LA COMPOSITION ET LES PROCÉDÉS DE DÉVELOPPEMENT CHEZ PERSE
4. — La satire 2 débute comme une épitre. On sait que le procédé n’est pas étranger à Horace : dans deux de ses satires (1, 1 et 6), il s'adresse à Mécène, et, une fois (Sat., 1, 1), le nom de Mécène, mis en tête du développement, n’a guère que la valeur d'une dédicace. Ici Perse donne un rôle à son ami Macrinus, mais ce n’est, comme on dit, qu'un bout de rôle : il se sert de lui pour introduire l’idée générale du morceau, puis semble l’oublier tout à fait. Il a voulu, je pense, poser son sujet d’une manière qui ne sentit pas trop l’homme d'école. «Tu vas, dit-il à son ami, célébrer ton jour de naissance, mais à cette occasion, tu n’adresseras pas aux dieux une prière mercantile ». Le caractère mercantile de la prière et du culte chez la plupart des hommes, tel est bien le thème qu'il va traiter.
(1) Les analyses qui, dans la grande édition de Jahn, précèdent chaque satire m'ont été très utiles pour cette partie de mon étude.
Si nous laissons de côté le préambule, nous pouvons disünguer dans cette satire quatre parties que Perse s’est contenté de juxtaposer sans ménager entre elles aucune transition : dans la première (v. 5-30), il s’en prend aux grands personnages qui adressent à la divinité des vœux qu'ils auraient honte de formuler à haute voix, des prières qu'un homme, même de moralité faible, repousserait avec horreur, et il leur demande quelle idée, enfin, ils se font de Dieu. Dans la seconde partie (v. 31-40), il raille les femmes, bien intentionnées mais ignorantes, qui souhaitent le malheur de l'enfant qu'elles aiment en croyant souhaiter son bien. Dans la troisième (v. 41-51), il montre que certains hommes détruisent eux-mêmes l’effet de leurs vœux, soit en se gorgeant de nourriture au moment où ils demandent la santé, soit en massacrant tous leurs bestiaux pour obtenir de Mercure qu'il en accroisse le nombre. Enfin, dans la quatrième pârtie (v. 52-75), il accuse les hommes de prèter aux dieux leur propre cupidité et de se les représenter sensibles au luxe des temples et à la richesse des offrandes : le seul hommage qui leur soit agréable, c’est celui d’une conscience pure.
Il est facile de démèêler un lien entre ces quatre parties. Une idée commune domine les deux premières : c’est qu’on s’imagine pouvoir adresser aux dieux toute espèce de vœux pourvu qu'on ait exactement accompli certains rites. La troisième partie indique que, parfois, l’accomplissement des rites mêmes suffit à détruire l’effet du vœu. Enfin, dans la dernière partie, le poète établit que toutes ces erreurs viennent d'un faux jugement sur la divinité. L'unité est parfaite, et on sent qu’elle repose sur un plan très arrèté. Maïs il est visible que l’auteur à voulu éviter le pédantisme des divisions annoncées d'avance et d’un enchainement logique trop marqué.
Dans le détail, il s’est appliqué à varier les procédés et à donner illusion du mouvement. Il nous montre d’abord, dans trois vers descriplits, les grands chuchotant des prières qu'ils se garderaient bien de faire entendre aux personnes présentes. Puis il leur donne la parole au style direct dans une série de monologues comme on en trouve plusieurs fois chez Horace et chez les moralistes stoïciens (1) :
(1) Cf. Eichenberg : De Persi sat. nalura alque indole, p. 29-30 ; M. Eichenberg cite Hor. : Sat, ?, 6, 34 et suiv. (cf. Lejay, p. 521); puis Sat., 2, 6, 59 et
mais c’est d'Horace, évidemment, qu'il s’est souvenu ; il avait présents à la mémoire deux morceaux qu'il a combinés : 4° Sat., 2, 6, 8 el suiv.: O si anqulus ulle proximus accedat . .0 st urnam argenti fors quae mihi monstret….. 20 Kpist., 1,16, 59 et suiv. « Jane pater » clare, cum dixit « Apollo», Labra mouet metuens audiri : « Pulchra Lauerna, Da mihi fallere.….. » Il cite cinq exemples : d’abord un exemple-de prière avouable, puis quatre exemples de prières honteuses. Il interpelle alors un de ces grands qu’il vient de mettre en scène, et lui adresse une sorte de discours de quinze vers (45-30), d’allure véhémente et presque tout entier composé d’interrogalions, purement oratoires puisqu'elles équivalent à des affirmations ou ont un caractère ironique (1). Il y introduit un moment le personnage de Staius auquel il fait prononcer quelques mots dans un mouvement imité d'Horace (Sat., 4, 2, 17: « Maxime » quis non « Juppiter » exclamat simul atque audiuit); et il y a, au v. 19, une ébauche de dialogue si nous donnons le premier cuinam à l’homme que le poète interroge.
