‹ Essai sur PerseChapitre 46 sur 70 · CESSE D A · texte numérisé non relu

CESSE D A

(2) V. O. Hense : Teletis reliq., p. ?, 1 et suiv.

(3) V. Hense, ibid., p. cvret n. 16

(4) Sur les abstractions personnifiées dans la diatribe, v. E. Weber: De Dione Chrysostomo, etc., p. 170; H. Weber: De Senecae phil. genere dicendi bioneo, p. 22; Eichenberg : De Persi sat. natura, p. 28.

cèdent ensuite sans que le poète intervienne. La scène finie, il en

dégage la moralité en termes qui peuvent servir de conclusion à-toule la diatribe (v. 174-175) :

Hic, hic quod quaerimus, hic est, Non in festuea, lictor quam iactat ineptus.

Perse a-t-il craint de paraitre avoir composé celte satire avec la rigueur d'une dissertation? Le fait est que le développement repart alors qu'on pouvait le croire fini : deux nouveaux exemples sont donnés, celui de l’ambitieux et celui du superstitieux. L'ambitieux nous est présenté à la troisième personne, dans une interrogation (v. 176-177) :

Ius habet ïlle sui, palpo quem ducit hiantem Cretata ambitio ?

L’ambition, ainsi personnifiée, prend la parole et donne des ordres à son esclave (v. 177-179) :

« Vigila et cicer ingere large Rixanti populo, nostra ut Floralia possint Aprici meminisse senes. »

Quant à l’autre exemple, il est développé dans une sorte de portrait satirique fait d’une série de détails sur les superstitions du temps. Il n’y a d’oratoire ici que l’emploi de la seconde personne du singulier.

Le poète se sert de A{ pour introduire le second exemple. Cela fait une difficulté : Perse semble dire que l'ambition peut au moins faire valoir de belles apparences, tandis que la superstition est abjecte. Or, cette idée n’a rien à faire dans ce développement. Mais quid pulchrius ? n’est qu'une concession feinte : « Je veux bien t’accorder, dit le poète, qu'il n’y a rien de plus beau, mais tu n'y gagneras rien : je vais te prouver que tu es esclave de la superstition, et celle-ci te fait tomber dans les pratiques les plus grotesques ». Si on admet que la question quid pulchrius ? fait encore partie du discours de Pambition, il faut donner à Àf le sens de d'autre part et les mots Labra moues tacilus, elc. (v. 184) peuvent s'adresser à un second personnage. Pour moi, je crois que le superstitieux ne doit pas être distingué de l’ambitieux : il s’agit d’un individu qui est tour à tour l’esclave de l’une et de l’autre passion. Je donne la question quid pulchrius ? au poète : l’ambitieux est ébloui en se disant qu’on parlera de lui plus

330 F. VILLENEUVE tard (1); mais lorsqu'il cède ensuite à la superstition, il ne lui est plus possible de se tromper lui-même sur la misère de son esclavage.

Les trois derniers vers ne sont qu’une épigramme contre les centurions et le gigantesque Pulfenius. Perse à voulu terminer ce sermon par un trait de satire.

Si nous revenons sur l'ensemble, nous constatons que, dans la composition de cette pièce, Perse ne s’est pas éloigné essentiellement de la formule appliquée dans les deux précédentes : un cas particulièr sert à poser une question de morale qui est ensuite traitée sous son aspect le plus général. Seulement il a tiré le cas particulier de sa propre existence : le maitre de philosophie qu'il a célébré pour en venir à célébrer la philosophie elle-même, c'est ce Cornutus à qui il devait d’avoir pris, au carrefour de la vie, la bonne voie.

5. — La satire 6 a, comme la seconde, un début d'épitre et, comme la cinquième, trouve son point de départ dans des détails personnels.” Perse demande à son ami Bassus si l'hiver l’a ramené dansta Sabine. C’est naturellement un artifice du poète pour arriver à nous dire où il se trouve lui-même. Et de fait, après avoir consacré quelques vers à l’éloge du talent lyrique de son ami (v. 2-6), il nous peint le charme de Luna, sa résidence actuelle, sur la côte de Ligurie (v. 6-11). Il y goûte un contentement parfait, peu soucieux de savoir si son voisin est plus riche que lui ou si des gens d’une naissance inférieure à la sienne le dépassent en opulence. Quand cela serait, il n’y verrait pas une raison de se refuser un bien-être sagement mesuré (v. 11-17). Et ceci nous amène au sujet de la satire. On peut dire que l’épitre finit là, bien que la poète, pour rendre son exposition plus vivante, continue à se meltre en scène.

Un autre, dit-il, peut avoir d’autres idées que moi sur le bon usage des richesses. Et il ajoute (v. 18-19):

Geminos, horoscope, uaro Producis genio.

(1) On pourrait même, sans modifier l'interprétation, donner Quid pulchrius?à l'ambitieux : «Quoi de plus beau?» demanderait-il ; « Oui, répondrait le poète, mais ...».

Les apostrophes adressées à des abstractions, surtout à la Fortune, ne sont pas rares dans la littérature morale. Mais celle-ci n’est qu’un artifice de style pour varier l'expression.

Perse ébauche ensuite, en trois ou quatre vers (19-22), deux portraits, celui de l'avare et celui du prodigue. Quant à lui, il saura dépenser, sans tomber pour cela dans le faste ou la gourmandise. De son propre exemple il tire une leçon pour ous, ainsi que l’indique le passage de la première personne du singulier à la seconde (v. 25 : messe tenus propria uiue). Bassus est oublié : c'est à un homme pris au hasard dans la foule que Perse conseille d'employer tout son revenu et même, sil faut secourir un ami malheureux, d'entamer son capital.

