‹ Essai sur PerseChapitre 32 sur 70 · PERSE ET LÉ MIME. SOPHRON · texte numérisé non relu

PERSE ET LÉ MIME. SOPHRON

Notre poète doit-il quelque chose aux autres formes de la poésie comique? La comédie nouvelle et la palliata ne lui fournissaient rien, en somme, qui ne fùt dans la satire latine et dans la diatribe : des dialogues familiers, des peintures morales, des sentences, des proverbes, des locutions populaires. Je rappellerai ici le passage de la

satire 5 où il utilise, après Horace, quelques vers de l'£unuque et les tourne en hexamètres. On a dit qu'il s'était reporté pour ce travail d'adaptation au texte de Ménandre, car les noms des personnages ne sont pas chez lui les mêmes que chez Térence : mais il avait pu lire l'original grec de ce morceau dans quelque ouvrage de morale stoïcienne ou, tout simplement, trouver les noms dans un commentaire sur les satires d’'Horace (1). Malgré tout, il me parait probable qu'il a pratiqué les poètes de la comédie nouvelle pour se perfectionner dans

- l'art du dialogue.

Est-ce un profit du même genre qu'il aurait cherché dans la lecture de Sophron, si vraiment on doit compter cet écrivain parmi ses modèles ? [épou<, lisons-nous chez Lydus ([lept aoyôv +5: ‘Popaioy rcareias I, AA), sb rounrhy Zogpova puphoacar 0EAwy, :7ù Avxsopoves mapñhôey &yavosy : « Perse, en voulant imiter le poète (2) Sophron a dépassé l'obscurité de Lycophron ». Le témoignage est tardif, puisque Jean Laurentius le Lydien, communément appelé Lydus, vivait au VI siècle, et il est peu sûr, car ce compilateur a mêlé sans critique et sans intelligence des informations de toute origine (3). Mais le fait en lui-

- même n’a rien d’'invraisemblable. Stace (Silves, 5,3, 157-158) nomme Sophron parmi les auteurs que son père expliquait à ses élèves, et

(1) V. van Wageningen : À Persi Flacci satirae, I, p. xxi et IL, p. 87.

(2) On sait qu'il ne faut pas prendre le mot à la lettre: les mimes de. Sophron étaient en prose : v. ci-après.

(3) V. Croiset : Litt. gr., V. p. 1023.

parmi les aateurs difficiles ; il le déclare compliqué et le rapproche précisément de Lycophron :

.. te pandere docti

Carmina Battiadae latebrasque Lycophronis atri, Sophrona implicitum tenuisque arcana Corinnae.

C'était, par cônséquent, un des écrivains dont la forme peu claire donnait aux grammairiens grecs du temps.de Perse l’occasion de faire briller leur science. Sans doute l’emploi du dialecte dorien — et du dorien populaire de Syracuse reproduit parfois jusque dans ses incorrections (1) —, la richesse aussi d’une langue qui empruntait des mots au vocabulaire de tous les métiers pouvaient suffire à rendre malaisée l’intelligence des mimes de Sophron. Mais il faut compter en outre pour une cause d’obscurité le grand nombre de proverbes qu’on y rencontrait ; souvent même il y en avait deux ou trois de suite, et l’œuvre, dans son ensemble, contenait à peu près toutes les locutions de ce genre, si nous en croyons l’auteur du [lsct tournveias attribué à Démétrios de Phalère (2). De fait, les fragments de Sophron que’ nous pouvôns lire encore sont, pour une bonne part, des proverbes ou des sentences faites à l’imitalion des proverbes (3). D'autres nous offrent des métaphores hardies (4), des allégories tournant à la devinette (5), des équivoques (6). Tout cela devait composer un style très savant en dépit de sa couleur populaire et destiné au public lettré. Il était d’ailleurs rythmé d’une manière particulière dont on n’est point parvenu, les fragments étant trop courts, à fixer les lois, mais qui en faisait quelque chose d’intermédiaire entre la prose et la poésie (7). Un style de celte nature apparentait les mimes de Sophron à l’ancienne et à la nouvelle comédie, à la diatribe et à la satire. Dans la marche générale du dialogue, dans la peinture des mœurs et des caractères, autant

(D) V. par ex. fragm. 61, 62, 63, 28 (Ahrens: De dialectico dorica, Gôttingue, 1843). | (2) [Demetrius] De elocut., 157 : … vol tagouiau wat voit ëèm” 4MAfdou Lofrar… cxéôov Gt nécus Ex Tüv doxdtuwv aôtod th racouuiac ExASEL Ectlv.

