA SATIRE Î ANNONÇAIT-ELLE UN CHANGEMENT DANS LA MANIÈRE DE PERSE
On a dit, je le sais, que, selon toute vraisemblance, la satire À avait été composée la dernière, et on s’est demandé si Perse n’y avait pas formulé un programme répondant moins à ce qu'il avait déjà fait qu'à ce qu’il se proposait de faire à l'avenir, et si, dans l’exécution même, nous n'avons pas ici un échantillon de sa nouvelle manière. Il aurait compris enfin que la peinture de la réalité contemporaine est l’âme de la satire, et, s’il n’eùt été arrêté par la mort, il se fût dès lors rendu plus digne de ceux qu'il salue comme ses maitres.
Mai: est-il bien vrai que la satire 1 ait élé écrite après toutes les autres ? O. Jahn le pensait (1) : par la composition, le style, la maturité, elle lui semblait très supérieure au reste du recueil. D'autre part, les vers 85 et suiv. font allusion certainement au procès de Pedius Blaesus qui est de l’année 813 ou 812 (59 ap. J.-C.), et c'est en 812 que Néron avaitdéclamé en publie, en s’accompagnant de la cithare, des vers sur Atiis et sur les Bacchantes dont Perse, peut-être, se moque un peu plus loin (v. 93 et suiv.). L’œuvre appartient donc aux dernicrs temps de la vie de Perse, mort en 62.
M. Gaar a développé récemment des vues analogues (2). Le prologue en choliambes est, dit-il, une pièce dédicatoire que le poète n’a pu écrire qu'à un moment où il était décidé à publier le recueil de ses satires. Mais, d’un autre côté, nous savons, par une affirmation formelle de son biographe, qu'ilavait laissé son œuvre inachevée (3). Voici comment les choses ont dù se passer : Perse, depuis sa sortie de l’école, c’est-à-dire depuis l’année 50, jusqu'à l'année 59, composa, avec la
(1) O. Jahn : Proleg., p. LXXXIT.
(2) E. Gaar : Persiusprobleme, Wiener Studien, 31 (1910), p. 128-155 et 233- 243. Cf. G.-A. Gerhard : Der Prolog des Persius, Philologqus, 72 (1913), p. 484.
(3) Vita Persi, 8 : Hunc ipsum librum imperfectum reliquit. Versus aliqui dempti sunt ultimo libro, ut quasi finitus esset.
lenteur dont nous parle la Vita Persii (1), les satires 2 à 6; puis il songea à en préparer une édition; mais il voulut y ajouter d'abord un prologue auquel il donna, selon un usage déjà répandu, la forme d'une dédicace séparée du reste et destinée à être attachée au côté extérieur du volume, puis une satire programme qui devait, bien entendu, devenir lapremière du recueil; mais, en critiquant dans ce morceau la poésie contemporaine, il sentit enfin la vraie nature de la satire et résolut d'enrichir son œuvre, avant d’en rien publier, de quelques pièces nouvelles plus conformes aux promesses de ce début. Seulement Ja composition de la satire 1 lui avait pris du temps, il était malade, et il ne laissa, comme témoignage de son projet, que quelques vers qui furent supprimés par Cornutus.
Cette hypothèse se heurte à diverses objections que M. Gaar n'a pas toutes prévenues ; et d’abord, en pareille matière, les impressions ne peuvent compter pour des arguments : or, à ne considérer que la forme, la prétendue supériorité de la satire 1 est impression toute pure ; je ne trouve pas, quant à moi, que l’art y soit plus Sùr que dans celles qui peuvent passer, parmi les cinq autres, pour les mieux venues, la deuxième, par exemple, ou la cinquième. Puis op n’a pas le droit de tenir pour évident qu’il ne manque rien à la satire 6. Sans doute le biographe s'exprime à ce sujet peu clairement : Versus aliqui dempti sunt ultimo libro ut quasi finilus esset. Mais si on cherche la solution du problème dans l'examen des derniers vers de la satire 6, on peut douter, nous le verrons, que cette pièce soit achevée, et, si elle ne l’est pas, tout le système de M. Gaar s'écroule : or, il admet comme un fait indiscutable qu’elle est complète. Il a dirigé tout son efiort contre le dernier paragraphe de la Vifa qui présente expressément la satire 1 comme écrite la première : ce paragraphe, sorte de supplément rattaché de la manière la plus gauche au reste du morceau, ne mérite pas la même confiance que le corps de la biographie : celui qui l’a rédigé, à une époque certainement assez basse, ne peut-il avoir lu dans un vieux commentaire que Perse venait de quitter l’école et les maitres quand il entreprit de composer dessatires, et, d'autre part, que, dans la satire 1, il avait imité le début du livre 10 de Lucilius ?
