CHAPITRE II
L'actualité dans les satires de Perse (suile) La vie publique et les mœurs
Lorsqu'on cherche quelle place peuvent tenir dans les satires de Perse les mœurs et les événements contemporains, une distinction s'impose : à chaque instant nous avons à relever des descriptions plus ou moins longues, de petites scènes, des comparaisons, des métaphores dont les éléments sont empruntés à la vie romaine ou, d’une façon plus générale, à la vie antique. Qu'est-ce à dire sinon que la manière de notre poète, conformément aux traditions du genre.et au goût de son temps, est réaliste ? Mais il est souvent difficile de décider ce qu'il entre, dans son réalisme, d'observation directe : beaucoup de traits, en ce genre, n’ont rien de bien particulier et ne datent pas nécessairement de l’époque impériale. On en retrouve bon nombre dans Horace ; d’autres peuvent venir de Lucilius, des comiques, de la diatribe, de certains traités philosophiques. Enfin, alors même que Perse semble avoir enrichi ou rajeuni par des notations directes un fonds devenu en grande partie commun à la poésie et à la philosophie morale tout entières, on ne saurait parler d'actualité si le poète s’est borné à mettre en scène, d’une manière plus ou moins vivante, les vices ou les travers les plus généraux de l'humanité. Pour qu’on en ait le droit, il me parait nécessaire que ses vers attaquent les défauts contemporains comme tels ou fassent mention de personnages du siècle. Que voyons-nous, de ce point de vue limité, dans les cinq dernières satires de Perse ?
La satire 2 semble d’abord dirigée contre les grands de l’époque, contre les prières intéressées ou criminelles qu’ils adressent aux dieux dans le secret de leur cœur : « At bona pars procerum tacita libabit acerra (v. 5)». Mais les exemples donnés ensuite n’ont rien qui les situe dans le temps d’une manière précise. Lorsque Perse nous parle
(v. 55 et suiv.) de l'or, pris sur l’ennemi, qui sert à dorer le visage des dieux, c’est peut-être une allusion à un fait connu des Romains de son siècle, surtout si l'expression /ratres inter aeneos, demeurée énigmatique, avait pour eux un sens bien déterminé : mais nous n’en savons rien (1). Le Nerius du vers 14 n’est sans doute qu'un personnage d'Horace (Sat., 2,3, 69); nous devons aller jusqu’au dernier vers de la pièce pour trouver un nom de noble contemporain : et encore ne s'agit-il plus là des prières, mais des offrandes (v. 71-72) :
Quin damus id superis de magna quod dare lance Non possit magni Messalae lippa propago ?
Ce Messala est sans doute L. Aurelius Cotta Messalinus, second fils du célèbre orateur Messala Corvinus : c’est l'indication du scoliaste, et elle parait confirmée par ce que Tacite nous dit du personnage (Ann., 6,7): «nobils quidem sed egens ob luxum, per flagitia infamis » (cf. Ann., 2, 32, 4, 20 ; 5,3 ; 6, 5-7, Pline, N. H,, 10, 27). Mais il faudrait autre chose que ce trait lancé en passant contre un homme décrié pour donner au morceau le caractère d’une satire directe des mœurs contemporaines.
L'exemple, longuement présenté et mis en scène, dont est faite la première partie de la satire 3, celui du jeune homme de grande famille (cf. v. 27,29) qui reçoit les leçons de la philosophie et n’en profite pas, peut avoir été suggéré à Perse par le succès croissant de l’enseignement philosophique que la mode même favorisa au temps de Claude et de Néron (cf. sup., p. 32). Le maitre de rhétorique qui donne à ses élèves comme sujet de déclamation un discours adressé à Caton près de mourir, le père qui amène ses amis écouter le chefd'œuvre de son fils (v. 45-47) sont bien des figures de l'époque, et aussi les centurions malodorants, avec leurs plaisanteries grossières contre les philosophes. Mais tous ces traits font partie d’une exhortation générale à l'étude de la sagesse : ici encore rien ne nous autorise à dire que la peinture sévère ou railleuse du présent soit le but. Parmi les noms propres, je ne vois à relever que celui de Natta (v. 31); on
(1) Cf. Leo : Hermes, 45 (1910), p. 44 : l'ovation d'A. Plautius (47 av. J.-C. ; cf. Dion, 60, 30) est la seule, à notre connaissance, qui ait été célébrée, du temps de Perse, en dehors des ovations impériales.
le trouve dans une satire d'Horace (Sat., 1, 6, 123-124), où il désigne un homme d’une avarice sordide ; comme il s'applique ici à un débauché, on peut se demander si Perse n’entendait pas viser Pinarius Natta, accusateur de Cremutius Cordus, noble, mais déchu puisqu'il était de la clientèle de Séjan (v. Tacite, Ann., 4, 34; cf. Sénèque, Epist., 122, 11) (1).