La seconde partie débute par quelques vers descriptifs. Perse nous fait voir les gestes superstitieux des femmes qui s'imaginent préserver l’enfant contre le mauvais œil. Puis il en vient aux souhaits .qw’elles forment pour lui; il les fait parler. Enfin, prenant la parole à son tour, il prie Jupiter (2) de ne tenir aucun compte de ces vœux inconsidérés.
Tout de suite après cette prière, il s'adresse brusquement à un personnage indéterminé (v. 41-43), puis, semble-t-il, à un second personnage : car celui qui supplie Mercure d'augmenter son bien et ses troupeaux n’est pas nécessairement le même qui vient de demander la santé. La prière à Mercure est formulée au style direct (v. 45-46), etilest difficile de savoir si la réponse (v.46 47 : quo, pessime, paclo, Tot &ibi cum in flammis iunicum omenta liquescant) est mise par le
suiv.;11, 1, 66; 1, 4, 134; 1, 9, 11; Sén.: De ira, 2, 88, 6 (cf. Perse, 3, 41) et 3, 24, 1; Épictète, 3, 22, 32; 4, 6, 34; 2, 21, 9; cf. 2, 21, 13 ; 2, 18, 15; 3, 13, 13 (et aussi 3, 14, 4; Plut.: De superstil., p. 168 Fu
(1) J'entends sous le nom d’interrogations ironiques celles qui appellent comme réponse : « Évidemment non ». Sur l'interrogation chez Horace, cf. Cartault, op: cit., p. 181 et suiv.
(2) Cf. infr., p. 349 et 361.
poète dans la bouche de Mercure ou s’il la fait en son propre nom. La substitution brusque, dans les vers suivants, de la troisième personne à la seconde peut faire supposer que la réponse doit être attribuée à Mercure. Mais peut-être Perse, par ce changement de personne, n’at-il voulu marquer qu'un changement de ton. En effet les quatre derniers vers du développement n’ont pas l'allure oratoire. Ils offrent d’ailleurs une difficulté nouvelle. Le personnage mis en scène s’écrie (v. 49-50) :
Jam crescit ager, iam crescit ouile, Jam dabitur, iam iam.
Et le poète ajoute (v. 50-51) :
donec deceptus et exspes Nequiquam fundo suspiret nummus in imo.
Plusieurs interprètes font de nummus le sujet de suspiret. Le sens est alors : « Jusqu'à ce qu’un écu (le dernier), désappointé (d'avoir vu partir sans retour ses frères qui devaient lui revenir avec des‘richesses nouvelles), et à bout d'espoir, gémisse en vain au fond de la bourse», c'est-à-dire « jusqu’à ce que déçu et à bout d’espoir, le suppliant n'ait “plus qu’un écu au fond de sa bourse ». D’autres lisent :
donec deceptus et exspes « Nequiquam fundo » suspiret «nummus in imo ».
En ce cas Perse fait encore parler son personnage qui, trompé dans ses espérances, soupire : « C’est en vain que j'ai épuisé ma bourse où il ne reste plus qu'un écu ». On peut encore rattacher nequiquam à suspirel : « Notre homme soupire vainement (car il est trop tard) : «Je touche au fond de ma bourse ». Je préfère pour ma part la première interprétation, parce que la personnification de l’écu est bien dans le goût de Perse.
Dans la quatrième partie, le poète adresse d'abord la parole à un personnage non moins indéterminé que les précédents (v.52 : Si ribi craleras argenti incusaque pinqui auro dona feram, sudes) pour lui reprocher de se faire des dieux à son image, cupides comme lui, et de se ligurer qu'une couche d’or sur le visage d’une statue peut lui être agréable. Est-ce ce personnage, est-ce le public ou quelqu'un
parlant au nom du public comme un coryphée de tragédie (1), est-ce le poète qui prononce ensuite ces paroles énigmatiques (v. 56-58) :
Nam fratres inter aenos Somnia pituita qui purgatissima mittunt Praecipui sunto sitque illis aurea barba.
Si c’est le poète, la tournure impérative est une ironie.
Changeant encore de ton, Perse termine par une sorte de déclamaüon contre le luxe, qui a banni la simplicité du culte primitif. Le thème «le cette déclamation est posé en deux vers (59-60) :
Aurum uasa Numae Saturniaque impulit aera Vestalesque urnas et Tuscum fictile mutat.
Puis le poète s’écrie, comme un prédicateur gourmandant la foule (v. 61) (2) :
O curuae in terris animae et caelestium inanes !