(3) V. par ex. fragm. 72, 73, 22, 13, 61, 98, 101, 27, 94 (Ahrens). (4) V. par ex. fragm. 7 (Ahrens).

(5) Par ex., fragm. 6 (Ahrens).

Par ex., fragm. 54 (Ahrens).

7) V. Croiset : Lüt. gr., III, p. 449; cf. Jahn : Proleg., p. c-ct.

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que nous en pouvons juger par des œuvres de même famille comme les Syracusaines de Théocrite et les Mimiambes d'Hérondas, ils reproduisaient la réalité de tous les jours avec beaucoup d’art et de vérité tout ensemble. Par là ils avaient pu séduire Platon, qui, selon Diogène Laërce, les introduisit à Athènes, les imita dans ses dialogues et en fit même, comme nous dirions, son livre de chevet (1). Si ce n’est pas une fable, untel patronage était pour eux une bonne recommandation auprès des philosophes et de leurs élèves.

On voit que l'attention de Perse a pu se porter pour plus d’un motif sur les mimes de Sophron. Je ne crois donc pas qu'on puisse écarter a priori le témoignage de Lydus et le tenir sans examen pour l’affirmation en l’air d’un érudit de peu de science et de peu de conscience, qui, découvrant, avec un flair pour une fois assez fin, une analogie réelle entre les œuvres de notre poète et celles du Sicilien, en aurait conclu que ceci a été le modèle de cela (2). Cette analogie a paru frappante à Jahn ; celui-ci, partant de la phrase de Lydus et s'appuyant sur une étude longue et précise du mime sous ses diverses formes, a tenté d'établir que les satires de Perse ont un caractère mimique bien marqué (3). Les philosophes avaient vu que la peinture morale présentée sous une forme dramatique, à la manière d’un petit mime, pouvait rendre des services dans l'éthique ; les satiriques latins avaient introduit dans leurs œuvres des scènes et des portraits du même genre : donc Perse était mis sur la voie aussi bien par ses études philosophiques que par la lecture de Lucilius et d'Horace. C’est aux mimographes, peut-être à Sophron plus qu’à tout autre, qu'il doit l’art de noter toutes les attitudes des personnages de manière à nous les faire voir ; comme eux, il fait des emprunts au langage populaire. La marche capricieuse et souvent peu nette que présente chez lui le dialogue,

(1) Diogène L., 3, 18: Ôdoxet 0 IAdrwv xx Ta Ewppovos To puuoypdpou ÉtBAix ucAnuéva roûros els AÜnvas diaxopiont xai APonoriont roùds adtüv: à nai eboebtvar no <ù xepaññ adrod. Cf. Quint.,1, 10, 17: Sophron... mimorum quidem scriptor sed quem Plato adeo probauit ut suppositos capiti libros eius, cum moreretur, habuisse credatur. — Cf. R. Fürster: Sophron und Platon, Rhein. Mus., 30 (1875), p. 316 et 35 (1880), p. 471.

(2) C'est pourtant l'opinion de M. Schünbach : De Persii in sat. sermone et arte, p. 10.

(3) Jahn : Proleg., p. LXxXxII-CVIHI.

paraît aussi à Jahn dériver du caractère mimique de ses satires : elles étaient faites essentiellement pour être lues à haute voix devant un auditoire, etle changement de ton suffisait pour avertir le public lorsque la parole passait d’un personnage à un autre.

Jahn, pour établir solidement sa thèse, aurait dù démontrer que ces divers caractères de la satire de Perse ne sauraient avoir leur origine dans d’autres modèles que le mime : œuvres des satiriques antérieurs, diatribes, comédies. Il ne l’a pas fait, et il n’est pas possible de le faire, tant les diverses formes de la littérature morale s'étaient pénétrées réciproquement. Je signaleräi à l’occasion ce qu'il peut y avoir de mimique dans les satires de Perse, mais je tenais à dire tout de suite qu’on risque de se fourvoyer si on cherche de ce côté la clef de l’œuvre. ; 3