Là-dessus, il introduit une objection : Sed cenum funeris heres negleget iratus quod rem curtaueris (v. 33 el suiv.). Est-ce un interlocuteur fictif qui s'adresse au poète, et faut-il entendre : « Mais, si tu entames ton capital, ton héritier mécontent négligera le repas funèbre » ? Ou bien Perse, parlant encore en son propre nom, dit-il à son auditeur anonyme : « Mais on va objecter que ton héritier, mécontent si tu as enlamé ton capital, négligera le repas funèbre » ? D’autre part, le membre de phrase Tune bona incolumis minuas (v. 37) est-il compris dans lobjection et signifie-t-il « Iras-tu, par tes dépenses,

- Pexposer à ce risque si tu es dans ton bon sens ? » ou bien : «Iras-tu, par tes dépenses t’exposer de ton vivant à ce risque posthume? » ou bien, nous ramenant à l'ami naufragé dont il a été question tout à l'heure : « Iras-tu t’'exposer à ce risque en entamant lon capital, alors que tu es demeuré, toi, à l'abri du naufrage, alors que tu n'as éprouvé aucun malheur personnel? ». Faut-il voir un développement de la mème objection dans les propos de Bestius et interpréter ce passage de la manière suivante : « Sans compter que Bestius se met là-dessus à attaquer les philosophes grecs, les accusant d'avoir introduit à Rome le luxe èt les folles dépenses » ? Alors le membre de phrase haec cinere ullerior metuas pourrait être une conclusion et signifier : « Voilà ce que tu aurais à craindre par delà la tombe : la négligence de ton héritier et les propos de Bestius ». Mais on peut le détacher et le donner au poète : ce serait alors une réponse sous forme de question : « Doit-on concevoir de tout cela la moindre crainte par delà la tombe ? » Il n’est, en aucun cas, nécessaire de considérer les propos de Bestius comme une parenthèse et de faire, des mots

haec cinere ulterior metuas une réplique directe à {une bona 1ncolumis minuas : on peut admettre que la sortie de Bestius contre les philosophes grecs et le luxe fait déjà partie de la réplique et que haec désigne à la fois le risque d’avoir des funérailles médiocres et celui d’être attaqué par les censeurs de la philosophie.

On pourrait encore attribuer la question Tune bona incolumis minuas à Bestius qui s’écrierait : « Un homme raisonnable entamer son capital ! » — ou bien : «Entamer son capital sans avoir subi aucun malheur personnel!» — et qui se mettrait là-dessus à attaquer la philosophie grecque. En ce cas les mots Aaec cinere ullerior meluas appartiendraient nécessairement à Perse et formeraient une interrogation. /laec ne se rapporterait peut-être qu'aux propos de Bestius, et le A7 {u, meus heres indiquerait que, avec l'héritier, il faut discuter plus longuement.

Toutes ces interprétations ont ceci de commun qu’elles laissent l’héritier en dehors du dialogue. Mais on peut parfaitement lui attribuer les mots Tune bona incolumis minuas en leur donnant ce sens : « Pourrais-tu impunément toucher à ton capital », c’est-à-dire : « Tu as touché à ton capital? tu me le paieras !» Il demeurerait, en ce cas, possible de rendre tout de suite la parole au poète qui introduirait Bestius, puis, après lavoir fait parler, demanderait à son auditeur anonyme : « Haec cinere ulterior metuas ? » Et peut-être, dans l’expression Bestius urget, faudrait-il faire de Bestius un attribut : « Et, làdessus, l’hérilier, comme un second Bestius, s’en prend aux philosophes grecs ». Mais ne serait-il pas plus simple de donner tout le passage à l’héritier, qui demanderait à Perse, ou à l’anonyme docile à ses conseils : « Toucheras-tu impunément à ton capital (ou bien : toucheras-tu à ton capital si tu es dans ton bon sens) ? Et, d’ailleurs, n'entends-tu pas Bestius malmener les philosophes grecs ? Voilà les propos que tu aurais à redouter après ta mort ». Alors l’apostrophe de Perse à son propre héritier (v. 41 : At tu, meus heres) arriverait d’une manière toute naturelle.

Cette dernière interprétation est assez séduisante. J'aime mieux retenir cependant celle qui donne les mots Tune bona incolumis . minuas à l'interlocuteur fictif comme suite de son objection, et j'oppose incolumis au malheur de l’ami naufragé : « Quoi ! entamer son bien sans avoir éprouvé de malheur personnel ! » Perse répond ironiquement : « Bestius aussi voit dans cette conduite généreuse un luxe

ESSAI SUR PERSE 341 dangereux importé à Rome avec la philosophie grecque (1). Mais doit-on craindre, par delà le bücher, et des funérailles modestes et les propos de Bestius ?» Le poète continue en s'adressant à un autre personnage, son propre héritier : « Mais, dit-il, pour en venir à oi, mon héritier, qui que tu puisses être, écarte-toi de la foule et écoutemoi. » La formule quisquis eris nous avertit que le morceau qui va suivre n’a pas un caractère personnel. L'expression paulum à turba seductior audi rappelle les habitudes de la diatribe : nous lisons chez Épictète (4, TL, 47) "ÆXOE cie 7 éco xat eme mutv (2).

La fin de la satire, telle que nous l’avons, est une sorte de dialogue entre Perse et son héritier : mais le rôle de ce dernier y est si effacé, qu’on peut se demander si nous n’avons pas ici un monologue où Perse fournit de temps en temps des répliques. « Je vais, dit le poète, faire de grandes dépenses pour fêter la victoire de Caligula ; ty opposes-tu ? réponds nettement ». Il s’en faut de beaucoup que la réponse soit nette : c'est au contraire un véritable rébus sur lequel s’est exercée depuis plus de trois siècles la sagacité des interprètes. Voici, en effet, ce que nous lisons après les mots dic clare (v. 51) : « Non adeo, inquis, exossatus ager iuxta est ». Le mot adeo est-il verbe, et faut-il entendre : « Non adeo hereditatem ? » Est-il adverbe ? que signifie exossatus ? que signifie iwrta ? et sommes-nous sûrs d'avoir la lecon véritable ? La plupart des manuscrits donnent on audeo, métriquement impossible, ou haud audeo qui nous obligerait à admettre un hiatus comparable à celui que nous trouvons chez Virgile (Én.,5, 261): Victor apud rapidum Simoenta sub Hio | alto. Mais Ilio est un nom propre d’origine grecque, ce qui atténue la licence ; et, d’ailleurs, on ne trouverait pas un seul autre hiatus dans l’œuvre entière de Perse. Il faut donc accepter, faute de mieux, la leçon non — adeo qui est celle du Montepessulanus 212 et de deux ou trois autres manuscrits. Une seule chose semble certaine : c’est que l'héritier affecte de renoncer à l’héritage ou de le déprécier, puisque Perse déclare qu'il

(1) Cette interprétation a l'avantage d'expliquer l'attaque de Bestius contre les philosophes grecs : il leur reproche d'avoir rendu les hommes pitoyables et généreux. Elle appartient, si je ne me trompe, à G. Albini, qui l'a développée p. 137-138 de sa ?° édition.

