‹ Essai sur PerseChapitre 34 sur 70 · LECTURES PUBLIQUES ET POÈTES AMATEURS · texte numérisé non relu

LECTURES PUBLIQUES ET POÈTES AMATEURS

Quand vivait Horace, la mode des lectures publiques n’était pas encore générale; il ne la raille qu'en passant; il y voit une manifestation entre plusieurs autres de l’erreur très répandue qui fait du succès immédiat et bruyant un signe suffisant du mérite littéraire ; (4) il y signale un bon moyen, pourles membres d'une même coterie, de pratiquer Padmiration mutuelle (2). Un demi-siècle plus tard, ces lectures, favorisées par l’enseignement des rhéteurs qui habituaient les jeunes gens à se produire devant un auditoire, sont devenues un usage universel auquel Perse lui-mème s'est soumis ; on se rappelle que Lucain, l’entendant débiter ses vers, ne lui ménageait pas les éloges enthousiastes. Je me plais, il est vrai, à me représenter le poète agité, en semblable circonstance, de ce trouble sympathique que Pline nous peint chez le jeune Calpurnius Piso (3); et sa rougeur, je suppose, augmentait encore quand, pour un vers dont il était satisfait, les louanges des auditeurs parvenaient à ses oreilles : car, il avoue, il n'avait pas la fibre tout à fait durcie (v. 47) : ;

neque enim mihi cornea fibra est.

Il ne prétend point d’ailleurs condamner le désir de plaire. Pas plus qu'Horace, selon qui l'objet de la poésie est ou d’instruire (prodesse) ou de charmer (delectare) ou d'être à la fois utile et agréable (v. Art

a la même extension que cantores dans l'expression cantores Euphorionis

(Cic., T'uscul., 3, 45). Mais les v. 90 et suiv. ne me semblent pas favoriser cette interprétation.

(1) Sat., 1, 4, 22 et 1, 10,74.

(2) Epist., 1, 19, 39-40. :

(3) Pline le Jeune : Epist., 5, 17 : Commendabat haec uoce suauissima, uocem uerecundia : multum sanguinis, multum sollicitudinis in ore, magna

ornamenta recitantis. Etenim, nescio quo pacto, magis in studiis homines timor quam fiducia decet.

poét., 333-334) (1), pas plus, je pense, qu'aucun autre écrivain ancien, il n’eût compris une conception de l’art où « toute la beauté n’est que pour les artistes » (2) et, surtout, que pour l'artiste. Ce qu’il a senti, c'est le danger que faisait courir à la poésie latine cette coquetterie littéraire qui sacrifiait tout au triomphe d'un moment, sans même se demander de quoi ce triomphe était fait. Tous les défauts qu'il relève chez les auteurs de son temps procèdent de là. Mais à quelles œuvres, à quels écrivains s’attaque-t-il ?

Nous rencontrons tout d'abord le nom de Labeo (v. 4). Il ya un Labeo chez Horace (Sat., 1, 3, 82). Bücheler me parait avoir démontré (5) que celui de Perse est bien, comme l’indiquent les scolies (v. 4et v. 49), le même qui est appelé plus loin (v. 50) Allius. I était l’auteur d’une //iade latine (4), où il s’était attaché à rendre Homère mot pour mot, souvent d’une manière inintelligente ; les scolies nous en ont conservé un vers OÙ, raïdas est grotesquement traduit par prsinnos (5). Perse nous dit que l’œuvre avait été composée dans l’ivresse de l’ellébore (ebria ueratro : v. 51) et nous fait entendre ainsi qu'Attius Labeo élait poète en dépit d’Apollon. Mais il ne songe pas, j'imagine, à nous le donner pour un représentant considérable de la littérature du jour ; il se propose plutôt d'indiquer que les poèmes les plus mauvais ef les plus ridicules, comme l’//iade de Labeo, soulèvent des acclamations complaisantes el qu’on peut ainsi estimer les succès de ce genre à leur juste valeur. N’a-t-il pas voulu, cependant, laisser entendre du mème coup qu'il goùtait peu les imitations d'Homère alors à la mode ? Sans parler de l’/lias latina, qui date peut-être du principat de Tibère (6), et de la paraphrase latine que Polÿbe, l'affranchi de Claude, avait donnée des poèmes homériques, comme il avait donné

(1) Cf. Quint. : 3, 5, 2 : Tria sunt... quae praestare debeat orator, ut doceat; moueat, deleclet.

