LA VERSIFICATION A LA MODE
Un trait précis dont nous pouvons vérifier la justesse, c’est ce que Perse dit de cette versification d’une élégance molle, sit admirée du public de son temps. Nous ne trouvons rien de semblable dans les critiques d’Horace contre les Néo-Alexandrins, contre les cantores Euphorionis du siècle d’Auguste. Il s’est plaint plusieurs fois, comme d’un défaut encore répandu, de l’indulgence excessive des Romains pour les vers rocailleux de leurs vieux poètes et a toujours «semblé croire que le danger, pour la versification latine, ce n’était pas de devenir trop coulante, mais de demeurer pesante et rude (1). De fait, bien que Catulle ait une facture très savante, il abuse du spondée jusqu’à l’employer dans la proportion des deux tiers environ et il ne s’interdit pas les élisions dures. On peut en dire autant de l’auteur de la Ciris, cet épyllion à la manière alexandrine qui reste pour nous, avec les Voces de Thétis et de Pélée, le meilleur exemplaire du genre (2). Et, selon Quintilien, il y avait chez Gallus, grand admirateur d'Euphorion, plus de dureté que chez les autres élégiaques : durior Gallus (Inst. orat.,10, 1, 33). ILest vrai que le mot, ici, semble S'appliquer avant tout au style. En tout cas les œuvres de cette école poétique avaient toujours quelque chose de laborieux, et on pouvait leur oppposer la grâce et le fini des Bucoliques (3). Mais Horace n’a connu que les débuts d’un poète dont l'influence allait modifier, surtout en matière de versification, le caractère de l’Alexandrinisme latin : je veux parler d'Ovide. Par la prédominance accordée au dactyle, par la manière adroite dont il en règle
(1) Horace : Sat.,1, 4,8; 10, 58-59; Epist., à, 1, 66 et 160; Ars poet., 263 (Non quiuis uidet immodulata poemata iudex Et data Romanis uenia est indigna poetis) et 274.
(2) Le Culex est un épyllion d'un genre particulier, proche parent de l'idylle : c'est une pastorale. Cf. Ch. Plésert : Le Culex, Étude sur l'Alexandrinisme latin (Paris 1910), p. 260 et suiv.
(3) Horace : Sat., 1, 10, 44.
les combinaisons avec le spondée, par une tendance sensible à éviter l'élision des finales longues ou en » (1), Ovide a fait école bien plus que Virgile, dont le génie ne néglige au profit du beau aucune liberté légitime ; le premier, il a donné aux oreilles latines l'habitude de cette élégance trop uniforme qui sera jusqu’à Claudien, en dépit de quelques retours offensifs de l’archaïsme, la marque des poètes de second rang. Sans doute, il n’apportait pas une formule nouvelle, On a eu raison de dire que ce qui triomphait avec lui, c’était au fond «le rigorisme des Cantores Euphorionis, pour qui la perfection du métier est l'essentiel de la poésie» (2). Mais Catulle, Calvus, leurs amis et leurs élèves n'étaient pas arrivés à réaliser entièrement l'adaptation de la technique alexandrine aux ressources de la langue latine, et, pour parler comme Perse (v. 63-64), on n’eût pu promener l’ongle sur le marbre de leur œuvre sans rencontrer plus d’une aspérité. D'autre part, il était plus aisé de plagier Virgile, même le Virgile des Bucoliques, que de l’imiter : au contraire la virtuosité d’Ovide laissait en général surprendre ses procédés, et, grâce à lui, la versification latine devint un instrument docile, dont il ne fut point malaisé au premier venu, après un peu d'étude, de tirer des sons agréables.
On essaya même de renchérir sur le purisme métrique du modèle. Dans le poème du Noyer, qui offre une imitation très directe de sa manière, se révèle un auteur encore plus soigneux que lui de s'’interdire les élisions dures ; les élégies sur la mort de Mécène appellent la même observation (3). L’/lias latina, qui se place entre la mort d’Auguste et la mort de Néron, se fait remarquer aussi par une application minutieuse des règles du vers : la finale d’un mot fambique ou d’un mot crétique n’y est jamais élidée; nulle part la finale en o n’y est abrégée, en dehors des mots ïambiques ou crétiques pour lesquels cet abrègement est autorisé par l'exemple des meilleurs poètes. Les fins
(1) V. Plésent, op. cit., p. 424. Il donne le tableau suivant : finales élidées : Virg.: Én.,1: longues : 1 élision sur8, 8 vers ; en m : 1 sur 7, 7; brèves : 1 sur 4, 3. — Ovide : Mét., 1 : longues : 1 élision sur 97 vers ; en m : 1 sur 33 vers; brèves : 1 sur 6 vers. — Culex : longues : 1 élision sur 102 vers ; en m : 1 sur 102 vers ; brèves : 1 sur 10 vers.