Les vers qui suivent (62-67) ne sont pas moins oraltoires : on pourrait les citer pour prouver que le sobre Perse ne redoute pas toujours l’amplification. Puis le poète, ayant posé aux pontifes une question à laquelle il fournit lui-même la réponse (v. 68-70), finit, sur un ton plus modeste, par une exhortation qui s'adresse à lui-même comme aux autres puisqu'il y emploie la première personne, d'abord au pluriel, puis au singulier.
En somme, le dialogue ne tient aucune place dans cette salire. Le grand nombre des apostrophes e& des interrogations donne à l’allure générale du morceau un caractère nettement oratoire. Mais le ton, après tout, n’est pas très différent de celui qu'a pris Horace dans la première satire de son recueil (3). Il est seulement moins familier, plus dogmatique , plus véhément aussi, parfois. Surtout, bien que le poète ait évité de marquer le lien des idées et que ses
(1) Cf. Eichenberg, op. cit., p.30 : « Altera ratio huius inductionis personae fictae ea est qua uulgus siue unus e uulgo sententiam profert oratione recta », et il cite, entre autres exemples, le présent passage.
GNT; Dr 201.
(3) V. surtout v. 41-61 ; 69-100 ; cf. Sat., 1, ?, 53-63 et 109-119; je ne dis rien, bien entendu, des Sat. 2, 3 et 2, 7, où Horace ne parle pas en son nom et a indiqué lui-même qu'il reproduisait les procédés de la prédication stoicienne.
326 “à F. VILLENEUVE
apostrophes s'adressent à une série de personnages différents sans que le passage soit ménagé de l’un à l’autre, la disposition apparait beaucoup plus arrêtée, beaucoup plus raide.
2. — La disposition de la satire 3 semble d’abord très irrégulière. Le thème n’est formulé nulle part d'une manière nette. Les titres différents qui sé lisent dans les divers manuscrits font tous de ce morceau une attaque contre la paresse. Mais l'analyse des idées nous à déjà conduits à admettre que nous avons ici une exhortation à l'étude de la philosophie : la paresse que Perse combat, c'est celle qui nous détourne de nous consacrer à notre perfectionnement moral.
Pour entrer en matière, le poète s’est inspiré d’un procédé qu'il trouvait deux fois chez Horace (Sat., 1, 2 et 3) : au lieu de partir d’une idée générale, il pose d’abord un exemple particulier.-Dans une scène dialoguée, il nous montre un jeune homme noble et riche qui préfère le plaisir à l’étude. C’est pour lui l’occasion d’un long sermon qui s’adresse d’abord au jeune homme, mais devient ensuite de plus en plus général, et s'achève par le conseil donné à tous d’étudier la philosophie (v. 1-76).
Dans une seconde partie, beaucoup plus courte (v. 77-87), Perse met en scène un centurion détracteur des philosophes.
Enfin, dans une troisième partie (v. 107-118), Perse montre que l’homme qui s’abandonne aux passions et refuse d'écouter les leçons de la sagesse est comme un malade qui ne veut pas se conformer aux ordonnances de son médecin.
La première partie semble, tout d’abord, formée, après la petite scène du début, de trois développements sans lien logique : 4° une réprimande au jeune homme qui vit comme Naita, débauché noyé dans le vice, sans avoir comme lui l’excuse de ne pas connaitre le ‘bien (v. 15-34); 2 la prière faite à Jupiter de punir les tyrans en leur donnant le spectacie de la vertu qu'ils ont abandonnée (v. 35-43) ; 3° l’opposition établie entre l'enfant qui a le droit de préférer le jeu à de vaines études et le jeune homme déjà initié à la philosophie, dont le devoir est de renoncer au plaisir pour se pénétrer des principes de la sagesse. En réalité, il n’est pas difficile d’enchaïner ces trois développements : le jeune homme qui connait le bien et qui se conduit mal n’a pas pour lui les mêmes circonstances atténuantes que
les inconscients comme Nalla; il se prépare le plus terrible des supplices, un supplice tel qu’on n’en souhaiterait pas de pire à un tyran: voir la vertu et se dire qu’on l’a abandonnée. En effet, si l'enfant a une double excuse lorsqu'il se soustrait à l'étude, son âge, qui lui fait voir le souverain bien dans le jeu, et le peu d'intérèt des exercices qu'on lui impose, le jeune homme à qui s’est révélée la philosophie stoïeienne est impardonnable s'il cède à la paresse : car cette philosophie porte en elle le secret de bien vivre. Ce dernier développement est, dans une certaine mesure, une reprise du premier, mais la marche est inverse : le poète part de l'enfant, qui ne sait pas, pour arriver au jeune homme qui sait, tandis qu’il passait tout à l’heure du jeune homme qui sait à Natta, qui ne sait pas.