(2) «Malheur aux productions de l'art dont toute 1 beauté n’est que pour les artistes...» Voilà une des plus grandes sottises qu'on ait pu dire : elle est de d'Alembert.» (Journal des Goncourt, I, p. 329.)

(3) F. Bücheler : Rhein. Mus., 39 (1884), p. 289 et 63 (1908), p. 190.

(4) Et aussi d'une Odyssée : Labeo transtulit Iliadem et Odyssiam uerbum ex uerbo ridicule satis (scol. au v. 4). Perse (v. 50) ne parle que de l’/liade.

(5) Cf. Jahn : Proleg., p. cxvir.

(6) V. F. Plessis : La poésie latine, p. 531.

une paraphrase grecque de Virgile (1), nous savons que Lucain avait

composé dans son adolescence, sous le titre d’/liaca, un poème « qui devait contenir la mort d'Hector, la vengeance d’Achille et les supplications de Priam » (2). Donc, lorsque Perse écrit (v. 122-123) :

Hoc ridere meum, tam nil, nulla tibi uendo Iliade,

le trait pourrait atteindre d’autres poètes que Labeo (3). Une scolie nomme ici Néron, pour ses 7roica. Mais, si ce poème racontait,

comme on le pense, la chute et l'incendie de Troie, ce n'était pas une

imitation directe d’Homère, et il n'est même pas sûr que Perse ait pu le connaitre, puisque ce fut le morceau de concours du prince aux Quinquennalia de l’année 65 (4).

Après cette attaque directe, Perse s'en tient pendant quatre-vingts vers à des critiques impersonnelles. Un premier trait qu'il relève dans le style nouveau, c’est la recherche du grand (v. 13-14) : scribimus… grande aliquid. 1 y revient plus bas (v. 68) : res grandes nostro dat

(1) V. Sénèque : Ad Polyb. de consol., 8, 2 et 11,5. Cf. Schanz : Gesch. d. TOM. LUS TL 83; p.119; (2) A. Cartault : Rev. de Phil., 11 (1887), p. 14. Cf. Stace : Silv., 2, 754 et

suiv.: AC primum, teneris adhuc in annis, Ludes Hectora Thessalosque

currus Et supplex Priami potentis aurum.

(3) Le sens est peut-être : «Je ne le vendrais pas pour ce qu'il y a, aux yeux d’un poète, de plus précieux, pour la gloire d’avoir fait l’/liade ».

(4) C'est du moins à cette fête qu'on rapporte l'indication suivante donnée par Dion Cassius, 62, 29, pour l’année 65: xai more nai ërè iv rod Oedroov dpxuotoav ëv .ravônuuw Tivi Péx xatéêr uxt véyvw Towrxd Tiva Éavrod touuara. Cf. Tacite: Ann., 16, 4, où il est dit, à propos des Quinquennalia de cette même année: Nero... diclilans se aequum aduersuin aemulos et religione iudicum merilam laudem assecuturum, primo carmen in scena recitat. I] résulte de la première églogue du ms. d'Einsiedeln (n° 266, v. 38: voir A. Riese : Anthol. lat., N° 725, et E. Baehrens: Poet. lat. min., III, p.62) que Néron fut couronné dans un concours pour un morceau où était chantée la ruine de Troie. Cette Halosis Il, dont il est question ailleurs (cf. Dion C. 62, 18; Suét.: Ner., 38 : Tac.: Ann.,15, 39), était sans doute une partie des Troica ; n’est-ce pas à elle qu’il faut rapporter l'indication donnée par Dion, 62, 29? Cette indication pourrait alors se confondre avec celle des Bucol. d'Einsiedeln. Cf. encore la Troiae Halosis de Pétrone, Satir., 89. Mais, là, nous avons affaire à un couplet tragique.

