‹ Essai sur PerseChapitre 37 sur 70 · PERSE DÉFENSEUR DE LA POÉSIE CLASSIQUE · texte numérisé non relu

PERSE DÉFENSEUR DE LA POÉSIE CLASSIQUE

Donc, sans pouvoir affirmer d’une manière absolue que l'attribution des vers anonymes à Néron soit contraire à la vérité, on a le droit de dire qu’elle manque de vraisemblance. Assurément, l’école littéraire attaquée par Perse comptait le prince parmi ses adeptes; il parait difficile que le poète n’ait pas songé dans une certaine mesure à cette adhésion illustre, d'autant plus que l'exemple du maitre de Rome était bien de nature à fortifier la mode en luidonnantune sorte deconsécration officielle. Et peut-on croire que les contemporains, très portés à chercher des allusions dans les œuvres littéraires, n’aient pas fait tout de suite l'application de certains traits ? Mais Perse en veut essentiellement à l’école entière ; il lui semble que, par une perversion du goût qu’explique trop bien le relâchement des mœurs, on ne demande plus à la poésie, et même à l’éloquence, qu'une sorte de plaisir physique de l’espèce la plus basse, le chatouillement sensuel de certaines sonorités et de certains balancements d'expressions ; c’est une littérature de mignons et d’eunuques : an, Romule, ceues (v. 87)? Haec fierent st testiculi uena ulla paterni uiueret in nobis (v. 103-104)? delumbe.…

hoc (404-105). Ainsi on a perdu le sens de l'effort, puisqu'il ne s’agit

plus que d’appliquer quelques recettes, peu compliquées en somme, et celui de la vraie beauté, puisqu'on ne se propose que de caresser

(1) En ce qui concerne les fragments de vers raillés v. 93-95, la question est plus difficile à trancher : la métaphore costam subducere Appennino ne peut guère être qu'une citation, ou qu’un emprunt à peine arrangé.

l'oreille sans se soucier de la pensée : quoi de plus vide et de moins réellement neuf que les vers cités avec admiration par l'interlocuteur de Perse ? Comme il arrive lorsque de grands écrivains ont amené la technique à sa perfection, il est devenu trop aisé de faire de jolis vers et de jolies phrases, entièrement finis, comme des bibelots, n’ayant rien en eux qui laisse, au delà de l’effet immédiat, un prolongement dans l’âme. On a dit en parlant du siècle d’Auguste : « Avouons que le goût commence à se gâter par une trop grande connaissance des ressources littéraires ; c'est un malheur quand chacun, après quelques efforts, peut posséder un vocabulaire de belles expressions, de tours ingénieux, d’allusions mythologiques, de développements oratoires et de lieux communs » (1). Ce jugement me parait valoir surtout pour la littérature du Ier siècle de l’empire. Perse lui-même n’a pas été fâché, - peut-être, de faire voir à l’occasion qu'il était aussi capable qu'un autre d’être coulant et joli : pour ne rien dire des vers dont l’attribution demeure douteuse, ne lisons-nous pas dans la satire 1 (v. 36-40)

cet agréable morceau : +

Adsensere uiri : nunc non cinis ille poetae Felix? Non leuior cippus nunc imprimit ossa ? Laudant conuiuae : nunc non e manibus illis, Nunc non e tumulo fortunataque fauilla Nascentur uiolae ?

Sans doute, le poète s'amuse : non seulement tout le passage a un tour ironique, mais la formule adsensere uiri, empruntée au style épique (Virg. : Én., 2, 130 : adsensere omnes ; Ovide : Mét., 9, 239 et 14, 592 : adsensere dei) indique que nous avons affaire ici à une sorte de parodie. Remarquons encore que Perse, dans ces vers, a systématiquement évité toute élision et multiplié les artifices tels que le parallélisme syntaxique et rythmique (Adsensere uiri — Laudant conuiuae — Nascentur uiolae), la reprise de rnunc non, l'allitération fortunataque fauilla.W n'en est pas moins vrai que ces artifices sont employés adroitement, que l'amplification tout entière est bien tournée, que le rythme a de l'harmonie ; et Perse, n'en doutons point, s’en rendait

compte avec quelque satisfaction.

(1) H. Taine : Essai sur Tile-Live, p. 24.