(2) Plésent, op. cit., p. 485.
(3) V. F. Plessis : La poésie latine, p. 46%.
de vers sont irréprochables (1). Sous Néron, Calpurnius se montre, dans ses églogues, versificateur scrupuleux et élégant ; il n’élide guère que les brèves, le plus souvent au premier pied, et cela même rarement : ilsuit dans le traitement de l’o final les mêmes principes que l’auteur de l’/lias latina (2); les seuls monosyllabes qu'il admette à la fin du vers sont les formes verbales es et esf ou l’indéfini guis dans la formule si quis (Egl. 7,16); dans les 50 premiers vers de l’églogue 1, je trouve 8 fois (v. 10, 12, 31, 34, 37, 38, 46 et 47) la césure Lara reizoy spoyaioy encadrée par la trihémimère et l'hephthémimère, et, dans les 42 autres vers, la penthémimère ne fait jamais défaut. Des deux fragments d’églogues du manuscrit d’Einsiedeln n° 266, églogues dont la composition remonte égalementau temps de Néron, le premier (49 vers), en dehors de 4 aphérèses (v. 5, 12, 15, 37) et de trois apocopes (22, 30, 39), n'offre que trois élisions (v. 11 : eligé utrum; v. 19: Pergite io pueri ; v. 45 : ergo ut), toutes au premier pied; le deuxième (39 vers) en a moins encore (4 apocopes, aux vers 7, 17, 25, 30) (3). Mais, parmi les œuvres de ce temps, c’est peut-être le Panéqgyrique de Pison qui laisse le mieux sentir la monotonie de cette correction trop mécanique. On n’y a relevé que trois élisions (aux vers 24, 81, 168; il y à de plus une aphérèse au v. 14), toutes les trois au premier pied. La CÉSUrE xazx Toitoy Tpoyaioy, encadrée par la trihémimère et l’hephthémimère, y revient quatorze fois. Sur les 261 vers de la pièce, j’en compte 196 qui commencent par un dactyle; dans les 25 premiers vers je trouve, abstraction faite des deux derniers pieds, 56 dactyles contre 4% spondées : c’est, à 1, 2 près, la proportion que fournit Ovide. Mais le poète n’apporte pas un goût infaillible dans la combinaison des pieds : le début, qui devrait avoir de la solennité, prend, par l’accumulation des dactyles dans les vers 2 et 3, une allure légère : l'effet, d’ailleurs, est peut-être cherché pour rendre plus frappante par le contraste la marche moins rapide du vers 4 (qui est du type dsss); même en ce cas, il eût fallu plus de discrétion.
(1) V. F. Plessis : Jlalici Ilias lalina (Paris 1885), p. vu et suiv.
(2) V. Teuffel : Gesch. d. rüm. Lit. IL 6, p. 278 (S 306).
(3) Dans ces deux pièces (n°* 725 et 726, dans l'Anth. lat. de Riese, II), la césure xat tToitoy tpoyzxioy est toujours encadrée par la trihémimère et la penthémimère (pièce 725: v.6, 26, 27, 40; — pièce 726: v. 7, 10, 24, 31, 36, 39).
Ces remarques suffisent, je pense, à montrer qu'une versification très régulière et une certaine agilité rythmique, sinon une sûreté parfaite dans le choix des procédés, étaient alors monnaie courante: car ni l'as latina ni le Panéqgyrique de Pison n'ont été composés par des hommes de grand talent. Les PBucoliques d'Einsiedeln valent peutêtre un peu mieux, mais elles sont fort loin de révéler le génie. Quant à Calpurnius, il a quelques jolis passages, mais il est, au total, froid et sans originalité. Ainsi, on doit en croire Perse quand il nous laisse entendre que tout le monde alors faisait bien le vers, au sens banal de Pexpression :
Scit tendere uersum Non secus ac si oculo rubricam derigai uno
Ces mots, dans l'esprit du public, sont un éloge ; mais la métaphore employée indique assez ce qu’il y a, dans cette adresse, de purement manuel, si l’on peut dire.