On voit dès lors comment la seconde et la troisième partie tiennent à la première et se rattachent l’une à l'autre. Nous ne devons pas, dit Perse, nous laisser détourner de la philosophie par les railleries des esprits superficiels et grossiers, mais plutôt craindre, en ne suivant pas ses lecons, d’être envahis par les maladies de l’âme, par les passions, de même que le malade qui dédaigne les conseils du médecin, voit son mal s’aggraver et y succombe.
Donc, dans cette satire pas plus que dans la précédente, l’absence de transitions ne doit nous tromper : l’ensemble est bâti sur un véritable plan de dissertation. Mais, ici, le poète a masqué ce plan d’une manière plus complète. De plus, il a varié davantage, dans le détail, les procédés de développement.
Le début est dialogué (v. 1-9). Nous entendons parler un premier personnage avant de le voir : il ne nous est présenté qu'au septième vers. C’est un précepteur qui réveille son élève encore plongé dans les fumées du vin. Celui-ci sort du lit, de fort méchante humeur, comme en témoigne son emportement contre les esclaves trop lents à venir. Au dialogue succèdent cinq vers descriptifs. L'emploi de la première personne du pluriel (v. 12 et 14 : querimur) rappelle le szertimus du vers 3 et pourrait faire croire que Perse a voulu placer cette description dans la bouche du précepteur : celui-ei parlerait un moment pour le public. Quoi qu’il en soit, au vers 15, c'est bien le précepteur qui s'adresse de nouveau à son élève. Il lui fait un discours, interrompu une seule fois, au v. 19, par une question hargneuse. La difficulté est de savoir où se termine ce discours : va-t-il jusqu'au bout de
la satire ? est-il coupé par les propos du centurion (v. 76) ou par la prière à Jupiter contre les tyrans (v. 34) ? Nous avons vu que la prière à Jupiter, qu'on prend trop souvent pour une parenthèse, est une partie essentielle du développement : elle est amenée par les mots nescit quid perdat du v.33 : Nalta ne sait pas ce qu’il perd, mais toi, qui le sais, tu l’exposes, en abandonnant la vertu, au plus terrible des supplices. Je crois donc qu'elle fait partie du discours commencé au vers 45. Ce n’est pas Perse qui, dans les vers 44 à 51, évoque des souvenirs d'enfance : il avait perdu son père à l’âge de six ans, bien avant de fréquenter l’école de Verginius Flavus. D'autre part les vers 58-59,
Stertis adhuc laxumque caput compage soluta Oscitat hesternum dissutis undique malis
rappellent nettement l’apostrophe par laquelle débute la satire. Et cet homme qui est déjà exercé à reconnaitre les déviations morales (v, 52 : haud tibi inexpertum curuos deprendere mores) ne nous apparait pas comme différent du jeune noble qui n’a point à l'égard du bien l'ignorance d’un Natta. Il n’est donc pas nécessaire d’arrêter le discours du précepteur avant le vers 76 ou même avant la fin de la satire, tout en reconnaissant que le maitre oublie de plus en plus la personnalité de son élève et même, un moment, le laisse là tout à fait pour s'adresser à la foule, dans une de ces exhortations dont il trouvait chez Horace des exemples touchant à la parodie (1) et qui étaient familières aux prédicateurs stoïciens (2) : Discite et, o miseri, causas cognoseile rerum (v. 66). Mais, cela dit, on pourrait voir dans les vers 15-118 une véritable diatribe, de ton d’abord oratoire (v, 15-76), puis dallure dramatique avec une succession de petites scènes (v. 77-118).
Dans la partie oratoire, il est fait un usage assez fréquent de l’interrogation, surtout au début (v. 16, 18, 19, 20, 26, 27, 29, 44, 62, 65): mais partout, en dehors du dialogue proprement dit, elle n’est qu’une
(1) Hor.: Sat., 2, 2, 1-4: Quae uirtus et quanta, boni, sit uiuere paruo... discite ; cf. ?, 3, 80-81: Huc propius me, Dum doceo insanire omnis, uos ordine adite, et 1, 2, 37 : Audirest operae pretium, etc.
(2) Ce sont ces exhortations qu'on appelait plus particulièrement des homélies. V. E. Weber : De Dione Chrysostomo Cynicorum imitatore, p. 201 et suiv. ; p. 212 et suiv.
figure et tient lieu d’une tournure aflirmative ou négative. Au vers 24, le maitre formule lui-méme une objection que pourrait lui faire son élève, etil y répond (v.27 et suiv.). La prière à Jupiter (v. 35-43), que rien, au premier abord, ne semble préparer, vient interrompre le cours direct du développement. Elle vise au sublimeet y atteint un instant, mais elle tombe ensuite dans l’amplification déclamatoire.