(2) Cf. Eichenberg, op. cit., p.81.

trouvera sans peine un autre héritier, même s’il ne lui reste aucun parent (v. 52 et suiv.). Mais, cela dit, on doit reconnaitre qu'aucune des solutions proposées n’a le caractère de l'évidence. J'en signalerai seulement trois qui me semblent plus simples que les autres : 1° «Le domaine que tu as près d'ici, dit héritier, n’est pas si bien cullivé (lité. si bien débarrassé de pierres) que tu puisses te permettre ces dépenses ». Et Perse répond : « Eh bien ! puisque tu fais fi de mon domaine, je saurai trouver un autre héritier ». 2° L'héritier déclare qu'il ne veut pas de la succession ; que Perse n’a qu'une terre épuisée, près de la ville. Et le poète, le prenant au mot, dit que Manius sera toujours là pour hériter de lui. 3° Perse après avoir invité son héritier à répondre clairement, fait lui-même la réponse sous forme interrogative : « Tu dis : je ne veux pas de la succession ? » Et ül continue : « Soit! J'ai près d'ici un domaine bien cultivé : je ne serai pas embarrassé pour trouver quelqu'un qui l'accepte ». Nous savons par la Vifa que Perse possédait, en effet, un domaine près de Rome sur la voie Appienne. ‘ Ex

Au nom de Manius, l'héritier s’écrie avec dédain (v. 57) : Progenies terrae ! C’est pour Perse l’occasion d'ouvrir une parenthèse sur le caractère relatif de toute noblesse de naissance. Puis, laissant là les détours, le poète demande à son héritier comment il peut avoir la prétention de passer avant lui et de réclamer le flambeau à un homme qui n’a pas fini sa course : un héritier doit considérer comme un gain tombé du ciel tout ce qui peut lui revenir. Comme l'héritier, mécontent. garde le silence, le poète le presse : « Tu refuses ce que je laisse ? lui dit-il ; ou bien veux-tu te contenter de ce qui reste? » — «Le capital n’est pas intact », répond l'autre. « La perte a été pour moi, réplique Perse. Pour toi l'héritage, si petit qu'il soit, est tout gain. Ce que je fais des biens qu’un autre m'a transmis ne te regarde pas : {u n'as pas à me dire de placer mon argent et de n'en dépenser que le revenu ».— «C'est bon, dit l'héritier, mais il ne me restera rien ». Et Perse s’indigne : « Ah ! il ne te restera rien ? Eh bien! je vais tout dépenser ». Et il ordonne à son esclave de mettre beaucoup d'huilesur les légumes, ajoutant qu'il n'entend pas faire maigre chère pour qu'un jour le petit-fils de son héritier, un débauché, puisse mener joyeuse

Jusque là, malgré des difficultés de détail presque insurmontables,

on peut arriver à suivre le mouvement général de la satire. Mais, brusquement, le poète entasse les impératifs sans qu’on puisse comprendre si le dialogue continue entre lui et son héritier ou si nous avons affaire à un nouveau développement (v. 75 et suiv.).

Vende animam lucro, mercare, atque excute scllers Omne latus mundi.

On est d’abord tenté d'admettre que nous avons là une conclusion qui dégage le sens véritable de la satire : Perse est parti (v. 15 et suiv.) d’un trait contre les avares ; ila ensuite affirmé qu'il fallait savoir dépenser son revenu et même, dans certains cas, entamer son capital ; il a longuement développé cette idée qu'une économie sordide ne va qu’à enrichir un héritier, cupide souvent et débauché, et qui, d'ailleurs, n’a pas de comptes à nous demander. Après ce morceau, auquel il a donné, par l'emploi du dialogue, un caractère dramatique, il se retourne vers l’avare et lui dit : « Non seulement tu travailles pour les autres, mais tu n’arriveras jamais à satisfaire ton désir d’amasser ». A l'expression directe de cette idée, il a substitué un tour imprévu et ironique : il conseille à l’avare de faire tous les métiers qui peuvent enrichir, même les moins honorables : l’autre, docile, se met au travail : il décuple son capital el vient demander à Perse de lui marquer le point -où il faut s'arrêter : « Ce serait, réplique le poète, trouver une fin au sorite », autrement dit: Favarice est insatiable. Il y a pourtant une difficulté : Perse, au début, opposait entre eux le ladre et le prodigue. Ici, il fait surgir brusquement un aspect nouveau de l’avarice : la cupidité insatiable (œoyocxeodeia). Il faudrait

elle répond assez

donc convenir, si nous avons ici une conclusion, qu mal au développement dont elle devrait dégager l’idée générale.

On pourrait encore supposer que ce petit discours s'adresse à l'héritier cupide : « J'aurais beau te laisser une fortune énorme, lui disait Perse, tu ne serais jamais satisfait, car l’avarice est insatiable ». Mais, en ce cas, il faudrait admettre que la satire est dirigée contre l'avidité des héritiers ; or, le début annonçait tout autre chose. Et je sais bien que Perse à, dans cette satire, fait effort pour imiter vraiment Horace non plus dans les procédés extérieurs de son art, mais dans les caprices de sa fantaisie Seulement il est peut-être trop facile de se tirer d'affaire en invoquant les droits de la fantaisie.

Toute difficulté disparait si on se rappelle un renseignement donné par le biographe. Celui-ci nous dit que Perse n’avait pas achevé son livre de satires etilajoute (Vita, 8) : « Versus aliqui dempti sunt ultimo libro ut quasi finitus esset. ». La plupart des commentateurs ont admis que les vers ainsi retranchés étaient le début d’une pièce nouvelle. Mais il s’agit peut-être d’un morceau simplement ébauché à la fin d’une satire inachevée : rien, dans le texte de la Vifa, ne s'oppose à celte interprétation, et tout, si on examine la satire elle-même, semble la favoriser. Perse commence par opposer l’un à l’autre deux défauts : l’avarice sordide et la prodigalité. Cela le conduit à faire le portrait de l’homme vraiment libéral qui dépense son revenu et n'hésite pas, si un devoir le demande, à entamer son capital, en dépit des protestations de son héritier. En face de ce portrait, il se proposait de dessiner, dans la seconde partie de la satire, celui de l’homme cupide. Et, selon son habitude, il commençait par mettre son personnage en scène, d’abord en s'adressant à lui, puis en le faisant parler. Au conseil ironique de doubler son bien, le cupide répond que c’est déjà fait, qu’il l'a même décuplé, mais que lui marquer un point où il pourrait s'arrêter, ce serait aussi fort que de trouver un homme capable de terminer le sorite. Là dessus le poète reprenait sans doute la parole ; on peut supposer en effet que les vers supprimés formaient le début de sa réplique. En tout cas, la coupure a été faite adroitement, et les éditeurs ont bien obtenu l’apparence d’une fin, puisque les meilleurs interprètes s’y sont laissé prendre (1).