Comme la satire 3, la satire 4 débute par un exemple présenté sous forme dramatique, et on peut penser que, sous le nom d'’Alcibiade, Perse a voulu y prendre à partie la présomption et les débauches des jeunes nobles de son temps. Mais, s’il n’y en a point peutêtre où le dégoût du poète pour le vice s'exprime avec une audace plus brutale, il semble que le tout n’aille qu’à illustrer l'antique adage v%60: seavrév. Le Vettidius du vers 25 n’est pas autrement connu.
Dans la satire 5, si nous laissons de côté le préambule consacré à Cornutus, nous ne trouvons, en somme, que des peintures et des leçons morales d’un caractère général sur le thème de la vraie liberté. Les noms de contemporains qu'on y peut relever ne servent guère qu’à rendre l'expression plus concrète. Le Masurius du vers 90-est Masurius Sabinus, jurisconsulte célèbre du temps de Tibère, qui vivait encore sous Néron (Dig., 1, 2, 2, 48 et 50; Gaius, 2, 218). On a voulu reconnaître dans le Crispinus du v. 126 Rufrius Crispinus, chevalier romain, préfet du prétoire sous le principat de Claude (2). La question est sans intérêt : Crispinus c’est le nom du personnage qui a fait construire, à une date inconnue et d’ailleurs indifférente, les bains dont il est ici question ; il n’y a pas là le moindre trait de satire personnelle. En réalité, les seules attaques directes et nominatives que je trouve à signaler ici, c’est d’abord la pointe du début (v. 9) contre l'« insipide Glycon » (insulso.. Glyconi), puis les trois vers de la fin (187-191) contre le « gigantesque Pulfenius » (Pulfenius ingens), debout au milieu d’un cercle de centurions variqueux et accueillant par un rire épais les leçons de la philosophie. Glycon était, d’après les scolies, un acteur du temps de Néron : mais l’abondance des détails qu’elles nous donnent sur lui est trop grande pour n’ètre pas suspecte. Nous
(1) Cf. G. Némethy : Persi salirae, p. 170-171. (2) V. Tacite : Ann., 11,1 et 4; 12, 42; 13, 45 ; Cf. H. Lehmann : De A. Persti salira V, p. 13 et suiv.
wavons aucun renseignement sur Pulfenius. On pourrait ajouter que les pratiques religieuses et les superstitions étrangères raillées dans les vers précédents, je veux dire les rites judaïques et ceux des cultes de Cybèle et d’Isis, étaient plus répandues que jamais à Rome. Mais elles y avaient pénétré bien des années auparavant.
Dans la satire 6, sur le thème fort rebattu du bon emploi des richesses, le butin est un peu plus considérable. Quand Perse nous dit (v. 14-15) qu’il ne voudrait point se ronger, même si tous les hommes d’une naissance inférieure à la sienne devenaient riches, il fait peut-être allusion à la fortune scandaleuse de certains affranchis : mais le mal était déjà aucien. Bestius (v. 37), l'ennemi de la philosophie grecque, est à rapprocher des centurions et du Pulfenius de la satire précédente, mais le personnage est sans doute pris à Horace (Epist., 1, 11, 37); ïl n’a, je pense, que la valeur d’un type. En revanche, il faut insister sur l’anecdote satirique où Caligula est tourné en ridicule : car elle est le seuf trait nettement emprunté à l’histoire, du moins à l’histoire de l’époque impériale, que nous relevions dans l’œuvre entière de Perse. « César, nous dit le poète, a envoyé du laurier pour annoncer une grande défaite des Germains, et on fait tomber des autels la cendre froide; et déjà Césonia donne à l’entreprise les trophées pour les portes, et les chlamydes des rois, et les casaques jaunes pour les captifs, et les chariots, et les images du Rhin immense. Moi donc, pour rendre aux dieux et au génie du général grâces de ces grands succès, je conduis dans l'arène cent paires de gladiateurs » (v. 43-49). IL s’agit là du triomphe que Caligula fit célébrer, ou du moins ordonna de préparer, à la suite d’un simulacre d'expédition contre les Germains et les Bretons dont Suétone nous a laissé un récit fort pittoresque (Suét.: Gaius, 43-49). Sans rechercher
encore quelles raisons ont pu décider Perse à égayer son développe-
ment de cette manière inattendue, nous devons retenir que le poète, dans toute son œuvre, n’emprunte ouvertement qu'un trait à la vie des empereurs, et que c’est un trait burlesque : seulement, le prince ainsi livré au ridicule était mort depuis longtemps, sa mémoire était détestée, son successeur avait cassé tous ses actes (Suét., Claude, 11); et ce n’est peut-être pas le fait d’un républicain farouche que d’être allé chercher cette histoire plaisante au milieu des horreurs d'une tyrannie sanguinaire.
