MATIÈRE DES SATIRES DE PERSE
CHAPITRE PREMIER L'actualité dans les satires de Perse : la littérature
Du dialogue difficile à débrouiller par où commence la satire 1, une idée se dégage nettement : c’est que Perse a peu de confiance dans le goût de ses contemporains et ne se soucie pas de plaire à tout le monde. Peu lui importe que « Polydamas et les Troyennes » lui pré-. fèrent Labéon. Or, il voit précisément dans le désir de plaire et de se faire applaudir à tout prix la raison profonde de cette rage d'écrire qui possède les Romains de son temps. Quand ils composent, dans la solitude du cabinet, une œuvre quelconque, prose ou vers, ils n’ont d'autre pensée que de préparer, pour une lecture publique, des effets sûrs ; ils cherchent quelque chose de sublime qu'ils puissent réciter avec emphase. Le grand jour venu, ils se font beaux : soigneusement peignés, tout blancs dans une toge neuve et la sardoine au doigt comme pour l'anniversaire de leur naissance, ils viennent s'asseoir sur un siège élevé, ils se mettent à lire en donnant à leur voix les inflexions les plus onctueuses, ils se gargarisent avec leurs propres phrases, et ils en éprouvent une jouissance telle que leur regard se voile de langueur. Il faut voir alors les auditeurs se trémousser d’une manière indécente, comme si on les chatouillait, et le son même de leurs acclamations semble trahir le trouble de leurs sens : le lecteur, craignant d'’éclater, tant la vanité le gonfle, doit leur imposer silence.
Quel triomphe! et à quoi bon, sans cela, étudier et pâlir sur les livres ? Ce n’est pas non plus une petite gloire d’être montré du doigt, d'entendre dire : «C'est lui», et de savoir qu’une centaine de petits frisés, chez le grammairien, reprennent nos vers en chœur (1). Sans parler, ajoute ironiquement Perse, des succès posthumes qui atlendent nos poëtes : plus tard, dans les banquets, les fils de Romulus, le ventre plein, se feront réciter leurs œuvres, et l’on entendra un convive, paré d’un manteau chatoyant, faire couler lentement entre ses lèvres, d’une voix nasillarde et bégayante qui estropie les mots, un de ces poèmes si admirés aujourd’hui sur Phyllis, sur Hypsipyle ou sur quelque autre amante abandonnée. On ne saurait exiger, assurément, que les écrivains méprisent la louange et la gloire, et Perse reconnait sans peine qu'il n’y est pas lui-même insensible. Mais que valent, après tout, ces cris d’admiration dont on se grise ? On les prodigue aux œuvres les plus insipides, ils ne sont souvent qu’un moyen commode, pour des parasites et des flatteurs, de s'acquitter à peu de frais envers un patron riche et généreux, dont ils se moquerdnt par derrière. Mais ce que le public se plait surtout à louer chez les poètes contemporains, c’est l’élégance d’une versification coulante et l'éclat des lieux communs moraux. Aussi, que voit-on? Les adolescents même, encouragés par leurs pères, s’essaient à des ouvrages qui dépassent leurs forces : avant de s'être exercés à développer en vers latins les thèmes descriptifs les plus rebattus, ils entreprennent hardiment de faire parler les héros et de composer des tragédies ; et on les mettra bien au-dessus de Pacuvius et d’Accius, dont il est facile de railler le style suranné. Ainsi le goùt des jeunes gens s’altère pour toujours : ils se complairont jusqu’à la vieillesse en un vain cliquetis de mots, propre à ravir un auditoire de petits-maitres. Devant les tribunaux, même, l'affaire fût-elle des plus graves, eussent-ils à défendre leur propre honneur et leur propre vie, ils ne chercheront que les applaudissements, ils ne songeront qu’à balancer adroitement lantithèse et à parer leur style de figures savantes. Et que dire de
(1) Sur l'habitude de faire étudier, dans les écoles, des poètes vivants, v. Suétone : De gramm., 16. Noter que la même chose existe chez nous aujourd'hui: les recueils de morceaux choisis destinés à l’enseignement primaire et à l’enseignement secondaire font une place aux vivants.
cette élégance, si vantée, de la versification nouvelle ? Perse en donne quelques exemples — citations ou pastiches — et n’y voit que petites habiletés de facture et que molles cadences. Tout cela, il le déclare sans ambages, c'est de la littérature d’eunuque. A°ces grâces malsaines, il oppose la beauté mâle de l'Énéide ; il proclame la nécessité de poursuivre, d'un effort obstiné, l’expression vigoureuse : et c’est encore pour lui une manière de condamner les œuvres à la mode que de se donner pour patrons Lucilius, Horace et les poètes de la comédie ancienne.
CE QUE LA SATIRE À Doit A HORAGE
On a prétendu que, dans ses attaques contre les écrivains de son temps, Perse ne faisait que répéter en écolier docile une leçon apprise chez Horace (1). Il n’est pas difficile, en effet, de relever, entre les opinions littéraires des deux poètes, des rapports qui ne sont pas fortuits. Horace se plaint lui aussi que tout le monde écrive, les ignorants et les habiles :
Scribimus indocti doctique poemata passim ; (Epist., 2, 1, 117).
il nous montre les Romains de tout âge, adolescents et graves vieillards, dictant des vers à table, le front ceint de feuillage :
Pueri patresque seueri Fronde comas uincti coenant et carmina dictant ;
(Epist., 2, 1, 110).
et Perse dira, lui faisant écho :
Si qua elegidia crudi Dictarunt proceres ; (Sat., 1, 51-52).