- Musa poetae; et, au début de la satire 5, il s’est copieusement moqué, en son propre nom et par la bouche de Cornutus, des poètes, surtout des poètes tragiques, grande locuturi, qui recueillent les nuées sur l’'Hélicon (v. 7), qui ont Pair de manœuvrer sans cesse un soufflet de forge (v. 10-11), qui gonflent leur bouche pour en faire sortir le vent à grand bruit (v. 12), qui enflent leurs pages de «riens habillés de noir » (non. studeo pullatis ut mihinugis pagina turgescat, v. 19-20), qui donnent du poids à de la fumée (v. 20). Horace avait déjà dit (Art poét., 27) : professus grandia lurget. Mais les deux Sénèques, Pétrone et Quintilien signalent, eux aussi, l’emphase comme une des maladies littéraires de leur temps. Sénèque le Père parle à plusieurs reprises de l'enflure (fumor) de certains rhéteurs ; il en donne des exemples (v. Contr., 9, 2, 27; 10, Praef., 9 ; 10, 1, 14; Suas., 1,12)., ét il nous fait un portrait comique d’un certain Sénèque surnommé Grandio, chez qui ambition de dire de grandes choses (cupiebat yrandia dicere), était telle qu’il finit par tomber dans la folie des grandeurs. Sénèque le Philosophe ne blâme pas les écrivains qui visent au sublime ; il félicite Lucilius de porter haut ses ambitions poétiques (Epist., 79,6 : iam cupis grande aliquid et par prioribus scribere) ; il juge même inévitable, en pareil cas, d'arriver parfois jusqu’à la limite du goût ; mais il se plaint que certaines gens aiment les fautes de goût elles-mêmes (1) ou se plaisent aux hyperboles (2). Aussi bien est-il facile de trouver chez lui, et chez Lucain, et de la grandeur véritable et de la fausse : les tragédies, en particulier, et la Pharsale pourraient fournir maint passage où la limite est largement dépassée. Pétrone parle de l’enflure des pensées et du vain cliquetis des phrases (3) chez les rhéteurs de son siècle et y oppose l’éloquence vraiment grande et pour ainsi dire pudique qui ne souffre ni fard ni bouffissure, mais s'élève par sa naturelle beauté (4). Quintilien, enfin, ne manque jamais de relever l’em-

(1) Epist., 114, 11: Sunt qui non usque ad uitium accedant (necesse estenim hoc facere aliquid grande tentanti) sed qui ipsum uitium ament.

(2) Epist., 114, ? : sensus audaces.

(3) Petr. Satir., 1,2 : nunc et r'erum lumore et sententiarum uanissimo strepitu hoc tantum proficiunt ut, eum in forum uenerint, putent se in alium orbem terrarum delatos.

(4) Ibid., ?, 6: Grandis et, ut ita dicam, pudica oratio non est maculosa nec turgida, sed naturali pulchritudine exsurgit.

phase comme un des vices de ce style affecté (x2x2£nncv, cacozelia, corruptum dicendi genus) qu’il reproche à ses contemporains (1). Dans le tableau pittoresque qu’il nous fait (v. 15-21) d'une lecture publique, Perse n'indique pas la nature de l'œuvre lue. Les expressions dont il se sert pour peindre les regards pâmés de l’auteur et l'attitude du public tout palpitant de volupté ont fait croire à plusieurs érudits qu’il s'agissait ici de vers obscènes ou, tout au moins, érotiques, de priapées, peut-être, ou d’épigrammes, ou d’élégies amoureuses. Mais le poète n’a songé, je pense, qu'au plaisir suspect dont frémissent les auditeurs sous la caresse des modulations molles. Ces modulations, il les caractérise par les mots liquidum plasma (v. 17) : « inflexion fluide, fondante », et, lorsqu'il écrit (v. 21) : fremulo scalpuntur ubi intima uersu, il veut parler, sans doute, de ces rythmes sautillants, de ces déhanchements vocaux, pourrait-on dire, qui agissent sur les sens comme une musique voluptueuse ou le spectacle d’une danse lascive. Que l’on compare les expressions de Sénèque le Père à propos des pelits-maitres qui rendent leur voix assez ténue pour égaler la caresse des voix féminines (Contr., 1, praef. 8 : ad muliebres blanditias extenuare uocem), de Sénèque le Philosophe critiquant ces phrases qui ne sont pas construites, mais modulées, tant elles sont caressantes et coulent mollement (Epist., 114, 15 : quorumdam non est compositio, modulalio est : adco blanditur et molliter labitur) (2); de Quintilien qui dit, se souvenant peut-être du présent passage : « Il faut que la manière de lire (chez le grammairien, lorsque les enfants lisent des vers) soit avant tout virile, qu’elle ait à la fois de la gravité et de la douceur ; et, sans doute, elle ne doit pas être ce qu'elle est pour la prose, puisqu'il s’agit de vers et que les poètes nous disent euxmêmes qu’ils chantent ; mais elle ne doit pas pour cela dégénérer en un chant ni prendre une inflexion efféminée, défaut très répandu aujourd’hui (Inst. orat., 1, 8, 2 : Sit autem inprimis lectio uirilis et cum suauilate quadam grauis ; et non quidem prosae similis, quia

(1) Quint.: Znst. oral, ?, 3, J:tumidos et corruptos et tinnulos et quocumque alio cacozeliae genere peccantes; 8, 3, 56 (définition du xaxé£nhov); 10, 2, 16 (funt pro grandibus tumidi) ; 12, 10, 73 et 80. — Cf. le traité Iep? Gbovs, ch. 2.