Si, de cette rapide enquête, nous cherchons maintenant à dégager des conclusions, nous pourrons dire que Perse affecte volontiers de donner à ses satires, alors même qu’elles sont en réalité fort générales, un tour agressif contre les grands : la première, déjà, malmenait surtout l'amateur riche; puis ce sont des grands qui formulent des prières honteuses; c’est un jeune homme de bonne famille qui se montre incapable de mettre en pratique les leçons de la philosophie; c’est Alcibiade et ses pareils qui prétendent se mêler aux affaires avant de rien savoir ou de se connaitre eux-mêmes, ou qui s’abandonnent aux plus sales débauches ; c’est, dans la satire 6, le personnage de l'héritier, si dégoûté au seul nom de Marius, un croquant, un fils de la terre, Progenies terrae. Perse, il me semble, a mis quelque coquetterie à faire voir que, par la naissance, il était l’égal de Lucilius et pouvait se permettre des hardiesses qu’on ne trouve pas chez le fils de l’affranchi de Venouse. Mais il faut avouer que ces hardiesses, puisqu'elles ne vont pas jusqu’à l'attaque directe et nominative contre des personnages puissants, sont fort anodines : tout au plus étaient elles de nature à faire perdre au poète, comme il l'indique lui-même, la protection des grands (Sat., 1, 108-109) :
Vide sis ne maiorum tibi forte Limina frigescant.
Mais, riche et sans ambition, qu’avait-il besoin de patron ?
Plus significative est la mauvaise humeur de Perse contre les centurions. Faut-il y chercher des causes politiques et rappeler ici que les centurions furent souvent chargés de porter aux stoïciens l’ordre de mort ou d’exil? Je ne crois pas. Il y a eu de tout temps antipathie entre les adeptes de l’existence spéculative et les militaires ; eton peut dire, assurément, que cette antipathie est injuste de la part des spéculatifs dont les loisirs seraient bien compromis si la force armée n’assurait la paix intérieure et la sécurité des frontières ; mais, de leur côté, les hommes d’action ont trop souvent le tort de méconnaitre le rôle de la pensée. Et puis les militaires, en ce temps là, ne devaient pas être toujours très difficiles dans le choix de leurs plaisanteries contre les philosophes, les centurions surtout qui, quoi qu’en dise Nisard (Poètes latins de la décadence, I, p. 236), n'étaient pas de famille noble et ne s’étaient pas, d’ordinaire, initiés dans les écoles
au beau langage. et aux hautes études ; et on comprend qu’un jeune homme chez qui l'amour de la philosophie était une religion en fùt blessé profondément : outre que ces hommes « aimant les gros plaisirs » (1) pratiquaient d'ordinaire et répandaient par leur exemple une sorte d'épicurisme grossier dont l’âme délicate et la foi morale de notre stoïcien devaient se sentir également révoltées.
En somme, si on met à part la première satire, fort intéressante pour l’histoire littéraire, l’œuvre de Perse peut apparaitre négligeable à qui cherche des traits pour un tableau des mœurs romaines et de la vie publique au temps des Césars (2). Mais est-il sûr qu’elle n'ait pas sa place dans ce qu’on a appelé la littérature d’allusions ? Les mécontents, a-t-on dit (3), «cherchaïent à saisir, dans les ouvrages anciens ou nouveaux, des rapprochements avec le temps présent; ils se les signalaient les uns aux autres et les faisaient ressortir en y applaudissant... Mais, indépendamment de ces allusions fortuites, il y en avait beaucoup de préméditées sur lesquelles l’auteur comptait pour le succès de son œuvre. C’élait une hardiesse qui pouvait coûter cher ; mais que n'ose pas un écrivain pour être applaudi! Aussi a-tl dù paraitre alors un grand nombre d'ouvrages pleins de perfidies discrètes, de mots à double entente, de pensées générales susceptibles d'applications particulières, de sentences et de maximes où, sous prétexte de faire la leçon au genre humain, on disait ses vérités au prince. Gette littérature d’allusions s’adressait surtout aux gens du monde, et elle avait pour théâtre principal les salles de lecture ». Que l'œuvre de Perse ait été écrite pour le public cultivé, je le crois et je. l'ai dit ; que ses cinq dernières satires se présentent comme une série de leçons générales, cela n’est pas contestable; que ses attaques atteignent plus d’une fois des vices dont Néron et sa cour donnaient l'exemple, il n’y a pas lieu d'en être surpris, puisque le prince et ses favoris avaient à peu près tous les vices : mais voilà précisément ce qui rend, en pareil cas, fort difficile de proposer autre chose que des
(1) Nisard : Poètes latins, I, p. 236.