Horace encore raille le poète riche que la louange trouve sensible
(1) H. Schiller : Gesch. d. rôm. Kaiserreichs unter Nero, p. 690.
même quand elle vient de ceux qui mangent à sa table ou qui, tout à l'heure, ont reçu de lui quelque présent :
Si uero est unctum recte qui ponere possit
DO TPNS D Ogre mirabor si sciet inter
Noscere mendacem uerumque beatus amicum.
Tu seu donaris seu quid donare uoles cui,
Nolito ad uersus tibi factos ducere plenum Laetitiae : clamabit enim : Pulchre ! bene ! recte !
(Art poét., 422 et suiv.)
Combinant ce passage avec deux vers de l'Épitre 49 du livre I (1) (v. 37-38 : Non ego uentosae plebis suffragia uenor Impensis cenarum et tritae munere uestis), Perse écrit (Sat., 1, 40 et suiv.) :
Sed recti finemque extremumque esse recuso « Eug'e » tuum et «belle ».........
Has reite calidum scis ponere sumen,
Scis comitem horridulum trita donare lacerna, Et «uerum » inquis «amo, uerum mihi dicite de me ». Qui pote ?
DS
Horace marque plusieurs fois son dédain pour les succès bruyants des lectures publiques et pour les applaudissements de la foule (Sat., 4, 4, 23 ; 1, 10, 73 ; Epist., 1, 19, 41); il ne se soucie pas que ses vers soient récités dans les moindres écoles (2), il est content s’ils ont pu plaire au petit nombre de vrais connaisseurs (Sat., 1, 10, 76 et suiv..). Il proclame en toute occasion la nécessité de ce travail patient, de ce contrôle sévère sur soi-même auxquels les poètes latins ont été trop souvent rebelles (3), mais dont les meilleurs de sa génération donnent l'exemple ; Lucilius a composé trop facilement des vers trop faciles ; s’il avait été le contemporain de Fundanius, de Pollion, de Varius, de
(1) Et peut-être avec un passage de Lucilius, si vraiment le vieux poète avait développé le même thème dans son livre 26 : M. Fiske (Lucilius and Persius, p. 130) suppose que le banquet dont il est question dans ce livre (v. 662, 66%, 665 Marx) est le prix dont un riche patron paie la louange; mais M. Marx (Lucil. reliq., Il, p. 242) rapporte les mêmes vers à un prodigue.
(2) Horace : Sat., 1, 10, 75 : Vilibus in ludis dictari carmina malis? Cf. Perse: Sal., 1, 29 : Ten cirratorum centum dictata fuisse Pro nihilo pendes ?
(3) Sat., 1, 4, 12; Epist., ?, 1, 167 ; ?, 2, 106-125; Art poélique, 290; 438.
ESSAI SUR PERSE 189 Virgile, il se serait souvent gratté la tête, il se serait rongé les ongles jusqu’au vif :
Saepe caput scaberet, uiuos et roderet ungues (Sat., 1, 74).
On reconnait là le modèle d’un des bons vers de Perse (Sat., 1, 106) :
Nec pluteum caedit, nec demorsos sapit ungues.
Enfin, il y a dans l’Ar£ poétique un trait contre les vers pauvres de fond, contre les riens harmonieux (v. 312 : Versus inopes nugaeque canorae), qui pourrait servir d’épigraphe au développement où Perse prend à partie la versificalion élégante et vide de ses contemporains. A côté de ces ressemblances qui sautent aux yeux, il en est de moins apparentes. Horace, dans la satire 10 du livre 1, lance plusieurs traits contre les Alexandrins de Rome, contre les prôneurs et les imitateurs de Catulle et de Calvus(v.17-19) (1).Le plus connu de ces cantores Euphorionis ou de ces vewreper, comme eût dit Cicéron, était alors, semble-t-il, Furius Bibaculus qu'Horace appelle (v.36) Turgidus Alpinus et qu'il raillera plus tard (Sat., 2, 5, 41) sous son vrai nom ; il attaque surtout Tigellius Hermogenes et Démétrius, deux chanteurs (2) qui ne voulaient connaitre que les écrivains de cette école et leurs modèles grecs. Il proclame la supériorité des classiques de la Grèce, tels que les poètes de l’ancienne comédie, sur les Alexandrins. De même Perse, à Part maniéré des vswresc de son temps, opposera la forte simplicité de Virgile imitant Homère, la vigueur de Lucilius et l'esprit d'Horace, disciples l’un et l'autre d'Eupolis, de Cratinus et d’Aristophane. Mais, s'ilretient les principes, il a fort bien senti que la réalité s'était modifiée depuis le siècle d’Auguste, et il nous à donné, de la vie littéraire de Rome telle qu’il pouvait la voir, un tableau qui est bien à lui. La fidélité de ses peintures et la justesse de ses critiques sont attestées par d’autres témoignages, par l’examen aussi des œuvres ou des fragnents trop rares qui nous restent de la poésie latine au temps de Claude et dans les premières années du principat de Néron.
(1) V. Lejay : Sat. d'Hor., p. 252.
(2) Et peut-être poètes à leurs heures, si on admet avec M. Lejay (p.252-253), que, dans l'expression nil praeter Caluom et doclus cantare Calullum, cantare