ESSAI SUR PERSE ert

Mais ce n’est là qu’un divertissement. D’ordinaire, si Perse manque de simplicité, ce n’est nullement à la manière des Alexandrins,-et, en théorie, il nous apparait comme un classique pour qui le vers doit toujours dire quelque chose. Les poètes qu’il admire, ce sont, chez les Grecs, les comiques, chez les Latins, c’est Lucilius, c’est Horace, c’est Virgile, que les faux délicats de l’époque affectent de trouver rude et suranné (v. 96-97) (1). Je pense qu’il n’aimait guère Ovide et sa grâce un peu molle, sa rhétorique facile, l’élégance monotone de sa versification, son goût pour la narration mythologique : de fait, on n’a relevé chez lui qu’un petit nombre d’imitations ou de réminiscences de ce poète (2), tandis qu’on y retrouve assez fréquemment des souvenirs de Virgile (3). Que pensait-il de Lucrèce ? peut-être s'est-il proposé une fois de le réfuter (Sat., 2, 24), et, ailleurs, il semble lui emprunter deux formules (Sat., 3,83) devenues sans doute d’unemploi courant dans les écoles de philosophie (4). Dans le détail de l’expression, les ressemblances entre les deux poètes sont peu nombreuses et généralement insignifiantes. Le stoïcisme de Perse, sans doute, était en défiance contre la fougue de l’épicurien ; d'autre part son goût pour

(1) J'adopte pour ces deux vers l'interprétation très simple du scoliaste : celle que Meister à donnée en s'inspirant de Gasaubon a été suivie par Jahn et trouve encore des partisans {voir p. ex.: J. van Wageningen : Persi salurae, Il, p. 21 et suiv.}, mais elle me semble beaucoup trop cherchée. (Cf. d'ailleurs mon édition de Perse).

(2) M. van Wageningen, 0p. cil., I, p. xxI-xxI', n'en compte que quatre; on pourrait, malgré tout, allonger quelque peu la liste. Nous avons relevé des souvenirs de l'Art d'aimer et des Métamorphoses dans les vers anonymes de la satire 1 : si ces vers ont été fabriqués par Perse, nous avons peut-être là un trait de satire contre Ovide, de même que l'hexamètre Torua Mimalloneis implerunt cornua bombis peut passer pour une parodie de Catulle. On retrouve la trace de celui-ci dans quatre autres passages (Cf. Perse, Sat. 1, 43 et Catulle, 95,8 ; Perse, ibid., 87, et Cat. 29, 5; Perse, ?, 47, et Cat., 90,6; Perse, 4, 24, et Cat., 22, 21).

(3) Dans vingt-un passages, selon M. van Wageningen, 0p. cit., I, p. xx1-

(4) M. Albini (Atene el Roma (1907), p. 129-132, et dans son édition de Perse, p. 14) a soutenu que le premier vers de la sat. 1 était imité de Lucrèce et qu'il fallait dans la scolie au v. ? remplacer Lucilü par Lucretü. Mais il me paraît qu'il ne tient pascompte du ton de ce vers: v.infr., p.245. CF. E. Gaar : Persius und Lucilius, Wiener Studien, 31 (1910), p. 244.

la brièveté et les métaphores rares ne devait pas se plaire à cette forme ample, un peu massive, relevée parfois d’images éclatantes, mais dédaigneuse du trait.

Le vers final de la satire 1, d'intelligence difficile, vise peut-être une œuvre contemporaine :

His mane edictum, post prandia Callirhoen do.

Non seulement il est naturel de supposer qu'un morceau consacré tout entier aux lettres et aux écrivains se termine sur un dernier trait de satire littéraire, mais encore le parallélisme entre les mots edictum et Callirhoen n’est réellement satisfaisant que s’ils s'appliquent tous deux à des objets du mème ordre : « La seule littérature, dirait Perse, à la portée des hommes grossiers qui méprisent les-Grecs et la philosophie, c’est l’édit du préteur, ce sont des ouvrages comme Callirhoé ». Je me demande si Callirhoé ne serait point, en ce cas, une de ces pantomimes à sujet mythologique dont la vogue était déjà considérable (1). he. ne

En somme, on reconnait, dans les jugements et les goûts littéraires de Perse, le disciple fidèle de Palaemon et de Cornutus, et il faut lui