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Admettant alors sans examen que la satire 1, la première du recueil, était aussi la première dans l’ordre chronologique, n’avait-il pas rapproché ces deux indications ? bien à tort, car la satire 1 ne peut être antérieure à l’année 59 et, à cette date, Perse, depuis longtemps wallait plus à l’école. Mais M. Gaar triomphe peut-être trop vite. Il est possible que l’enseignement de Cornutus soit compris sous l’expression mor ut a schola magistrisque deuertit et que ces mots indiquent le moment ‘où l'instruction philosophique de Perse fut considérée comme achevée; or, cette instruction a pu être fort longue : on a rappelé à ce propos (1) que Cicéron ne termina réellement ses études qu’à l’âge de 29 ans. En ce cas, les six satires de Perse représenteraient le travail de trois années (59-62); mais l’œuvre est si courte que l’affirmation scriplilauit el raro et tarde serait encore justifiée. Je dirais même que la vraisemblance y gagne si je ne me rappelais qu'Helvius Cinna avait poli pendant neuf ou dix ans sa brève épopée de Zmyrna. Mais rien n'empêche que les vers sur Pédius, les seuls dans la satire où il soit expressément question d’un orateur, aient été ajoutés après coup et que Perse, par conséquent, ait rédigé cette pièce, sous une première forme, avant l’année 59 (2).
Quant à l'argument tiré par Jahn (3) du caractère particulier de l’œuvre, satire véritable en tête d’un recueil de sermons philosophiques, et du programme bien conforme à l'idéal du genre qui se dégagerait de la dernière partie, il ne me touche pas beaucoup. Le seul aspect de la réalité contemporaine dont Perse, étranger à la politique et au plaisir, eût une connaissance vraiment personnelle, c'était, hors la petite église stoïcienne, la vie littéraire, les lectures et les récitations de toute sorte. Il n’est pas étonnant que le sujet lui ait inspiré une œuvre plus animée et plus mordante que n’ont fait les thèmes philosophiques sur lesquels il s’est, partout ailleurs, rabattu. Mais n’étaitce pas précisément ce sujet qui devait tenter tout d'abord un jeune homme passionné pour la poésie et l'étude, s’il se décidait à écrire des satires ? Quant au programme dont on parle, il me parait, pour ce
(1) Schanz : Gesch. d. rôm. Lil., IT, 25, p. 88.
(2) M. Gerhard (art. cité) ne croit pas que la satire 1 puisse être la première de Perse. Il n’accorde d’ailleurs aucun crédit à la dernière partie de la Vita.
(3) Jahn : Proleqg., p. LXxXxHI.
qui est du fond, assez vague (1). Perse, en somme, ne promet pas autre chose que des œuvres franches et viriles de ton, dont la forme, dédaignant l’afféterie, mais soucieuse de l’art véritable, voudra plaire aux hommes de goût, En ce sens, il pourrait fort bien invoquer les noms d'Eupolis, de Cratinus, d’Aristophane et de Lucilius à côté de celui d'Horace, même pour introduire une série de satires purement morales (2).
Il n’est nullement invraisemblable, d’ailleurs, que la lectüre des poètes de la comédie ancienne ait exercé une influence directe sur Perse : il a pu lire leurs œuvres avec la préoccupation d’y chercher ce qui les rapprochait des satires de Lucilius et d'Horace et y remarquer du même coup certains procédés de développement, venus en partie de la sophistique, certains types de plaisanterie, une imitation savante de la langue populaire, qui se rencontraient aussi; je l’ai indiqué, dans la diatribe cynique et en étaient mème, surtout chez Bion, des éléments essentiels. Sur ce point encore, oa ne saurait conclure avant d’avoir étudié comment Perse compose et comment il éceait. Mais, aussi bien que la satire de Lucilius et d'Horace, la comédie ancienne nous apparait comme une œuvre avant tout personnelle : ici et là, le principal personnage, c’est toujours le poète, avec ses sympathies et ses antipathies, ses enthousiasmes et ses haines, ses idées, ses préjugés, avec toutes les réactions, en un mot d’un #”0i vivement impressionné par le réel. Ces réactions, la licence dionysiaque permettait aux comiques athéniens de les exagérer jusqu'au délire, tandis que, chez les deux grands saliriques latins, la fantaisie même demeurait raisonnable, mais, chez les uns et chez les autres elles étaient l'âme de l’œuvre : or, nous savons déjà combien, chez Perse, elles sont rares.
(1) On a pu dire qu’il ne faisait que reprendre, après Lucilius, après Horace «un credo satirique traditionnel ». (V. Fiske : Lucil. and Persius, p. 129).
(2) On peut, malgré tout, faire valoir un argument en faveur de l'opinion de Jahn : c'est que, par sa structure, cette satire se rapproche plus de la sixième que des autres : elle est rarement oratoire. Je reprendrai ce point de vue lorsque j'étudierai la composition.