De toute façon, cette satire n’est pas du même type que les précédentes. On n’y trouve nulle part le ton didactique de la diatribe. Perse s’est appliqué plus que jamais à rompre les entraves de la composition scolaire, et cette fois, il a réussi dans une certaine mesure, à nous dérober son plan. Sur ce point, pourtant, l’état d'inachèvement où cette pièce est restée peut nous faire illusion. En tout cas nous avons bien ici une causerie, et non plus un sermon au sens moderne du mot. On peut se plaindre seulement que la verve en soit, trop souvent, laborieuse.

(1) Pour toute cette démonstration, cf. Leo : Zum Text des Persius und Juvenal, Hermes, 45 (1910), p. 46 et suiv. é

6. — Comme la satire 6, la satire À veut être une causerie. Mais elle présente un dialogue plus coupé et de plus nombreux changements d’interlocuteurs.

Après un préambule où il déclare qu’un satirique ne doit pas s’attendre à être goûté du public romain, mais qu’on ne peut s'empêcher de rire en voyant la manière dont les hommes emploient leur temps (v. 1-12), Perse raille ceux qui mettent leur bonheur dans les applaudissements d’un auditoire (v. 13-40). Comment se faire illusion sur le prix d’un pareil succès ou même sur la gloire posthume de laisser des élégies acclamées dans les banquets par des convives qui n’ont plus leur sang-froid ? Une objection (v. 40-43) nous conduit à la seconde partie (v. 44-62) : est-il donc un écrivain qui ne souhaite d'être loué et de se survivre dans son œuvre ? Assurément non, réplique Perse ; mais que valent les louanges qu'un riche amateur s’assure par ses libéralités ? IL s’en rendrait compte lui-même s’il pouvait voir de quels gestes ceux qui l’applaudissent par devant le saluent par derrière. Dans une troisième partie (v. 63-106), Perse montre que la poésie à la mode ne cherche qu’à flatter loreille par des harmonies molles et de petites habiletés de facture. Enfin, dans. une dernière partie (v. 107-134), revenant à son point de départ, il réclame le droit de composer des satires, mais il n'attend et ne souhaite que l'approbation des hommes de goût. En somme la disposition générale est très simple, et toutes les parties de la pièce tournent autour de cette idée centrale qu’il ne faut pas prendre pour criterium de la valeur d'une œuvre les applaudissements d'un public mélangé, maïs l'approbation des connaisseurs.

Cette satire est, en majeure partie, dialoguée. Le plus souvent Perse s’entretient avec un interlocuteur fictif dont lui-même a pris soin de nous indiquer, de la manière la plus nette, le caractère artificiel. En effet il lui arrive quelque part (v. 4%) de l’interpeller en ces termes :- Quisquis es, o modo quem ex aduerso dicere feci. Mais il lui avait, sans nous avertir, donné la parole dès le second vers ; et, d’un bout à l’autre, ce personnage cherche à détourner Perse de composer des satires : par son attitude, parfois même par son langage, il rappelle le Trébatius d'Horace (Sat., 2, 1); et Lucilius aussi, dans la première

346 F, VILLENEUVE satire de son livre 26, discutait avec un interlocuteur qui lui conseillait d'écrire autre chose que des satires (1).

Perse s’écrie en commençant: © curas hominum ! o quantum est in rebus inane ! Ce début, fait d’un vers emprunté à Lucilius, et le ton railleur qui en souligne l'intention (2) annoncent une satire. La plupart des éditions récentes marquent ici un changement d’interlocuteur : « Une satire ? qui lira cela ?» demande quelqu'un. « C’est à moi que tu parles ? réplique Perse. Personne, par Hercule !» L'autre, malgré tout, s'étonne : « Personne, vraiment ? » Et Perse alors : « Presque personne, en tout cas ».: Et, comme l'interlocuteur anonyme déclare que cela est lamentable, le poète proteste : doit-il s’effrayer d'être mis par le public au-dessous de Labéon ? Ce n’est pas hors de soi, dans la balance faussée de la foule romaine, qu'il faut peser sa propre valeur.

Cette manière de distribuer les répliques est acceptable. On peut s'étonner, toutefois, que l'interlocuteur fictif, après avoir dit quis leget haec ? et indiqué par là que cette satire ne trouvera pas de lecteurs, feigne la surprise et l’indignation en entendant Perse déclarer que personne ne la lira.

J'estime donc qu'il vaut mieux donner au poète la question guis leget haec? « O légèreté des hommes!» s’écrie Perse, se parlant à lui-même ; « Y en a-t-il un qui soit capable de lire des œuvres comme celle-ci? ». Quelqu'un l'entend et prend — ou feint de prendre — la question au sérieux : «La belle question ! personne ! » — «Personne, en vérité ? » réplique le poète, affectant la surprise. L'autre, qui n’a pas senti — ou n’a pas voulu sentir — le ton ironique de la réponse, reprend alors : « Presque personne en tout cas : c’est vraiment déplorable !» Là-dessus, Perse, en bon stoïcien, lui enseigne que nous devons mépriser l'opinion de la foule (3).

(1) V. l'éd. de Marx, v. 588-634, et, dans le second volume, les notes correspondantes ; Cichorius : Untersuch. z. Lucil., p.101 et suiv.; Fiske : Lucil. and Pers., p:124; Lejay: Sat. d’Hor., p. 29%

(8) Cf. supr., p. 248.