(i) Bücheler (Rhein. Mus., 34 (1879, p. 346) estime que ce titre s'applique à quelque œuvre lascive, en latin; mais quelle Callirhoé y était mise en scène? la fille d’'Achéloüs? celle du Scamandre? celle de l'Océan qui fut aimée par le Nil? celle du roi de Calydon, qui dédaigna l'amour de Corésos ? C'est plutôt d’après lui, la Callirhoé dont il est question dans la lettre 5 d'Eschine ou la Syracusaine dont Chariton devait faire plus tard l'héroïne des Aventures de Chaeréas et de Callirhoëé. Il pense qu'il y a peut-être quelque chose à retenir des scolies sur ce passage : sans doute Callirhoé y est confondue avec OEnone, maïs l'indication hanc comoediam Atines Celer scripsit puerililer peut venir d'une bonne source, surtout si Afines est une déformation d'Asinius : nous connaissons en effet (v. Sénèque : Apokol., 13) un Asinius Celer, personnage consulaire, qui fut l'ami de Claude, puis mis à mort sur l'ordre de ce prince. — Sur les livrets de pantomime, cf. Sénèque le Père, Suas, ?, 19 : « Postea memini auditorem Latronis Arbronium Silonem, patrem huius Silonis qui pantomimis fabulas scripsit el ingenium grande non tanlum deseruil sed polluit.» Et, d'après la Biographie de Vacca (19), Lucain avait écrit XIV Sallicae fabulae. L'Agavé que Stace, selon Juvénal (Sat. 7, 87) vendit au pantomime Paris devait être un livret de ce genre.

donner place dans la série des écrivains qui, au [° siècle de l'empire, ont brillamment défendu, sans toujours mettre, avouons-le, leur pratique en accord avec leurs principes, la tradition des grands maïitres du siècle d’Auguste. Ses indignations contre les grâces énervées de ses contemporains rappellent celles de Sénèque le Père s’écriant : Quis satis uir est ? (Contr., 1, préf. 9); et j’ai indiqué à plusieurs reprises que ses critiques contre le mauvais goût régnant vont plus d’une fois rejoindre celles de l'Eumolpe de Pétrone. Martial, ce grand adversaire des Alexandrins de son temps, ne s’y est pas trompé : il oppose le volume unique de Perse à une de ces longues épopées mythologiques alors en faveur (1), marquant bien par là dans quelle école il range le satirique. Et n’est-il point particulièrement significatif d’entendre Quintilien déclarer que Perse, par un seul livre, a mérité beaucoup de gloire et de vraie gloire (2) ? Ce jugement, qui a surpris (3), s'explique sans peine si l’on songe que tous deux, le poète et le rhéteur, ils ont défendu le même idéal littéraire : les trois citations que Quintilien fait de Perse (Inst. orat:, 9, 3,-9% ibid., 42 ; 10, 3, 21) sont empruntées précisément à la satire 1 ; il devait avoir une préférence pour elle, parce qu’il y retrouvait ses propres idées (4).

En revanche, cette même satire nous aide à mieux comprendre que Perse n'ait pas été séduit par l’esprit de Sénèque le Philosophe (5). Sans doute on y a signalé des rapports avec la lettre 114 à Lucilius (6) ; j'en ai déjà rappelé quelques-uns ; je veux indiquer encore le portrait de Mécène. Tel que Sénèque nous le montre, Mécène est le type

(1) Martial, 4, 28, 7:

Saepius in libro memoratur Persius uno Quam leuis in tota Marsus Amazonides,

Martial a prouvé encore son admiration pour Perse en limitant plus d'une fois : v. van Wageningen, I, p. Lu.

(2)=C£-supr:, p.162.

| (3) V. en particulier Nisard : Poètes latins, I, p. 218.

(4) Quintilien se souvient encore de cette satire (v. 45-46) lorsqu'il dit (Inst. orat., 12, 10, 27): « Si quid exierit numeris aptius (fortasse non possit, sed tamen si quid exierit), non erit Atticum ? »

(5) Cf. supr., p. 168.

(6) V. Jahn : Proleg., p. aix et suiv., p. 73.

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de l'écrivain émasculé aussi bien que du parfait voluptueux : sa prose etses vers n'étaient qu'harmonies molles, qu’expressions d’une monstrueuse préciosité (Epist., 114, 4 et suiv.). Maïs ne soyons pas dupes de ces rencontres : ce désir de plaire à tout prix, cette coquetterie libtéraire où Perse voit le grand défaut des écrivains du temps, nul peutêtre n’en était plus atteint que Sénèque « ce génie agréable et si bien accommodé aux oreilles de son siècle » (Tacite : Ann., 43, 3). Ce n'est pas lui non plus dont le style eût jamais «senti les ongles rongés ». (Perse, 1, 106). Notre poète devait le tenir pour un amateur, bien doué assurément, mais, par là, plus coupable encore « d'aimer tout ce qui venait de lui » (Quintilien, 10, 1, 130).