Ce sont ensuite, sans transition, des souvenirs d'enfance qui rappelleraient la manière d'Horace si on pouvait leur attribuer un caractère personnel. Mais il n’y a là qu'un artifice de développement : nous voyons bientôt (v. 52) que le sermon n’est pas fini; les vers 52-62 s'adressent encore au jeune homme paresseux, puis la seconde personne du pluriel apparait (v: 64), dans un conseil de caractère général (uenienti occurrite morbo) qui prépare jusqu’à un certain point l’apostrophe à la foule du vers 66 (Discite et, o miseri, causas cognoscite rerum); puis nous retrouvons la seconde personne du singulier, mais il semble qu’on doive la considérer, cette fois, comme indéterminée (v. 71-73 : quem £e deus esse iussit et humana qua parte locatus es in re ; disce.….).
Rien n’empèche que ce soit encore le maitre stoïcien, et non le poète, qui mette ici en scène un épais centurion et le fasse parler; que ce soit lui qui introduise brusquement (v. 88) la petite fable, en partie dialoguée, en partie narrative, du malade victime de sa désobéissance aux prescriptions du médecin. Et alors, ce serait lui, naturellement, qui, dans un morceau parallèle à cette fable, reviendrait au ton du prédicateur et interpellerait un homme pris au hasard dans la foule des insensés (v. 107 : Tange, miser, uenas...). Je ne crois pas qu'il y ait dans les vers suivants un véritable dialogue : l'orateur peut fort bien fournir lui-même les répliques nt/ calet hic (v. 108) et non frigent (v. 109).
Si acceptable que me paraisse la division que je viens de justlier, j'aime mieux rendre la parole au poète après le vers 62. Toute la première partie de la satire n’est alors qu’un exemple longuement développé. De ce cas particulier, Perse s'élève à ce principe général qu’il faut pratiquer dans Jes choses de l'âme une thérapeutique préventive, c’est-à-dire se munir des préceptes de la philosophie. Ce serait ainsi la satire tout entière qui formerait une diatribe ; seulement il y aurait quatre parties au lieu de trois : la scène entre le maitre et
l'élève, avec le discours du maître (1-62), une exhortation générale du poète où se trouve exprimée l’idée centrale de la satire (63-76), les railleries du centurion (77-87), et, pour terminer, les deux morceaux parallèles de la fin (88-118). Nous allons trouver une disposition analogue dans la satire 4.
On peut conclure que cette troisième satire, en apparence si capricieuse dans sa marche et si heurtée, est en somme construite sur un plan fort simple : ce n’est qu’un long discours moral où les idées se tiennent par un lien logique dont la rupture, en divers endroits, n’est qu'un artifice ; l'élément dramatique y a sa place, sous une forme qui est la propriété commune de la satire horatienne et de la diatribe.
3. — La satire 4, comme la précédente, débute brusquement par un exemple particulier : nous entendons Socrate gourmander Alcibiade qui prétend conduire les Athéniens avant de connaître la vraie nature du bien et du mal. Le poète formule ensuite l'idée générale du morceau (v. 23-24) : | D
Ut nemo in sese temptat descendere, nemo, Sed praecedenti spectatur mantica tergo !
L'exemple d’Alcibiade a illustré par avance le premier de ces deux vers ; le second va trouver son commentaire dans un nouvel exemple : celui de l’homme qui voit très bien les défauts de Vettidius (v. 25), mais qui est lui-même vicieux, comme le lui reproche un inconnu auquel le poète donne la parole.
Dans une troisième partie (v. 42-52), Perse, après avoir résumé la leçon qui se dégage de l'exemple précédent (caedimus inque uicem praebemus crura sagittis), montre qu'on peut bien chercher à faire illusion aux autres, mais que c'est se tromper soi-même.
On le voit, l’enchainement des idées est simple et net : Alcibiade voulait se faire admirer du peuple avant même d’avoir appris à distinguer le bien du mal. Il tombait dans le défaut commun qui est de ne pas se connaitre : nous ne sommes Clairvoyants que lorsqu'il s’agit des défauts d'autrui. Ainsi nous allons, prenant le voisin pour cible et cible à notre tour, et nous berçant des louanges que nous donnent les naïls. Maïs nous ferions mieux de nous étudier nous-mêmes.
La première partie est un petit discours de Socrate qui, par deux
fois (8-9 ; 20) fait parler Alcibiade. Le ton est tour à tour rude et ironique ; il y a de fréquentes interrogations (v. 3, 8, 16, 17, 18).
Après les deux vers exclamatifs où Perse formule son thème (v. 23- 24), nous trouvons une sorte de petit mime. Nous entendons d’abord la conversation de deux personnages qui s’entretiennent d’un certain Vettidius, avare ridicule. L'un d’eux le drape dans un portrait pitto-resque. Mais à son tour, au moment où il prend un bain de soleil après s'être fait parfumer, il exerce la verve d’un inconnu, qui, dans un langage dont j'ai noté ailleurs la crudité toute cynique (cf. supr., p. 281), lui reproche ses mœurs efféminées.