PoËsiE ET RHÉTORIQUE
On voit moins nettement, en revanche, à quoi s'appliquent les deux vers suivants (67-68) :
Siue opus in mores, in luxum,in prandia regum Dicere, res grandes nostro dat Musa poetae.
Faut-il accepter l'explication donnée par un scoliaste et entendre : dans quelque genre qu’il s’exerce, comédie, satire, tragédie, notre poète trouve du sublime? Sans doute l’histoire littéraire ne fournit - pas d’objection grave contre cette manière d'interpréter les mots in mores, in luxum, in prandia requm. D'abord, il n’est pas prouvé, quoi qu’en dise Casaubon (1), que la comédie proprement dite, sans parler du mime, ait été entièrement délaissée au temps de Claude et
(1) V. Casaubon-Dübner, p. 81.
de Néron; et, même, j’estime peu vraisemblable que rien n’eût paru en ce genre entre les pièces de G. Fundanius, ami d’Horace et de Mécène (1), et celle de Vergilius Romanus, contemporain de Pline le Jeune : Romanus avait composé, outre un certain nombre de palliatae et de mimiambes, une comédie à la manière d’Aristophane, et Pline vante précisément chez lui la force et la grandeur, aussi bien que la finesse, le sel, la douceur et la grâce (2). Ensuite, si Perse est pour nous, dans l’ordre chronologique, le seul satirique latin après Horace et avant Turnus, si les témoignages de Tacite sur les carmina probrosa ou detestanda de Cominius, de Paconianus, d’Antistius Sosianus, de Curtius Montanus (3) s'appliquent mieux à des épigrammes (4) qu'à des satires, et si nous n'avons aucune raison décisive pour rapporter les vers que Néron avait écrits, paraît-il, contre Quintianus, contre Clodius Pollio, contre le roi Mithridate (5), à l’un deS deux genres plutôt qu'à l’autre, on n’en saurait conclure que personne depuis la mort d’Horace ne s’était essayé dans la satire morale. Enfin il est à peine besoin de rappeler que la tragédie destinée aux lectures publiques a été fort en honneur sous les Césars comme sous les Flaviens. Mais, cela dit, on doit reconnaitre que l’expression dicere in mores pour dire composer des comédies est bien peu satisfaisante, même si nous donnons à in, d’une manière déjà forcée, le sens de sur, à propos de. D'autre part, les mots prandia requm, selon toute apparence, ne sont pas autre chose qu'un souvenir d’Horace, chez qui nous lisons (Sat., 2, 2, 45):
Necdum omnis abacta Pauperies epulis requm.
(1) V. Horace : Sat., 1, 10, 42.
(2) Pline le Jeune : Epist., 6, 21, 5: non illi uis, non granditas, non subtilitas, non amaritudo, non dulcedo, non lepos defuit.
(3) Sur Cominius, v. Tacite : Ann., 4, 31; sur Paconianus, v. ibid., 6, 39 ; sur Antistius Sosianus, v. ibid., 14, 48 et 16, 14; sur Curtius Montanus, v. ibid., 16, 28 et 29.
(4) Cf. les épigrammes citées par Suétone : Tibère, 59 et Néron, 39.
(5) V. Tacite : Ann., 15, 49; Suétone : Domit., 1; Néron, 24. D'autre part Martial (9, 26, 9) et Pline (Nat. hist., 37, 50), paraissent faire allusion à des épigrammes de Néron. En revanche, si les mots de Juvénal (4, 106) tamen improbior saliram scribente cinaedo s'appliquent à ce prince, il faudrait admettre qu'il avait écrit aussi des Satires.