(2) Cf. De breuit. uit., 12, 4: ... uocem, cuius rectum cursum natura et optimum et simplicissimum fecit, inflexu modulalionis inertissimae torquent.

carmen est el se poetae canere testantur ; non tamen in canticum dis-

soluta (1), nec plasmate, ut nune a plerisque fit, effeminata). Mais c’est Juvénal qui nous fournit ici le meilleur commentaire des vers de notre poète : « Quod enim, lisons-nous chez lui (Sat., 6, 195-196), non excitet inguen uox blanda et nequam ? digitos habet » (2). Notre poète, d'ailleurs, a précisé lui-même sa pensée lorsqu'il a rendu sensible par les exemples que nous trouvons plus loin (v. 92 et suiv.) le manque de virilité des harmonies et des rythmes à la mode. Le désir de multiplier les modulations propres à flatter l’oreille, voilà précisément ce qui favorisait cette mollesse de la versification. On vit de même, au XVIII siècle, le goùt de la mélodie facile se développer chez les musiciens italiens trop avides de succès.

Perse raille ensuite (v. 30-35) un autre aspect de ce qu’on pourrait appeler la manie littéraire du temps. L'usage de faire lire ou déclamer des vers, dans les banquets, par des esclaves dont on avait cultivé les dons vocaux, ou par des acteurs, esb bien connu (3). Mais ici le personnage richement vêtu qui récite un morceau larmoyant est un des convives. C’est ainsi que, dans le Satiricon de Pétrone, Trimalchion, au cours d’une conversation sur les poètes qui s’est engagée à sa table, se met à débiter des vers de Publilius (4) contre le luxe.

Cette tirade morale, dans un festin d’une somptuosité ridicule, arrive plus à contre temps encore que les plaintes d’une amante au milieu d’un groupe de joyeux buveurs. Mais l’intention de Perse est moins peut-être de faire ressortir un amusant contraste que de donner une nouvelle preuve du mauvais goût régnant. On ne se soucie plus des chefs-d’œuvre (5); ce qu’on acclame, dans les banquets comme

(1) Cf. Sén.: Epist., 114, 1 : explicatio . in morem cantici ducta.

(2) Cf. dans les vers du ms. d'Oxford (Leo : A. Persii Flacci, D. Junii luuenalis saturae, p. 145 (Sat., 6, 365; 23-24) : « Suspectus tibi sit quanto uox mollior et quo Saepius in teneris haerebit dextera lumbis (souvenir de Perse, 1, 20-21 : cum carmina lumbum intrant) ». |

(8) V. Plin.: Epist., 1, 15, 2; 9, 17,38; Pétrone : Satir., 59, 2 et suiv.; 68, 4 et suiv. |

(4) Pétrone : Satir., 55, 5 et suiv. Ce n'est peut-être qu'un pastiche de Publilius Syrus : cf. supr., p. 183.

(5) Juvénal au contraire (Sal., 11, 177) promet à son ami Persicus qu'on récitera, pendant le repas auquel il l'invite, des vers d'Homère et de Virgile.