Dans la dernière partie, le ton est oratoire. Le poète y parle en son propre nom. Il emploie d’abord la première personne du pluriel (v. 42: caedimus ; v. 43 : nouimus). Puis il passe à la seconde personne du singulier, mais, en réalité, il s'adresse à tous les hommes. Il prête une objection à un interlocuteur fictif (v. 46-47 : Egreqium cum me uicinia dicat, Non credam ?) et réplique avec véhémence. Les deux derniers vers ramènent, Sous une forme colorée, l’idée générale et sont une conclusion.
Il me parait inadmissible de s’autoriser de l'emploi de Quirites dans le discours de Socrate (v. 8) pour prétendre que la satire tout entière est mise dans la bouche du philosophe. Quirites élait devenu synonyme de ciues. Virgile a dit (Géorg., 4, 201-202): ipsae regem paruosque Quirites su/ficiunt aulasque el cerea regna refiqunt. EL on trouve dans le Thyeste de Sénèque (v. 395-396) : Nullis nota Quiritibus Aetas per tacitum fluat. n’y a donc rien, dans l'emploi que Perse fait ici de ce mot, qui offense gravement la couleur locale. Mais que dire si Socrate prononçait le nom purement latin de Vettidius, s'il parlait de la ville sabine de Cures ou du pufeal romain ? Seuls peuvent l’admettre les interprètes pour qui le nom d’Alcibiade déguise ici Néron. Mais rien, je l’ai dit, ne justifie cette hypothèse ; tout semble prouver que cette satire n’est qu'un sermon moral sur le célèbre adage yv60: ceaurev. En réalité, c’est le poète qui a la parole dans tout le morceau. Seulement, il met d’abord en scène divers personnages : Socrate parlant à un Alcibiade muet, les deux Romains qui raillent Vettidius, le rude mentor au langage cynique. Ce sont procédés usuels de la satire horatienne et de la diatribe. Nous devons noter que Perse ne s’est pas attaché, celte fois, à supprimer les transitions : les vers 23 et 24
en font une très nette, entre l'exemple d’Alcibiade et le suivant. Le vers 42 et le commencement du vers 43 en sont une autre, entre le second exemple et le discours final : celle-ci résume bien ce qui précède, mais n’annonce pas clairement ce qui suit.
Cette quatrième satire, souvent obscure dans le détail et d’une forme pénible, est composée, en somme, avec une régularité très scolaire.
4. — Le début de la satire 5 semble annoncer une satire dialoguée à deux personnages, comparable à celles qui composent en majeure partie le second livre d'Horace. Mais, en réalité, le dialogue tourne court. La réplique de Perse à Cornutus qui l'avait interrompu est une sorte d’épitre, et la pièce se termine par un long discours moral sur la vraie liberté. Au demeurant, il n'y a pas, dans toute l’œuvre de Perse, de satire où l’on puisse suivre avec moins d’effort l’enchainement des idées ; et il n’y en a pas cependant où le poète arrive de plus loin à son sujet. 1 +
La première partie (v. 1-51) célèbre l’amitié de Perse et de Cornutus. Dans quatre vers d’une emphase voulue, Perse rappelle que les poètes tragiques ou épiques ont l’habitude de souhaiter cent voix, cent bouches et cent langues. Un personnage qui n’est pas nommé lui coupe brusquement la parole et lui demande ce que signifie ce début pompeux : un pareil style peut convenir, en effet, à la tragédie, mais il faut, dans la satire, plus de simplicité (v. 5-18). Le poète accorde (v. 19-29) que cela est vrai. Mais il veut chanter aujourd’hui un sujet qui exigerait la voix la plus puissante : son affection pour Cornutus. Il s’adresse directement à son maitre : c'était donc Cornutus qui parlait tout à l'heure. Le poète lui a voué l'amitié la plus sincère, et le philosophe, qui connait les cœurs, saura bien entendre l’accent de cette sincérité.
On peut dire que le dialogue finit là. Le morceau suivant (v. 30-51) où Perse, s'adressant toujours à Cornutus, nous donne les raisons de son attachement pour lui, est dans la manière des épitres d'Horace ou des deux satires (1, 6 et 2, 6) où le même Horace s’entretient avec Mécène. Perse y montre son adolescence encore
incertaine entre le vice et la vertu, et la direction qu’il a trouvée
auprès de Cornutus. Il évoque les longues journées qu’ils ont passées
ensemble, les repas pris eh commun à une table frugale. L'harmonie est si parfaite entre leurs âmes qu’elles sont, à n’en point douter, nées sous le même astre.