(3) M. Albini (v. ? éd. de son Perse, p. 11 et suiv.) propose une division et une interprétation intéressantes :le poète songeant, par avance peut-être, au recueil complet de ses satires, s’écrie: «A quoi bon tant de peine? A quoi bon nous agiter ainsi, pauvres mortels que nous sommes ? qui lira ces satires ?» Quelqu'un répond: «C'est à moi que tu parles? personne ! »

Nef

L'accord n'est pas mieux fait sur ta distribution du dialogue et la ponctuation dans les cinq derniers vers du préambule. Le vers 8 n’offrirait pas de difficulté si le texte Nam Romae quis non. ? a, si fas dicere.. avait quelque autorité. Le poète vient de dire qu'il ne faut pas attacher d'importance au jugement des Romains; il a déjà dans la tête le auriculas asini quis non habet qui se lit au vers 121 ; mais 1l se demande s’il lui est permis de parler, et il s'arrête. Tout à l'heure, il sera plus hardi «Me muttire nefas ?» dira-t-ilau vers 419, et, cette fois, la question ne sera qu’une figure. Malheureusement, les bons manuscrits donnent tous un autre texte : « Nam Romae es# quis non... ac sifas dicere.. sed fas ». Dès lors il faut entendre : « Car qui n'y a-t-il pas à Rome, quelle société mélangée n’y trouve-t-on pas ? (1) Ef, si l’on a le droit de parler (c'est-à-dire, sil est permis de dire la vérité)... mais assurément on en a le droit. » Certains éditeurs préfèrent, il est vrai, la leçon guis non (2) combinée avec ac si fas dicere et admettent une réticence :-« Car, à Rome qui ne... (vous m’ententendez : il n’y a à Rome que des sots) ». On peut, d'autre part

«Vraiment? personne», demande Perse. C'est déplorable! Et pourquoi? Sans doute (M. Albini voit dans ne la particule affirmative), les grands personnages du temps me préfèreraient un mauvais poète quelconque, un Labéon.» — «Tu n'y es pas (nugae!)», réplique la voix qui s'est déjà fait entendre ; et elle déclare à Perse qu'il ne doit pas se soucier du goût des autres. Mais elle s'arrête (ah si fas dicere !) au moment où elle allait lui fournir un bon argument en faveur de la satire ; cet argument, le poète s'en empare aussitôt, et il s'écrie: « Sed fas...». L'autre conseille l'indulgence : le pluriel Zgnoscite s'adresse à tous les stoïciens. — Non, répond Perse. — Son contradicteur est découragé : « Que faire ? » dit-il. A la page 12, c'est à Jui que M. Albini donne les derniers mots : ce personnage prendrait alors le parti de rire en écoutant les vers satiriques de Perse. Dans le texte, au contraire (p. 18), les mots sed sum pelulanti splene cachinno sont séparés de quid faciam. Tout cela est ingénieux; mais c'est peut-être, même pour Perse, trop compliqué. J'ajoute que le premier vers est lancé sur un ton de persiflage bien plutôt qu'avec un accent de tristesse. — M. Ramorino (p. 4 de son éd.) divise ainsi le second vers: «Quis leget haec?» — « Min’ tu istud ais.» «Nemo hercule.» «Nemo?» Mais la question Win tu islud ais, ainsi isolée, est bien gauche.

(1) Cf. Bücheler : Rhein. Mus., 41 (1886) p. 458. (2) Moins faiblement attestée que « a si fas dicere ».

considérer sed fas comme une interrogation : le poète allait parler, il s’arrôte, se demandant si on lui en accorde le droit : ceci préparerait alors le vers 4119 : me muttire nefas ? On peut enfin supprimer tout signe de ponctuation après ces deux mots et entendre : « Mais j’en ai le droit en voyant la manière lamentable dont nous vivons ».

Pour ma part, je maintiens la leçon Romae est quis non et j'admets l'interrogation après sed /as : Perse laisse entendre que ce qu'il allait dire est vraiment trop violent. Mais c'est en vain qu'il s'efforce, au spectacle des folies contemporaines, de retenir ses éclats de rire (v. 9 et suiv.) :

Tunc cum ad canitiem et nostrum istud uiuere triste Aspexi ac nucibus facimus quaecumque relictis,

Cum sapimus patruos, tunc tunc — ignoscite — nolo — Quid faciam ? Sed sum petulanti splene — cachinne.

Avec M. Leo, je vois dans cachinno la première personne du verbe cachinnare : « Quand je regarde nos vieillards, dit Perse, et notre lamentable manière de vivre, et ce que nous faisons lorsque “hous sommes sortis de l'enfance et que nous affectons une sévérité d’oncles, alors, alors... pardonnez-moi : je voudrais bien retenir mes éclats de rire. Comment faire ? Mais ma rate aime à s'épanouir : j'éclate ».

Abandonnant un instant le dialogue, le poète dénonce la manie d'écrire et la prétention au sublime comme le défaut général du temps. Et il feint d’abord de ne pas se distinguer des autres à ce point de vue (1) : Scribimus inclusi (v. 13). Il disait de même tout à l’heure (v. 9 et suiv.) : «nostrum istud uiuere triste... ac nucibus jacimus quaecumque relictis, cum sapimus patruos ». Mais presque aussitôt il revient à la deuxième personne du singulier et le personnage auquel il s'adresse n’est plus l'interlocuteur absolument indéterminé que nous avons entendu dans les premiers vers : c’est un poète, et Perse

(1) Est-ce à cette affectation de modestie que s'applique l'indication contenue dans la Vita (p.10) : Cuius libri (i. e. Lucilii, 1. X) principium imitatus est, sibi primo, mox omnibus detrectaturus »? Mais n'a-t-il pas déjà, en un certain sens, affecté de déprécier son œuvre en répondant nemo hercule à la question Quis legel haec ?

ESSAI SUR PERSE 349 nous le montre vêlu de ses plus beaux habits et lisant ses vers d’une voix onclueuse à des auditeurs qui se pâment. Le nom de wefule qu'il lui donne (v. 22) évoque l’image de quelque riche amateur précocement vieilli par l’abus des plaisirs. C’est à lui qu’on peut attribuer les répliques contenues dans les vers 24-25 (quo didicisse nisi hoc fermentum et quae semel intus Innata est rupto iecore exierit capri- Hicus ?} et les vers 29-30 (At pulchrum est digito monstrari et dicier : « Hic est! » Ten cirratorum centum dictata fuisse Pro nihilo pendes ?) À la première question, le poète fait une réponse de ton très oraloire : En pallor seniumque ! O mores ! usque adeone Scire tuum nihil est, nisi Le scire hoc sciat aller ? Au lieu de répondre directement à Ja. seconde, il montre, dans une description parée de toutes les couleurs de la rhétorique, combien la gloire littéraire est vaine mème quand elle survit au poète.