Dès lors, au lieu d’y voir, comme a fait le scoliaste, une allusion au festin ou, ainsi que Perse dit ailleurs, à la marmite de Thyeste ou de Progné, nous les prendrons pour un équivalent plus concret de lurum. Peut-être, en ce cas, n'est-il question que de la satire : le public assène au poète qu'il prétend louer un compliment maladroit en le félicitant d’être sublime là où il faudrait au contraire être simple et familier, puisque la satire est une causerie : Perse, en somme, se proposerait de railler chez des satiriques contemporains cette manière oratoire qui devait triompher, relevée par un talent supérieur, avec Juvénal (1). Je crois en effet que Perse a voulu faire lancer par de sots complimenteurs le pavé de lours ; mais sa critique ne me semble pas dirigée contre un genre déterminé : elle vise et atteint cette rhétorique pompeuse, ces éternels lieux communs qui envahissaient de plus en plus la poésie ou, pour mieux dire, la littérature tout entière. Seulement, par un procédé bien connu, le poète a pris comme type un cas particulier, d'autant mieux choisi que les invectives contre les mœurs du temps et le luxe étaient précisément un des thèmes favoris de l’école et celui, peut-être, qui revenait le plus souvent, sous une forme ou sous une autre, dans les œuvres de toute nature. On aurait le droit de résumer en ces termes le petit discours que Perse prête au public : « Nos poètes sont des versificateurs parfaits ; et, si l’occasion s'offre à eux de développer quelque lieu commun, ils trouvent des choses sublimes » ; autrement dit : « Comme ils font bien les vers, et quel ton sublime dans leurs lieux communs ! » Aïnsi seraient indiqués, avec une justesse remarquable, les deux caractères essentiels de la poésie du temps : élégance factice de la versification, abus de la rhétorique.
Il n’est pas plus aisé de saisir l’intention véritable des vers suivants (69-78). Et d’abord, quels sont les poètes nugari soliti graece nec ponere lucum artifices dont on nous parle ici ? des adolescents quin’en sont encore qu’aux prèmiers exercices de composition poétique,
(1) V. Reitzenstein : Hellenistische Wundererzähl., p. 27-28. M.Reitzenstein pense que Perse, dans les vers 65-66, a en vue les poèmes à la manière alexandrine, particulièrement les épyllia, auxquels il reviendra plus loin (v. 92 et suiv.) et que le Siue, du v. 67 indique qu'il passe à un autre genre où la versification est moins élégante : ce genre, c’est la satire.
aux vers grecs, ou bien des hommes faits qui, jusqu’à présent, en étaient restés là et n'avaient jamais essayé de traiter en vers latins les thèmes descriptifs les plus élémentaires ? Toute incertitude disparaît sur ce point si on adopte pour le v. 69 la leçon du feuillet de Bobbio, qui est aussi la première leçon du Pifhoeanus : « ecce modo heroas sensus adferre docemus » au lieu de la leçon «ecce modo heroas sensus adferre widemus » donnée par le Montepessulanus 212, et préférée par le correcteur du Pifhoeanus. 11 devient alors évident qu'il s’agit d'adolescents, et le vers 69 prépare les reproches que le poète fera un peu plus loin aux pères de famille. Mais quel genre faut-il reconnaitre sous l’expression heroas sensus? l'épopée? la tragédie ? l’une et l’autre, je crois ; elles se sont présentées ensemble à la pensée de Perse dans la satire 5 (v. 3-4) :
Fabula seu maesto ponatur hianda tragoedo, Vulnera seu Parthi ducentis ab inguine ferrum.
Les vers 77-78 ne sont pas moins obscurs : on admet d'ordinaire que Perse y raille en son propre nom ceux qui se laissent charme par les pièces vieillies de Pacuvius et d’Accius et le faste pédantesque de leurs grands mots. Le poète s’en prendrait donc à un défaut dont iln'a rien dit jusqu'ici, la manie de l’archaïsme. On n’est pas embarrassé pour rappeler des faits et citer des textes à l’appui de cette interprétation : certains princes, Tibère, Caligula, avaient donné l'exemple (1); et Sénèque (Epist., 114, 10 et 13) se moque des gens qui, de son temps, exhumaient des expressions surannées, parlaient la langue des Douze Tables et, tenant Gracchus, Crassus et Curion pour trop modernes, remontaient jusqu’à Appius et Coruncanius. On pourrait ajouter que Perse n’avait certainement pas un respect superstitieux pour la vieille littérature latine, puisque, à l'exemple de Lucilius et d'Horace, il s’est permis de sourire aux dépens d'Ennius (2); or, Lucilius et Horace n'avaient pas épargné non plus les deux grands tragiques latins (3).
(1) V. Suétone : Aug., 86; Quintilien, 1, 5, 63.
(2) Sat., 6,9-11; cf. Prologue, 1-3; V. Lucilius, 1190, Marx (cf. Marx, I, p. 100 : Ennïi imitatio aut irrisio); Horace : Sat., 1. 10,54; Epist., 1, 19,7 ; 2, 1, 50; Ars poel., 259 (cf. aussi une parodie d'Ennius, Sat., 1, ?, 37-38).