dans les salles de lecture, ce sont les productions fades d’un art énervé. Malheureusement, il est difficile de savoir ce qu’étaient ces Phyllis, ces Hypsipyles, toute cette poésie éplorée alors en vogue. Il y a dans les Héroïides d’Ovide une lettre de Phyllis à Démophoon et une lettre d'Hypsipyle à Jason (Hér., 2 et 6), remplies lune et l’autre de lamentations et de, reproches ; d’autre part l’épithète de plorabile dont Perse se sert ici (watum et plorabile si quid) rappelle celle de febilis appliquée par le même Ovide à l’élégie (Am., 3, 9,3; cf. Her., 15,7). Fautil supposer que les Æéroïdes avaient eu d’autres imitateurs que Sabinus (1)? Assurément, rien ne prouve que les six dernières, celles qu’on appelle les lettres doubles, non plus que la quinzième, soient l'œuvre d'un poète contemporain de Néron ou des Flaviens (2); mais il n’est pas impossible que le genre eût survécu à son inventeur et que, même, on eùt repris certains thèmes déjà traités par lui. En tout cas, les AHéroïdes, avec leur élégance monotone, leur caractère sentimental et sensuel, tout moderne dans un cadre mythologique, leur allure volontiers oratoire, étaient peu faites pour plaire à Perse-D'une Phyllis de Tuscus, poète du siècle d'Auguste, nous n'avons que le titre (Ovide : £x Ponto, 4, 16, 20 : Quique sera nomen Phyllide Tuscus habet) : mais, puisque cet ouvrage avait suffi à rendre son auteur célèbre (3), c'était, plutôt qu'une simple élégie, une épopée ou, tout au moins, un épyllion. L'épyllion, représenté à l’époque de Cicéron par des poèmes comme les Noces de Thétis et de Pélée, de Catulle, l'Zo de Calvus, la Zmyrna d’Helvius Cinna et, sous Auguste, par la Ciris etle Culex, était probablement demeuré en faveur au I‘ siècle de notre ère : une des œuvres les plus lues et les plus admirées alors, je veux dire les Métamorphoses d'Ovide, était-elle autre chose qu’une collection d’épyllia ? On s’est demandé si Lucain n'avait pas abordé le genre dans son Orphée, sur lequel, à vrai dire, nous manquons de

(1) V. Ovide : Am., 2, 18, 29 et suiv.; cf. Ex Ponto, 4, 16, 18.

(2) V. Plessis : La Poésie laline, p. 429 et suiv.

(3) C’est ainsi que je comprends l'expression nomen habel. Je n'ignore pas qu'on a voulu en tirer un autre sens : le poème de Phyllis aurait valu à son auteur un surnom, sans doute celui de Démophoon ; le Démophoon de Properce (2, 22, ?) serait alors notre Tuscus (v. Schanz : Gesch. d. rüm. Lit., IT, 15, p. 364 (n° 319, 10). Cette interprétation me semble de pure fantaisie.

ESSAI SUR PERSE 197 renseignements précis (1). L'histoire de Phyllis et celle d'Hypsipyle pouvaient aisément être traitées sous cette forme. Mais la seconde avait fourni à Euripide une tragédie dont les papyrus d’Oxyrynchos nous ont rendu des fragments considérables (2). Perse aurait-il en vue des monologues ou des tirades empruntées- aux tragédies mythologiques du temps? Je crois, pour ma part, à cause du mot plorabile qui me semble caractéristique, qu’il s’agit de morceaux élégiaques : il est vrai que l’analogie était grande entre des élégies comme les Héroïdes el certains monologues tragiques (3).

En revanche, je ne sais s’il faut appliquer à des élégies proprement dites le mot e/egidia que nous rencontrons plus loin (v. 51-52 : si qua elegidia crudi dictarunt proceres). Casaubon (4) pense qu'il désigne toute espèce de petites pièces, parce que les débutants essayaient d’ordinaire leurs forces dans de courtes compositions en vers élégiaques et que, d’ailleurs, Dion Chrysostome appelle ?Asyeicv une épitaphe écrite en hexamètres dactyliques. Je n’en suis pas sûr. Mais je ne crois pas non plus qu'il faille voir dans ce diminutif un simple équivalent dédaigneux de e/egi (5). Il s’agit vraisemblablement d’épigrammes telles que cet e/egidarion débité par Eumolpe dans le Safiricon de Pétrone (109,9) (6). Aussi bien, lorsque Perse parle de grands personnages qui improvisent l'estomac plein, il se souvient d'Horace, mais il se ren-

contre encore avec Pétrone, dont le Trimalchion, au milieu du repas, prend texte d’un incident arrangé d'avance pour écrire une épigramme bachique qu'il lit à ses convives (7).

1) V. Biographie de Vacca, 13, et Stace : Silo., 2, 7, 59; cf. Lejay : Lucain, SDS ne 13.

2) V. Grenfell et Hunt : The Oxyrynchus Papyri, vol. VI, p. 19 et suiv. (3) Plessis : La poésie latine, p. 433-434.

4) V. Casaubon-Dübner, p. 73.

5) Exigui elegi dit Horace (Ars poel., 7T) en opposant le distique élégiaque à l'hexamètre dactylique xatà oviyov.

(6) La pièce est formée de la juxtaposition de trois distiques élégiaques et de sept hendécasyllabes phaléciens.

(7) V. Satiricon, 55, 2-8. C'est un impromptu fait à loisir, puisque tout était préparé; les mots non cogitalione dislorla sont ironiques.

Page 1