Le dialogue reprend, mais Perse ne rend pas la parole au wetulus : il introduit par la formule ait (v. 40), déjà employée par Horace (1), un interlocuteur fictif aussi indéterminé que celui du préambule, mais qui n’est pas nécessairement le même. Il lui répond et l’interroge d'une manière vive et pressée sur la valeur des exclamations admiratives qui étaient monnaie courante dans les lectures publiques. Mais bientôt, il s'adresse de nouveau à un riche amateur (v. 53 : Calidum scis ponere sumen); il le fait parler (v. 55: « Verum, inquis, amo, uerum mihi dicite de me »); il le raille âprement en lui donnant l’épithète de calue (v. 56) qui rappelle wetule. Puis, tout à coup, il s’écrie ironiquement (v. 58) :

O Jane a tergo quem nulla ciconia pinsit Nec manus auriculas imitari mobilis albas Nec linguae quantum sitiat canis Apula tantae !

Je relève un mouvement analogue dans Horace (Sat., 1, 9, 11) : Ote, Bolane, cerebri felicem. Perse laisse là l'amateur ridicule pour

(1) Horace (Sat., 1,3, 22) se sert de la formule quidam ait. Inquitl, sans sujet exprimé, se rencontre au v. 126 de la mème satire : ce n'est que dans les Épitres qu'on trouve ail, dans un vers que Perse imite ici (Epist., 1, 19, 43... « Rides » ait...). à

s'adresser avec une emphase voulue à tous les nobles, moins bien partagés que Janus :

Vos, o patricius sanguis, quos uiuere fas est

Occipiti cacco, posticae occurrite sannae.

Ici encore, il y a un souvenir d'Horace (Art poét., 282 : Vos, o Pompilius sanguis).

Le poète passe à la critique du goût public et de la poésie à la mode. Une question brusque fait la transition : « Quis populi sermo est ?» Mais à qui faut-il attribuer ces mots? On peut admettre qu’ils sont prononcés par le riche amateur, curieux de savoir ce que le public dit de lui. Ils apparaissent alors comme la suite du vers 55 (Verum, inquis, amo, uerum mihi dicite de me). Un flatteur répond : « Que peut dire le public sinon qu'on a enfin trouvé 1e secret d’une versilication parfaitement coulante » ; et il rapporte des propos entendus : «Ce poète sait aligner les vers au fil à plomb; et, s'il s'agit de parler contre les mœurs, le luxe, les festins des grands, la Muse Jui inspire des choses sublimes ». Et Perse, passant, selon son habitude, d’un exemple particulier à des considérations générales, reprend la parole pour railler d’abord le sublime des poètes à la mode (v. 69-91), puis-celte versification qu'on dit parfaite. C’est très satisfaisant. Mais il n’est pas inadmissible non plus que Perse réponde lui-même au mauvais poète : « Le public ? Que peut-il dire, ce public dont le goût est gâté, sinon qu'on sait enfin faire des vers parfaitement coulants ? » On pourrait même donner tout le passage à Perse : le poète se ferait à lui-même une objection : « Amis, clients, parasites se moquent par derrière de ces riches amateurs qu'ils applaudissent ostensiblement. Mais le public, que dit-il de leurs œuvres ? » Et il répondrait lui-même par une attaque contre le mauvais goût régnant. Je préfère, malgré tout, la première solution, bien conforme à l'allure générale de cette sabre où le poèle a multiplié les colloques. |

Sans transition, Perse s’en prend au faux sublime : je crois, en effet, que les vers 69-91 répondent à res grandes nostro dat Musa poetae, et entends (1) : « Oui, nous aimons tellement le sublime que nous encourageons des enfants à s'exercer dans les genres héroïques, ét,

(1) Cf. supr., p. 203 et suiv.

alors qu’ils sont incapables de traiter convenablement les lieux communs les plus rebattus, nous acclamons leurs tragédies d’écolier ; nous leur crions : « Bravo, poète! Y aura-t-il maintenant des lecteurs pour le livre desséché de ce vieux barbon d’Accius et pour l’Antiope verruqueuse de Pacuvius ? »

Des deux questions qui suivent, formulées directement par le poète (v. 79-84), la première suppose un auditeur fictif capable de condamner le mauvais goût du temps :

Hos pueris monitus patres infundere lippos

Cum uideas, quaerisne unde haec sartago loquendi Venerit in linguas, unde istud dedecus in quo Trossulus exultat tibi per subsellia leuis ?

La seconde, au contraire, s'adresse à un homme déjà âgé qui, dans une affaire capitale, songe moins à défendre sa vie qu'à enlever les acclamations :

Nilne pudet capiti non posse pericula cano Pellere, quin tepidum hoc optes audire « decenter » ?

Il n’y a là qu’un moyen d'introduire le personnage de Pedius. On l’accuse d'être un voleur : Perse fait formuler l'accusation au style direct en l’accompagnant du verbe aif qu'il a déjà, au vers 40, employé sans sujet : « Fur es », ait Pedio (v. 85). Que fait Pedius ? Il équilibre savamment des antithèses, et on le loue ; on crie : « Cela est beau ! » Perse se retourne alors vers les auditeurs, et il les invective; en usant, il est vrai, de la deuxième personne du singulier : « Hoc bellum ? an, Romule, ecues ? » (v. 87). Le procédé n'est pas étranger à Horace, chez qui nous lisons, par exemple (Sat., 1, 4, 85) : Hunc tu, Romane, caueto ». Comment cette rhétorique artificielle, demande le poète, serait-elle touchante ? «Je pourrais tout aussi bien, dit-il, donner un as au naufragé qui me chanterait une chanson ». Et, brusquement, il s'adresse à un naufragé imaginaire : « Cantas, cum fracta te in trabe pictum ex umero portes» (v. 89-90). Puis, s’élevant une fois de plus du cas particulier à une formule générale, il ajoute (v. 90-91) : « Verum nec nocte paralum plorabit qui me uolet

incuruasse querella ».

Perse a laissé jusqu'ici sans réponse directe les éloges prodigués à l'élégance coulante des vers contemporains. Il revient maintenant sur ce sujet. « Mais, dit-il, on alléguera que la facture du vers est devenue parfaite », ebil nous fait entendre le public vantant la technique d'un poète contemporain qui devient le type du versificateur à la mode, comme le noster poeta du vers 68 : « Claudere sic uersum didicit : « Berecyntius Attis » (v. 93), etc. Et, là-dessus, on demande triomphalement siles vers de Virgile, auprès de ces chefs-d’œuvre d’harmonie, ne sont pas raboteux : « Arma uirum... », nonne hoc spumosum est et cortice pingui Vt ramale uelus uegrandi subere coctum (v. 96- 97) ?» Quels sont les vers vraiment délicats, demande Perse, ceux qu'il faut lire en rejetant la tête en arrière? Il cite quatre vers conformes à la technique des poètes à la mode et, laissant là pour un moment le dialogue et l'ironie, il lance ces rudes parolés : « Haec fierent si testiculi uena ulla paterni Viueret in nobis ? » (v. 103-104). On sent que l'interrogation n’est ici qu'une figure oratoire. Dans la phrase suivante, où l’expression se fait directe, les métaphores se pressent pour-rendre sensible la mollesse de cette poésie sans nerf.