(3) Lucilius, 794; 875, Marx (cf. I, p. 100 : Pacuuii imitatio) ; Horace : Sat., 1, 10, 53. Epist., 2, 1, 56; Ars poet., 258. .
Tout cela est vrai; mais cette attaque contre le goût de l’archaïsme serait très mal amenée, et, surtout, elle ne s’accorderait guère avec l'esprit général du morceau : Perse, dans cette première satire, dirige à chaque instant ses coups contre l'élégance artificielle et énervée de la poésie moderne. Et je sais bien que, pour les archaïsants de l’époque, l'emploi des vieux mots n’était qu'un artifice de plus : seulement cet artilice élait moins malsain, en somme, que les autres ; ne s’inspirait-il pas d’un art qui, dans son emphase un peu naïve, avait encore de la virilité ? Je m'’expliquerais difficilement qu’il fùt devenu tout à coup aux yeux du poète le vice dominant, le plus aimé aussi, celui qui jette les petits-maitres dans des transports de joie. Il me parait bien préférable d'attribuer, avec C. Fr. Hermann, Bücheler, Leo et d’autres, l’exclamation Æuge poeta ! et les trois vers suivants à un personnage fictif, à un père, par exemple, et de mettre un point d'interrogation à la fin de la phrase (1). De cette manière, tout devient clair : Perse, entendant le public vanter les choses sublimes que la Muse inspire aux poètes, répond : « Oui, notre goût pour le sublime est tel que nous poussons des enfants à s'exercer dans les deux genres héroïques », et il reproduit les éloges qui accueillent la lecture d’une tragédie d’écolier : « Bravo, poète ! Maintenant qu’existe un pareil chef-d'œuvre, y aura-t-il encore des gens pour lire Pacuvius et Accius ? » À vrai dire, je crois bien que Perse fait ici coup double : se souvenant de Lucilius et d'Horace, il n’est pas fâché de railler les sesquipedalia uerba (2) des vieux tragiques ; mais, en ne prenant pas la plaisanterie à son compte, il laisse entendre qu'elle est facile et un peu usée. Son intention est, avant tout, de montrer comment de tout jeunes gens se voient encouragés, par des acclamalions complaisantes, à traiter des sujets au-dessus de leurs forces, où ils ne peuvent apporter que cette fausse élégance et cette fausse grandeur qui déshonorent la poésie latine.
(1) On pourrait même ajouter qu'ainsi la reprise est nunc quem...,sunt quos… s'explique mieux, si d’ailleurs on ne lisait chez Horace (Epis£., à, à, 181-182) : «uestes gaetulo murice tinctas Sunt qui non habeant, es! qui non curat habere. »
(2) Cf. Lejay : Sat. d'Horace, p. 103-104. Le luctificabile de Perse (v. 78) est à rapprocher du monstrificabile de Lucilius (v. 608 Marx), qui doit être une . imitation plaisante des grands mots d’Accius (cf. Marx, IL, p. 226).
Cette interprétation me paraît confirmée par un passage de la satire 3 (v. 44-47) que j'ai déjà (1) eu l’occasion de citer et où Perse a raillé le maitre peu sage qui, non content de donner à un enfant, comme sujet de déclamation, un discours à Caton près de mourir, comble d’éloges l'orateur novice, tandis que le père, qui s’est fait suivre d’un cortège d'amis pour venir écouter son fils, est là, tout suant de satisfaction.
Perse a profité de l’occasion pour se moquer en passant de quelquesuns des thèmes descriptifs qui servaient de matière aux premiers exercices poétiques ; et ceci est encore un trait de satire contre les poètes contemporains, car celte rhétorique d'école se retrouvait à tout moment dans leurs œuvres : Horace, dont Perse se souvient ici, signalait déjà la description d’un bois sacré et la peinture d’une campagne riante parmi les ornements dont se parait hors de propos l’épopée sans
inspiration :
Inceptis grauibus plerumque et magna professis Purpureus, late qui splendeat, unus et alter Adsuitur pannus, cum lucus et ara Dianae Et properantis aquae per amoenos ambitus agros RE sub SOU OSOTIDEEURR RS (Art poét., 14-18).
Et plus tard Juvénal écrira (Sat., 1, 7-8):
Nota magis nulli domus est sua quam mihi lucus Martis.