(2) Je suis donc bien éloigné d'admettre l'opinion de M. Pichon (Zi. lat., p- 555) : «… toute l'époque revit dans les vers de Perse. Son temps lui a fourni l’étoffe de son livre. »
(3) Boissier : L'opposition sous les Césars, p. 79.
conclusions sceptiques. À chaque instant nous trouvons chez Sénèque, contre les mœurs contemporaines, des sorties qu'on pourrait ètre tenté d'appliquer à Néron, si d'ailleurs elles ne se trouvaient pour une bonne part dans les œuvres antérieures à son principat ou datant des années où le philosophe avait encore la faveur de son ancien élève. Je sais bien que, de Joseph Britannieus à Lehmann, une série d'interprètes, parmi lesquels il faut compter Casaubon, ont cru découvrir chez Perse des allusions presque évidentes ou du moins très probables : comment ne pas reconnaitre Néron dans l’Alcibiade de la salire À, à qui l'intelligence et l'expérience des affaires sont venues avant la barbe, que le peuple adule, pour qui, d’ailleurs, le souverain bien est de faire bonne chère et qui se déshonore par les vices les plus dégoûtants (1) ? Et Socrate ne peut-il représenter ici, « dans une certaine mesure, Sénèque lui-même (2)»? Pareillement, dans la satire 3, le jeune homme qui a reçu du Portique la révélation du bien, mais n'a pas le courage d’en pratiquer les maximes, n’est-ce pas Néron ? N'est-ce pas lui encore, ce tyran torturé par le spectacle de la vertu, de cette vertu qu’il connait et qu'il a abandonnée ? Et le philosophe stoïcien qui a la parole dans la plus grande partie de la pièce n'est-il pas Sénèque ? Les satires 2 et 5 contiendraient des allusions plus cachées : l'oncle et le pupille dont un grand personnage souhaite la mort (Sat., 2, v. 10 et 12), pourquoi ne seraient-ce pas Claude et Britannicus ? Praeclarum funus conviendrait fort bien au premier; scabiosus et acri bile tumet peut s'appliquer à l’autre, dont la santé n'était pas bonne. Néron, en l’année 65, fut dupe d’un charlatan qui
(1) Dans un article récent (Classical Review XXI (1907), p.74), M. A. Pretor a tiré argument du vers 49 pour soutenir que la satire s'applique d'un bout à l'autre à Néron. Ce vers (si puteal multa cautus uibice flagellas) lui paraît être une allusion à un fait rapporté par Tacite (4nn., 18, 25): « Nero itinera Urbis et lupanaria et deuerticula, ueste seruili in dissimulationem sui compositus, pererrabat, comitantibus qui raperent uenditioni exposita et obuiis uulnera inferrent.» Le mot cautus serait expliqué par la suite : « Montanus, congressus forte per tenebras cum principe, quia ui attentantem acriter repulerat,.… mori adactus est. Nero tum metuentior in posterum milites sibi et plerosque gladiatores cireumdedit (cf. Suét.: Nér., 26 : Quare nunquam postea se publico illud horae sine tribunis commisit)» Mais voy. infr., 4 partie, $5, comment j'interprète ce vers.
(2) R. Waltz : Vie de Sénèque, p. 9, n. 1.
ESSAI SUR PERSE 239 prétendait avoir retrouvé en Afrique les trésors de Didon (Suét.: Néron, 31 ; Tac.: Ann., 16, 1-3); ce n’était peut-être pas la première fois qu'il comptait, pour couvrir ses folles dépenses, sur un hasard de ce genre, comme ce personnage de Perse qui demande à Hercule de lui faire déterrer un vase plein d'argent. Nous savons aussi que Néron échappa de peu, un jour de l’année 60, au danger d’être foudroyé (Tac.: Ann., 1%, 22) el que Claude avait relevé le collège des haruspices (Tac.: Ann., 14, 15): il faut nous rappeler ces faits lorsque nous lisons chez Perse (2, 24-29) :
Ignouisse putas, quia, cum tonat, ocius ilex Sulpure discutitur sacro quam tu domusque ?