Ici reparait un interlocuteur fictif, le même, si l’on veut, que Perse avait introduit au début de la pièce. Il demande à Perse quel besoin il a d’écorcher par des vérités trop rudes les oreilles délicates des grands, qu'il prenne garde : leurs portes pourraient bien se fermer devant lui. Il n’y a là qu’une transition : Perse veut établir qu'il a le droit de composer des satires. Il répond d’abord sur le mode ironique : «Soit, s'il ne tient qu'à moi, tout sera blanc comme neige ; je n'aurai pour tous que des cris d'approbation, euge bene ; vous serez tous de petites merveilles. ». Et il ajoute, parlant à l'interlocuteur fictif (v. 112) : « Hoc iuuat ? « Hic, inquis, ueto quisquam faxit oletum ». Pinge duos anguis : « Pueri, sacer est locus, extra Meite ». Soit : si le lieu est sacré, Perse s’écartera (discedo). Là-dessus, il garde la parole jusqu'à la fin de la pièce, en s'adressant une fois encore à l'interlocuteur fictif (v. 122 : nulla #1 uendo Iliade) ; au vers 115, il interpelle les victimes de Lucilius (te, Lupe, te, Muci), mais ce n'est qu'un artifice de style. Au contraire, les questions qui se pressent dans le vers 119 (me muttire nefas ? nec clam ? nec cum scrobe ? nusquan ?) sont bien du même ton que le dialogue animé du début. I introduit, pour finir, un nouveau personnage : l’homme de goùt

ESSAI SUR PERSE 393 qui lit assidèment les tragiques grecs; il le prie de jeter les yeux sur son œuvre. Et il termine par un morceau d’allure oratoire, sorte de portrait satirique des hommes dont il méprise les louanges.

On le voit, cette première satire s’écarte sensiblement dans sa marche des satires philosophiques, surtout de celles qu’on peut appeler les quatre sermons stoïciens (Sat., 2, 3, 4,5); elle est presque entièrement dialoguée. À côté de l'interlocuteur fictif, elle met en scène divers personnages de traits mieux déterminés. Elle évite les longs morceaux de ton didactique ou oratoire. Bref, elle a moins l’allure d’une leçon que d’une satire véritable. Mais, aussi bien que les satires philosophiques, elle est bâtie sur un plan aux lignes très arrétées.

7. — Outre les satires, le recueil de Perse contient, on le sait, 14 vers hipponactiques (1). Ils se partagent en deux morceaux d’égale longueur qui empruntent l’un et l’autre leur matière à Horace. Le premier traite ce thème que le satirique ne mérite pas le nom de poèle (Hor.: Sat., 1, 4, 39 : Primum ego me illorum, dederim quibus esse poelis, Excerpam numero); le second fait du besoin le grand maitre de la poésie (Hor. : Epist., 2, 2, 51: Paupertas impulit audax Vt uersus facerem). Il n'est pas impossible, si on se rappelle que Perse se plaît à supprimer les transitions, d'établir un lien entre ces deux idées : « Je ne suis pas, dit Perse, un poète inspiré ; mais, après tout, il n’est pas si difficile que cela d’être un poète inspiré et de se répandre en doux accents : la faim y amène le moindre écrivailleur de l’un ou de l’autre sexe ». En ce cas ce sont les deux derniers vers qui font l'unité des deux parties : Coruos poetas et poetridas picas Cantare credas Pegaseium nectar. Le tout n’est qu’une épigramme contre les - poètes faméliques du temps : Perse a d’abord joué la modestie pour mieux les atteindre ensuite (2). Cette pièce a pu être composée pour

de Cf: supr., Da t56:

(2) D'après M. Gaar (Persius u. Euciiie Wiener Sludien, 31 (1910), p. 244- 249), le témoignage de la Vila rappelé plus haut (p. 348, n. 1: cuius libri (ie. Lucili, 1. X) principium imitatus est, sibi primo, mox omnibus detrectaturus) ne s'appliquerait pas à la satire 1 mais au prologue. L'insectalio recentium poelarum el oralorum dont il est question ensuite, ce serait la satire 1. Mais

servir de prologue, puisque Perse nous dit expressément qu'il apporte son œuvre dans le temple de la poésie (v. 7 : ad sacra uatum carmen adfero nostrum (1) ; et il veut faire entendre que cette œuvre, bien qu’elle n’appartienne pas au genre héroïque, est très supérieure à une foule de poèmes dont les auteurs se glorilient d’avoir bu à la source d'Hippocrène : la faim donne à tant de perroquets, de corbeaux et de pies une voix que leur avait refusée la nature !

Nous aurions affaire en ce cas à une pièce liminaire analogue à celles que nous trouvons chez Stace et chez Martial. Car il n’est pas vraisemblable que nous ayons ici, comme on l’a parfois prétendu, un prologue à la première satire. Sans doute les livres 28 et 29 de Lucilius offraient une succession de morceaux en septénaires trochaïques, en sénaires iambiques et en hexamètres. D'autre part, nous trouvons chez Pétrone (Sat., 3), une pièce formée de huit vers hipponactiques et de quinze hexamètres et mise sous l’invocation de Lucilius (2). Mais on ne comprendrait pas, si l’exclamation © curas hominum, 0 quantum est in rebus inane! était arrachée à Perse .par le spectacle des

il n'y a là qu'une induction sans preuve positive. Cf. Fiske: Zucil. and Persius, p. 150, et G.-A. Gerhard : der Prolog des Persius, Philologqus, 72 (1913), p. 487. Il y a plus à tirer d'un autre article de M. Gaar: Persiusprobleme (ibid., p. 128-135 et 233-243); cf. supr. p. 175.