L’intention satirique est visible surtout dans le schéma, pourrait-on dire, que Perse trace du lieu commun sur la vie rurale, où revenaient mécaniquement l'éloge des mœurs antiques en général, puis, à titre d'exemples, celui de quelques vieux Romains. La manière même dont la phrase est ici construite semble faite pour nous donner l’impression d’une ritournelle : «wbi..., unde...; corbes et focus ef porci et fumosa Palilia»; et là-dessus, le poète ébauche le développement du thème des «grands hommes pris à la charrue », un des plus fatigués de la rhétorique du temps, puisqu'il avait aussi sa place marquée dans l'éloge de la pauvreté (2).
CE) NV SUNAS DU; (2) V. supr., p. 20 et note 1.
Perse prouve ensuite, par un exemple frappant pris dans la réalité contemporaine, qu’une pareille éducation est arrivée à ruiner chez les Romains non pas le goût seulement, mais le plus simple bon sens. On comprendrait à la rigueur que le désir d’être applaudi fût devenu l'unique règle dans les lectures publiques : certes, c'est le signe d’une grande médiocrité d'âme de préférer les satisfactions immédiates de la vanité à la joie profonde de faire œuvre qui-dure, mais cela n’est pas insensé. Au contraire, c'est une folie, dont il faudrait rougir, de s'amuser, lorsqu'on est sous le coup d'une accusation capitale, à balancer des antithèses, à multiplier les figures savantes, pour arracher aux auditeurs des cris d’admiration. Voilà pourtant ce que Von fait, voilà ce que vient de faire Pédius. Le public est lui-même si gâté qu'il ne marchande pas ses acclamations à ces maniaques de la phrase. Et pourtant, si un mendiant, au lieu de chercher à nous émouvoir, ne songeait qu'à bien chanter, personne ne lui ferait l’'aumône.
Dans tout ce morceau, particulièrement lorsqu'il accuse les parents et lorsqu'il montre l’éloquence judiciaire perdant, sous l’action d'un enseignement mal conçu, toute conscience de son rôle, Perse se rencontre avec l’'Eumolpe de Pétrone (Satiricon, 1-4). Sur le second point, plus d’un trait chez Sénèque le Père (1) laissait déjà apercevoir le danger, que Quintilien devait dénoncer à son tour (2).
Je ne vois aucune raison sérieuse de ne pas reconnaitre dans le Pédius que Perse met en scène (v. 85-87) le concussionnaire Pédius Blacsus accusé, en 59 après J.-C., par les gens de Gyrène, d’avoir porté la main sur le trésor d'Esculape et de s’être laissé corrompre par argent ou l'intrigue dans la levée des troupes (Tacite : Ann., 14, 18). L’accusation fur es s'applique fort bien au personnage. Certains commentateurs pensent, il est vrai, que ce nom propre est emprunté à
(1) V. Sénèque le Père: Contr., 2,4, 12: Hanc controuersiam cum declamaret, Maximus dixit tricolum tale, qualia sunt quae basilicam infectant. Dicebat autem à parte patris: « Omnes aliquid ad uos imbecilli, alter alterius onera, detulimus : accusatur pater in ultimis annis, nepos in primis adoptatur, in mediis abdicatur filius ». — V. aussi Contr., 3, préf. 11-18 ; 7, préf. 7-8. La préface du 1. 9 est à rapprocher tout entière de Pétrone: Salir., 1-2. Cf. Bornecque : Déclamalions et déclamateurs, p. 117-121.
(2) V.p. ex.: Inst. Orat., 4, 3, 2; 4, 2, 39; 7, 1, 41; 8,2, 17%:9,2,8ltet Suiv. Cf. Bornecque, ibid., p. 119.
Horace (Sat., 1, 10, 28), qu'il est devenu pour Perse la désignation symbolique du mauvais avocat, et que les mots ur es s'adressent en réalité à un client, confondu, par une manière de parler courante, avec son défenseur. Mais le Pédius d’Horace n’est pas un mauvais avocat ; il est cité à côté de Corvinus (1). Et devons-nous nous étonner de voir Perse attaquer un de ses contemporains dans une pièce où il a déjà raillé Altius Labeo et qui est toute pleine de traits pris sur le vif ? Nous ne saurions plus nous arrêter, en effet, à l’opinion qui fait de cette première satire un simple credo littéraire tiré tout entier d’Horace. Si nous avions besoin d’une preuve nouvelle du caractère original et direct de la critique de Perse, nous la trouverions dans le morceau suivant (v. 92-106) où il cite, s'il ne s'amuse à les fabriquer, des vers à la mode.