An quia non fibris oùium Ergennaque iubente Triste iaces lucis euitandumque bidental, Idcirco stolidam praebet tibi uellere barbam Juppiter ?
Un peu plus loin, l’enfant à qui sa grand’mère et sa tante souhaitent de devenir gendre du roi et de la reine, c’est Néron : n’avait-il pas, à sa naissance, une grand’mère, Antonia, des tantes, et n’épousat-il pas plus tard Octavie, fille de l’empereur Claude ? Je m'arrète : on sent que nous sommes ici en pleine fantaisie, et Lehmann a dépensé, pour tâcher d’élayer ces fragiles hypothèses, une érudition bien inutile (41) : un peu de bon sens eût mieux valu. Il ne me semble pas plus heureux lorsqu'il prétend reconnaitre Néron dans le Chaerestrate de la satire 5 se morfondant à la porte de sa maitresse : ne lisons-nous pas, dit-il, chez Plutarque (Galba, 19), que Poppée refusa de recevoir le prince en l'absence d'Othon ! Du reste, il retrouve Poppée un peu partout dans cette satire : c’est elle qui prononce le vers 106 : Z puer et strigiles Crispini ad balnea defer, car elle avait élé, en premières noces, la femme de Rufrius Crispinus; s’il est question des Juifs, c’est qu’elle comptait parmi les prosélytes du judaïsme (v. Josèphe, Antiq., 20, 8) (2). Je n’insiste pas : ces rapprochements ne tendraient à rien de moins qu'à montrer dans les satires de Perse des allégories comparables à certaines bucoliques de Virgile, mais
(1) H. Lehmann : Zur Erklärung der Satiren des Persius überhaupt, insbesondere der zweiten Satire, Philologus 6 (1851), p. 439 et suiv. (2) Du même : De A. Persü satira V, p. 12 et suiv.
cachant des intentions satiriques : seulement, elles sont forcées jusqu'au ridicule.
Il peut sembler plus acceptable de retrouver Néron sous PAlcibiade de la satire 4, sous le jeune homme et sous le tyran de la satire 3 ; mais il est au moins douteux que Perse estimât assez Sénèque pour le représenter sous la figure de Socrate ou d’un vrai maitre stoïcien et pour luiattribuer le mérite d’avoir donné à son élève une éducation philosophique tout à fait sérieuse. D’autre part, le tyran était, pour tous ceux qui avaient fréquenté les écoles de rhétorique, un adversaire familier ; aussi bien le passage où il est pris à partie, si on veut absolument y découvrir une allusion, peut-il s'appliquer rétrospectivement à Caligula, raillé dans la satire 6 : ce prince n'est-il pas dans le De ira de Sénèque l’incarnation même de la tyrannie (1)? et, comme il avait fait de bonnes études, il avait certainement Ja connaissance théorique de la vertu.
Si on n’a pas le droit de condamner absolument ces dernières hypothèses, il faut convenir qu’elles sont elles-mêmes arbitraires. D'abord, elles ne s'appuient sur aucun témoignage ancien-Il y a plus : puisque la Vifa et les scolies signalent des allusions dans la première satire, il serait bien étonnant qu’elles n’eussent rien dit des cinq autres si, pour celles-là, il eùt existé une semblable tradition. Enfin tous les passages dont on prétend donner ainsi la clef peuvent s'entendre autrement. J’ajoute que cette manière d'interpréter l’œuvre de notre auteur a contre elle la vraisemblance : car, nous l’avons déjà montré, le goût de Perse pour la poésie et pour la philosophie morale suffit parfaitement à rendre raison de sa vocation satirique ; la politique, sans doute, n’y fut pour rien. Si, d’un autre côté, j'arrive à prouver que les cinq dernières satires recouvrent, sous leur forme laborieuse, de purs sermons philosophiques et que leur obscurité trouve partout sa cause dans les procédés de la composition et du style, j'aurai fait voir du même coup l’inutilité complète de toutes les hypothèses dont je viens de donner quelques échantillons. Peut-on dire au moins que l’œuvre de Perse a dû être de bonne heure, en raison de son obscurité même, une de celles où le public lettré a cherché des allusions ? Ce n’est pas
(1) Cf R. Waltz : Vie de Sénèque, p. 66.
invraisemblable, mais le succès qui en accueillit la publication peut fort bien, nous le verrons, s'expliquer sans cela.
Il ne nous reste plus qu’à prendre les salires de Perse telles qu'elles se présentent à nous, pour en dégager les thèmes, rechercher la source des idées développées ou simplement indiquées, et étudier les divers procédés de la mise en œuvre.