(1) Quoi qu'on en ait dit,carmen adfero nostrum peut parfaitement signifier carmen adfero meum. M. Leo (Hermes, 45 (1910), p. 48, n.?), écrit avec beaucoup de raison: «Die Meïinung, dass der Singular adfero diese einzig môgliche Bedeutung verbiete, zeugt von geringer Belesenheït ». Je me borne à citer Catulle (68, 37-38): Quod cum ita sit, nolim statuas nos mente maligna id

facere. CF. Hand : De Persü satira I (Tena, 1850), p. 7. (2) CF. Pétrone: Satir., 4,5: Sed ne me putes improbasse schedium Lucilianae

humililalis, quod sentio el ipse carmine effingam (suit la pièce dont il est question ci-dessus). L'expression Schedium Lucilianae humilitalis trouve son commentaire dans une phrase d’Apulée : De deo Socrat, 1: « Sed ut me omnifariam noueritis, etiam in isto, ut ait Lucilius, schedio, <subitario> et incondito experimini ». Ces deux textes rapprochés permettent de deviner le sens du passage d’où provient la citation incomplète qui se lit chez Festus, p. 334. 13 (Paul, 335): qui schedium fa... (— v. 1279, Marx): je suis un improvisateur, disait Lucilius, non un poète véritable. Cf. Marx, II, p. 404. J'ajoute que le schedium du rhéteur Agamemnon, dans Pétrone, est une sorte de courte satire littéraire.

poètes faméliques, qu’il ne fût ensuite question dans sa première satire que d'amateurs nobles et riches. Si l’on donne ce premier vers à l'interlocuteur fictif, disant à Perse qu’il perd son temps, et si l’on applique la question quis leget haec ? au prologue, la difficulté subsiste ; le poète aurait annoncé encore un sujet différent de celui qu’il va traiter. Admeltons même que ce prologue n’eût, par rapport à la première satire, que la valeur d'une pièce liminaire : Perse annoncerait qu’il va composer un poème du genre romain par excellence, carmen nostrum, une salire, et laisserait entendre qu’on ne peut se taire lorsqu'on voit l’état lamentable de la littérature : ce qui fait les poètes, maintenant, ce n'est pas l'inspiration, ce sont les besoins matériels, c’est le désir de gagner de l'argent. Aurait-il donc voulu indiquer, par un premier exemple qui ne jouerait pas de rôle dans le corps de la satire, que la poésie se mourait à Rome ? C’est bien peu satisfaisant.

Je m'en tiens, pour ma part, à la première solution (1), mais je ne nie pas que M. Leo (2) ne puisse avoir raison en reconnaissant dans ces quatorze vers deux épigrammes distinctes (3) où Perse s'était exercé à traiter d’une manière personnelle deux thèmes empruntés à Horace. Les trouvant dans ses papiers et les jugeant dignes de survivre, ses éditeurs les ont mises en tête du recueil (4). Cette place leur

(1) Elle a été tout récemment défendue par M. Gerhard (Der Prolog des Persius, Philologus, 72 (1913), p. 484 et suiv.), qui juge la démonstration de M. Gaar (cf. supra, p. 354, n. 1 de la page 353) concluante sur ce point. Il signale comme argument accessoire l'égalité des deux parties (747 vers) et dégage ainsi la suite des idées: 1° Je renonce à l'inspiration divine des poètes à la mode ; 2 leur vrai mobile, c’est la faim et la cupidité.

(2) V.F. Leo : Zum Text des Persius und Juvenal, Hermes, 45 (1910), p. 48 et les notes.

(3) Hand (De Persii Salira I, p. 7) supposait que nous avons là deux fragments d'une pièce inachevée.

(4) M. Gerhard (art. cité) estime, lui aussi, que les choliambes de Perse sont des vers de jeunesse. Assurément, on y reconnaît déjà la manière de notre auteur; mais, tandis que la satire 1 offre la peinture bien observée du poète amateur, le poète famélique du prologue, avec la généralisation hyperbolique de son type, porte la marque de lécolier sans expérience sortant du Portique, dont la morale populaire donnait tant de place à la satire de la cupidité et de l’avarice. D'autre part, il y a loin de l'humilité réelle qu'on sent sous l'ironie des choliambes au ton des passages où Perse,

convenait d'autant mieux que les vers 6 et 7 (ipse semipaganus Ad sacra uatum carmen adfero nostrum) constituent une véritable dédicace. Comme elles avaient l’une et l’autre la poésie pour objet, elles pouvaient prendre par le simple rapprochement l'apparence d’un morceau complet, En tout cas les éditeurs de Pantiquité n'avaient pas l'habitude de publier, dans un recueil de vers, des œuvres dont la forme n’était pas en harmonie avec le reste de l’ouvrage. Il n’est donc pas vraisemblable que Cornutus et Bassus aient placé ces deux morceaux à la suite des salires à titre de pièces particulières ou de fragments, ni qu'ils en aient fait un épilogue, puisque le premier thème est un thème d'introduction. Il faut donc rejeter la tradition qui les place à la fin du recueil (1).

. ae LES SATIRES DE PERSE SONT DES DIATRIBES DÉGUISÉES EN SATIRES HORATIENNES

On a souvent prétendu que les satires de Perse ne sont pas composées et qu’elles juxtaposent d’une manière tout arbitraire des

dans les satires 1 et5, parle de lui-même en homme désormais sûr de sa valeur. Il est vraisemblable que Perse, avant de se consacrer avec succès à la satire, avait composé des choliambes à la grecque, et de cette timide poésie de jeunesse, datant de ses débuts dans le stoïcisme, il nous est parvenu ces vers d'introduction dont on a fait le prologue des satires en hexamètres. Il est impossible aujourd'hui de savoir si Cornutus n’a pas supprimé d’autres choliambes laissés par Perse (M. Gerhard ne serait pas éloigné d'admettre que les wersus dempti de la Vita étaient des choliambes : l'expression wltimo libro s'expliquerait parce qu'une, au moins, des recensions plaçait les choliambes à la fin).

(1) Hs sont à la fin du recueil dans les manuscrits qui représentent la recension de Sabinus (Montepessulanus 212, et Vaticanus tabularii basilicae H 36 — A et B de Jahn-Bücheler). Comme pièce liminaire, ils pouvaient être écrits, dans des manuscrits anciens, sur une feuille attachée au bord extérieur du rouleau: je me demande si l'erreur commise par Sabinus ou avant lui n'est pas venue de là. — Je ne cite que pour mémoire l'hypothèse de Dryden (CF. Satires de Perse, trad. Sélis, nouvelle éd. par Achaintre (Paris, 1822),

de

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