Le ton change brusquement au v. 52 : des confidences personnelles, nous passons à un lieu commun moral : diverses formes d'activité séduisent les hommes, mais tous, quand ils approchent du terme de leur existence, s’aperçoivent qu’ils ont vécu en vain. Ceci nous ramène par contraste à Cornutus, qui, bien éloigné de toute agitation stérile, consacre son temps à enseigner la philosophie. Perse va-t-il donc recommencer l’éloge de son maitre? Non ; nous n'avons ici qu’une transition, une transition un peu laborieuse. Le poète ne veut plus voir dans l'exemple de Cornutus instruisant les jeunes gens qu’un cas particulier d’où il s’élève à une exhortation générale Il abandonne, pour ne plus y revenir,le ton de l’épitre, et, s'adressant aux hommes de tout âge, enfants et vieillards, il leur conseille de chercher dans la philosophie stoïcienne le secret de bien vivre (v. 64-65) :
Petite hinc puerique senesque Finem animo certum miserisque uiatica canis.
Il imagine un bref dialogue avec un auditeur indéterminé qui réclame
-un délai d'un jour. Ceci nous vaut une petite leçon sur le danger de
remettre à demain ce que nous pouvons faire aujourd'hui. Dans ce passage, Perse a employé tour à tour la première personne du pluriel (v. 68 : consumpsimus) et la seconde du singulier (v. 70: prope te.….; N. 1l:Ssectabere. SN 1e curras
C'est alors, au vers 73, que commence, sans transition, la diatribe qui forme la partic principale de cette cinquième satire. Mais le lien est facile à trouver : nous ne vivrons pas bien tant que nous n’aurons pas conquis la vraie liberté ; or, cette liberté, la philosophie stoïcienne seule peut nous la donner.
Si nous isolons le morceau, nous voyons que le thème est posé dès le début, selon l'habitude des prédicateurs cyniques ou stoïciens : Libertate opus est. Non hac ut quisque Velina Publius (v. 73-74). Le développement qui suit (v. 74-431) n’est qu'une longue définition de la vraie liberté. Dans une seconde partie (v. 132-188), le poète décrit, au moyen d’une série d'exemples, l'esclavage des passions.
Perse a multiplié dans cette diatribe les pelites scènes el les pelits dialogues. Nous voyons d’abord l'esclave Dama, palefrenier menteur, transformé par l'affranchissement en Marcus Dama. Perse, interrogeant brusquement un interlocuteur fictif, lui demande avec ironie s'il n'aura pas désormais pleine confiance en Marcus Dama, s’il hésiterait à le prendre pour caution ou tremblerait de l'avoir pour juge. Pourquoi se mélier de lui ? C’est un homme libre puisqu'il a été coiffé du bonnet (v. 82 : Hacc mera libertas, hoc nobis pillea donant). Sans vouloir s’arrèter à l'ironie de ce vers et des précédents, l'interlocuteur, peut-être Dama en personne, formule un syllogisme (v. 83-85) : on est libre du moment qu’on peut vivre à sa guise; or il peut vivre à sa guise ; donc il est parfaitement libre. Ici un nouveau personnage, un stoïcien, apparait pour refuser à l’autre le droit de prétendre qu'il peut vivre à sa guise. Après une protestation de l’intérlocuteur fictif, Perse reprend la parole et expose, sur un ton fort didactique, préparé par le mot qui sert à introduire le développement (v. 91 : disce), qu'il n’est pas permis de faire ce qu’on ne sait pas faire : or, pour savoir vivre, il faut avoir appris l’art de vivre, comme pour être médecin ou pilote, il faut avoir appris l’art médical ou l’art de conduire une embarcation. L'homme. sur lequel le vice a encore la moindre prise n’est pas libre, et on peut dire qu'aucun acte, même le plus insignifiant en apparence, ne lui est permis par la raison. Sans doute ceux qui n’ont pas la sagesse s’imaginent être libres lorsqu'ils n’ont pas à exécuter les volontés d’un maitre. Mais, en réalité, ils ont en eux-mêmes des maitres impérieux : leurs propres passions. Dans tout ce passage (v. 73-131), le poète a construit son développement en véritable dialecticien.
I y a dans les vers 96-97 une ébauche de prosopopée (1) :
Stat contra ratio et secretam garrit in aurem Ne liceat facere id quod quis uitiabit agendo.
Mais le poète se substitue tout de suite à la raison. Il cherche à animer son discours non seulement par l'emploi d'exemples concrets et par
(1) On peut comparer (ef. Eichenberg, 0p. cit., p. 28) Sénèque : Epist., 84, 11: Hanc (i. e. rationem) si audire uolueris, dicet tibi: « Relinque ista iamdudum, ad quae discurritur ; relinque diuitias, ete. ».