Je dois reconnaitre toutefois que le mime, particulièrement le mime romain sous la forme littéraire que lui avaient donnée Labérius et Publilius Syrus, intéressait les rhéteurs et les philosophes du I” siècle après J.-C. Sénèque le Père nous dit{Controv., 7, 3, 8) que les petits jeunes gens ou les déclamateurs sans goùt comme Murredius se plaisaient à multiplier dans leurs controverses de vulgaires jeux de mots qu’on appelait traits à la Publilius, Publilianae sententiae; mais c'était, selon Cassius Severus, faire injure à ce mimographe : car, à côté des mauvaises plaisanteries qui étaient une des nécessités du genre et qu’il n'aurait pas fallu imiter, on trouvait chez Publilius des sentences mieux frappées que chez n’importe quel comique ou tragique latin ou grec, celle-ci par exemple : Tam deest auaro quod habet quam quod non habet; ou bien : Desunt luxuriae mulla, auariliae omnia ; ou bien encore : © uwita misero longa, felici breuis. Sénèque le Philosophe s’est approprié cette opinion de Cassius Severus. Il déclare dans le De franquillitate animi (11, 8) que Publilius dépasse en vigueur les génies comiques et tragiques toutes les fois qu’il laisse de côté les sottises du mime et les mots destinés aux gradins d'en haut; et on trouve un jugement analogue dans les lettres à Lucilius (8, 8). Aussi bien Publilius, si on met à part deux pièces citées l’une par Priscien, l’autre par Nonius (1), n’avait-il peut-être survécu

(1) Priscien : Gramm. lat., Il, p. 532, 5 ; Nonius, p. 133 Müller.

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que comme poèle gnomique : on a supposé que ses mimes, le plus souvent, élaient des improvisations dont ses admirateurs avaientretenu et répandu les traits les plus beaux ; ainsi se serait formé ce recueil de sentences monostiques qui, non sans altérations et interpolations, est arrivé jusqu'à nous (1). On ne peut affirmer cependant que le morceau plus étendu mis par Pétrone (Sat., 55,5) sous le nom de Publilius ne soit qu'un pastiche (2) ; du moins est-ce un document curieux sur la manière de l’auteur véritable ou supposé que ce petit développement salirique de seize sénaires contre le luxe : le thème est banal, mais l'expression a du pittoresque.

Quoi qu’il en soit, on ne saurait douter qu’un certain nombre des sentences de Publilius ne fussent classiques dans les écoles lorsque Perse-fit ses études. Nous devrons nous le rappeler à l’occasion et, par exemple, quand nous examinerons la facture de ce vers célèbre : Virtutem uideant intabescantque relicta. Mais rien ne nous autorise à supposer que le mime lalin, comme tel, ait eu de l'action sur notre poète : c'était, je pense, un genre qu’il méprisait fort.

En tout cas, répétons-le, il n’a voulu se réclamer que des plus hauts modèles : l’ancienne comédie, «capable par sa franchise, dira plus tard Marc Aurèle (11, 6), de faire utilement la leçon aux hommes et de les rappeler à la modestie par la liberté de son langage(3)», Lucilius, Horace. Est-ce Horace qui lui a fait connaître d'abord Lucilius? Je ne sais : on ne peut dire si Palaemon, dont le dédain pou r les vieux écrivains de Rome ne s’étendait pas à Térence, faisait aussi une exception en faveur du satirique. Charisius, il est vrai, qui a beaucoup pris à Palaemon, fait plus d’une remarque sur la langue de Lucilius ; mais ses sources, en ce cas, paraissentètre Caper, quiconnaissait, semble-t-il, les œuvres du poète par une étude personnelle, et Julius Romanus qui avait dépouillé un grand nombre de grammairiens antérieurs (4). De toute facon, Perse avait eu peu d'effort à faire pour découvrir Lucilius

dont la réputation ne semble pas avoir jamais subi d’éclipse complète, bien que les deux Sénèques ne le citent nulle part : on connait les témoignages de Quintilien (10, 1, 93) et de l’auteur du Dialogus de oratoribus (ch.23) sur ceux qui, de leur temps, préféraient ses satires à celles d'Horace. D'autre part, le goût de Perse pour le vieux poète a pu venir, dans une certaine mesure, de ses antipathies littéraires telles que nous allons les voir se dégager de la satire 1. Car, puisqu'il ne nous à pas dit assez nettement ce qu'il a voulu faire, il est temps de chercher ce qu'il a fait et, tout d’abord, quelle place il a donnée dans son œuvre à la peinture du présent.

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