On ignore s’il appréciait Lucain, dont il n’a peut-être connu que les premiers essais. Je suppose qu’il trouvait chez lui quelques-uns des défauts de son oncle, et il était lui-même trop sec, par nature et par système, pour goûter l'abondance de son jeune condisciple. D'autre part, chez le neveu comme chez l’oncle, il devait blâmer cette fausse grandeur qu’il a raillée deux fois dans sa première satire (v. 44; 68) et dont il s’est moqué longuement au début de la satire 5 : il est vrai qu'ici, malgré’le trait contre l'acteur Glycon, on peut se demander si Perse ne vise que la grandiloquence des contemporains, ou s’il ne se propose pas plutôt d’opposer, d’une façon générale, la satire et ses expressions familières à la pompe ordinaire des grands genres comme l'épopée et la tragédie. Le quatrième vers même, Vu/nera seu Parthi ducentis ab inquine ferrum, ne S’applique pas nécessairement à des épopées contemporaines : qu’on se rappelle le vers d'Horace que Perse avait ici dans la mémoire (Sat., 2, 1, 15): Labentis equo describit uulnera Parthi. D'autre part, c'était, depuis Lucilius, un véritable lieu commun de la satire de railler l’emphase des poètes tragiques : sur ce point comme sur d’autres, le vieux satirique se mettait à l’école de la comédie ancienne, qui se plaisait à faire rire aux dépens des grands mots et des invraisemblances de la tragédie. Il faut signaler surtout en ce genre la satire 1 du livre 26 où Lucilius se moque des dragons volants de Pacuvius (v. 587 Marx : nisi portenta anguisque uolucris ac pinnatos scribitis) ct de son Antiope (cf. Perse, 1,78) couverte de crasse, couverte de gale, abimée de misère, aussi peu enviable pour ses ennemis que peu désirable pour un ami :

Squalitate summa ac scabie, summa in aerumna, obrutam Neque inimicis inuidiosam neque amico exoptabilem (v. 597-598, Marx; cf. 600 ; 601: 602 : 606) (1).

Je ne sais pas s’il faut relever comme trait commun chez Perse et chez Lucain la répugnance pour-le merveilleux mythologique ; assurément « Lucain..… aussi bien que Sénèque, n’avait aucun respect pour le vieil Olympe » (Boissier : L'opposition sous les Césars, p. 242), mais on ne peut dire qu’il n’aimât point la mythologie, dont il «avait fait le fond de maint de ses poèmes » (F. Plessis : La poésie laline, p. 561). S'il l’a écartée de la Pharsale, c’est sans doute qu'elle lui a paru incompatible avec la manière dont il concevait le sujet.

Notons encore que Perse, au début de la satire 6, loue son ami Bassus du caractère mâle de ses vers sérieux (v. 4) :

NAT OPITEXR eee AE ..... marem strepitum fidis intendisse latinae ;

et il ajoute (v. 5-6) :

Mox iuuenes agitare iocos et pollice honesto Egregius lussisse senex,

faisant entendre que, mème dans la poésie badine, Bassus ne tombait jamais dans l’indécence. Ici donc l'éloge s'inspire du même idéal, que,

tout à l'heure, la critique.

Nous avons le droit de dire, au terme de ce chapitre, que Perse, dans la pièce qui ouvre son livre, a fait réellement œuvre de poète satirique : il s’en est pris à cette littérature d'amateurs dont le désœuvrement des hautes classes favorisait plus que jamais la déplorable fécondité, au cabotinage, dirions-nous, que développait la vogue toujours croissante des lectures publiques, à ce dédain du fond qui caractérise les œuvres composées en vue du succès immédiat, à l’abus de la mythologie narrative, à cette facture élégante, mais molle, que nous reconnaissons encore dans plusieurs poèmes ou fragments de l’époque. Quoi qu'on ait pu prétendre, nous avons beaucoup mieux ici que la dissertation d’un écolier qui vient de relire son Horace. Mais voyons si les autres satires nous fourniront une somme équivalente de traits pris à la réalité contemporaine.

(1) Cf. Fiske: Lucilius and Persius, p. 127-128.

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