- Afs:
ESSAI SUR PERSE 339 une nouvelle ébauche de prosopopée (v. 103 : exclamat Melicerta perisse frontem de rebus), mais aussi en usant du style direct pour formuler une réponse éventuelle fournie à l'interlocuteur fictif (v. 113 : « haec mea sunt, teneo » cum uere dixeris). Un peu plus loin (v. 124) on peut se demander si l'affirmation /liber ego est prononcée par ce personnage ou s'il faut entendre : « Tu dis : je suis libre ». En tout cas le ton devient ici plus pressant : «Où prends-tu cela, dit Perse, toi, soumis à {ant de choses ? Tu ne connais donc pas d'autre esclavage que celui dont la baguelte du préteur peut affranchir? » Et il mel en scène un maitre donnant un ordre dont nul ne se soucie qui n'est pas ou qui n’est plus son esclave. On hésite sur l'attribution des mots cessas nugator (v. 127) : est-ce une question impatiente du maitre (1)? ou bien le poète dit-il à l'interlocuteur fictif : « Tu peux faire le paresseux, car de tels ordres ne te touchent pas ou ne te touchent plus ? » La première interprétation me parait la plus naturelle : elle ajoute un trait à la physionomie du maitre, et expression seruihum acre vient très bien tout de suite après cette apostrophe un peu rude (2). Le morceau finit sur une question : « Si au dedans de loi, dit Perse, il nait des maitres tyranniques, en est-il de toi autrement que de l’esclave docile à la crainte du fouet ? » Ceci est une transition : Perse va montrer par une série d'exemples que l'homme livré aux passions est véritablement un esclave.
Cette seconde partie de la diatribe se distingue par son caractère dramatique. Un premier dialogue met aux prises un personnage anonyme avec la Cupidité d’abord, avec la Mollesse ensuite. La première partie de ce dialogue est très vive et coupée ; la seconde, séparée de la première par quelques vers descriptifs, se réduit à un discours de la Mollesse qui accumule les interrogations. Le poète reprend ensuite la parole pour dégager en quelques vers la moralité de cette espèce de fable. Mais il le fait sous une forme oraloire ; il s'adresse directement à son personnage, il lui pose des questions (v. 154 et 155), il lui recommande de ne pas se croire trop aisément affranchi de cet esclavage.
(1) Cf. Térence : £un., 753: Odiosa cessas ?
(2) V. cependant, dans la IVe partie (ch. ?, $ 6), où est étudié le style du présent passage, un vers de Lucilius, qui pourrait servir d'argument en faveur de l’autre ponctuation.
Je rappelle ici que la mise en scène et les conflits d’abstractions personnifiées étaient, dans la philosophie et le théâtre grecs, un hérilage de la sophistique (1). Bion, qu’on peut, nous le savons, considérer comme un sophiste, faisait parler la Pauvreté (2). Après Perse, Plutarque, dans un petit traité qui estune véritable diatribe (3) (Et airépun: à roxia Repos Lar0daupoviav, 3, p. 498 F) a mis aux prises la Fortune et le Vice (4). En revanche «le génie d’Horace est trop concret pour allégoriser » (Lejay : Sat. d'Horace, p. zxv). Tout au plus a-t-il personnifié, d’une manière comique, des parties du corps (Sat., 1, 2, 68-69 : Huic si muttonis uerbis mala tanta uidenti Diceret haec animus : «Quid uis tibi?... »; Sat., 2, 2, 39-40 : « Porrectum magno magnum spectare catino Vellem » ait Harpyis gula digna rapacibus). Cependant, si on doit considérer Ennius comme le père de la salire latine, Perse restait ici dans la tradition du genre puisque le vieux poète avait rapporté dans une de ses satires la dispute de la Mort et de la Vie : « Mortem et Vitam quas contendentes in satura tradit Ennius » dit Quintilien (9, 2, 36). :
On ne voit pas très nettement, au vers 141, à qui appartiennent les mots ocius ad nauem ? à la Cupidité qui s’impatiente ? au maitre exeitant ses esclaves? au poète ? et, dans ce dernier cas, faut-il les prendre pour une exhortation ironique ou entendre : « Tu vas vite au navire » ? Je crois que Perse a donné la parole à son personnage : nous avons ici un ordre adressé aux esclaves qui portent le sac et l’œnophore.
Le second exemple de la tyrannie des passions est simplement juxtaposé au précédent. Mais le petit discours des vers 154 à 160 sert de transition. L'exemple de Chacrestrate illustre cette vérité qu’on n’a pas brisé la chaine des passions pour leur avoir résisté une fois (v. 157-160). IL fait une sorte de mime : c’est d’ailleurs une scène de comédie empruntée au théâtre de Ménandre. Chaerestrate, qui parle le premier, nous est présenté par Perse, mais les répliques se suc-