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ESSAI SUR PERSE 307 morceaux incohérents. L’élude qui précède nous conduit à une conclusion bien différente. Il en ressort que toutes ces satires, même la première et la sixième, sont bâties sur un thème simple que Perse s’est donné d'avance et qui sert d’armature au développement entier. A ce point de vue, ce sont bien des déclamations au sens technique du mot : les rhéteurs (cf. Quintilien, 2, 6) donnaient à leurs élèves une matière, les uns se bornant à leur indiquer les points qu’ils auraient à traiter, les autres y ajoutant quelque développement : mais toujours le cadre était tracé d'avance. La diatribe, issue de la sophistique, était construite suivant les mêmes règles : l’unité du sujet en était, je l'ai dit, un des caractères essentiels. D'autre part Perse n’écrit jamais dans l'unique intention de se peindre lui-même ou de noter des ridicules : aussi bien que les prédicateurs stoïciens, il a constamment en vue certaines conclusions morales conformes aux dogmes de la secte. Mais si, par la conception première et par l'esprit, ses œuvres sont toutes voisines de la diatribe, peut-on dire que, dans les procédés de développement, elles en reproduisent vraiment la technique ? Ce serait oublier que le sermon stoïcien, si la disposition n’en est pas toujours très régulière et s’il présente un mélange, à doses variables, d'éléments oratoires et d'éléments dramatiques, porte d'ordinaire sur un sujet préalablement défini, et que par là l’unité du discours demeure toujours sensible, alors même que les parties ne sont pas rattachées les unes aux autres par un lien logique très fort. Perse a craint de paraitre homme d'école s’il jetait toutes ses satires dans ce moule. Il s’est souvenu qu'Horace avait fait jouer au prédicateur stoïcien Stertinius un rôle assez ridicule, et il s’est efforcé de renouveler la diatribe en imitant la marche de la satire horatienne.
Comme Horace, il se plait à engager le débat par un exemple, avant de nous avoir donné aucune indication sur le sujet, ou à jeter brusquement, au cours même de.la discussion, une petite scène qui ne semble préparée par rien. Mais il faut ici se garder d’être dupe des apparences : même quand le poète part d’un exemple particulier
p. 8), reprise récemment par Pretor (A few notes on the Satires of Persius, Class. Review 21 (1907), p. 72), que Perse, dans ce prologue, a voulu nous tromper sur sa véritable personnalité.
pour s'élever au général, ce passage du concret à Pabstrait ne reproduit pas la marche véritable de sa pensée : le travail mental n’a pas été mis en mouvement par le spectacle de la réalité ; il a porté tout d'abord sur une formule philosophique. Cette formule, Perse, fidèle à la méthode de développement qui, depuis longtemps, régnait aussi bien chez les philosophes que chez les rhéleurs, s’est proposé de l'illustrer par des exemples. Ceux-ci une fois imaginés ou tirés du fonds commun de la littérature morale, il pouvait, s’il lui plaisait, renverser les termes de l'opération, piquer la curiosité par la peinture du concret et ouvrir ainsi la voie aux vérités morales qu’il voulait faire entendre : c’est, en somme, le procédé des fabulistes, et la satire en usait couramment. Mais Horace, en pareil cas, nous donne l'impression que sa pensée s’est éveillée au contact même des choses: c’est un observateur. Sénèque suit assez souvent la même marche dans ses lettres morales, et non sans succès, surtout lorsqu'il prend de petits événements de sa vie pour texte de ses causeries avec Lucilius. Perse est moins heureux, même quand il part d’un exemple tiré de sa propre existence : ou bien il n’arrive pas à dissimuler la soudure, et nous avons, comme dans la satire 5, deux parties formant chacune un tout ; ou bien il laisse trop voir, comme dans la satire 6, que le début est postiche. A plus forte raison l’artilice est-il très apparent là où l'élément personnel ne tient aucune place : qu’on se rappelle la structure des satires 3 et 4. Cependant Perse doit à Horace d’avoir toujours évité un des procédés les plus fatigants de l'école, le développement par énumération d'exemples historiques, si fréquent chez Sénèque et qui triomphera plus tard dans la satire avec Juvénal. Ici encore nous le sentons soucieux de se garder du pédantisme. Mais, s’il à une préférence pour les exemples pris dans la réalité familière, il les demande moins à l'observation qu'à ses lectures ou à ses souvenirs d'école : il lui en est venu plusieurs d'Horace ; et la prédication stoïcienne, à côté des anecdotes et des chries dont il a dédaigné l’usage, lui offrait un grand nombre de pelites scènes et de portraits fournis par l’expérience de chaque jour.
Faut-il reconnaitre encore l'influence d’Horace dans l'allure sautillante que Perse donne volontiers à son développement ? Je le crois. : Mais ce qui est, chez l’un, souplesse intellectuelle, fantaisie d’une pensée riche en associations imprévues, est devenu, chez l’autre,
artifice laborieux. Nous trouvons, d’une part, une libre causerie où la discussion est coupée fréquemment de parenthèses, de digressions, de confidences personnelles, de l’autre, une dissertation dont les paragraphes ont été simplement juxtaposés au lieu d’être liés, mais dont la division très scolaire se laisse découvrir : il s’agit seulement de retrouver les transitions que Perse n’a presque jamais indiquées. On enseignait dans les écoles à les masquer; Quintilien signale et condamne cette affectation (4, 1, 77) : « Illa uero frigida et puerilis est in scholis affectatio, ut ipse transitus efficiat aliquam utique sententiam, et huius uelut praestigiae plausum petat, ut Ouidius lasciuire in Metamorphosin solet, quem tamen excusare necessitas potest res diuersissimas in speciem unius corporis colligentem. Oratori uero quid est necesse surripere hanc trangressionem et iudicem fallere, qui ut ordini rerum animum intendat, ebtiam commonendus est ?»
Les transitions une fois rétablies, on s'aperçoit que, dans toutes les satires de Perse, les diverses parties du développement, si elles n'offrent pas toujours une suite logique très rigoureuse, tournent au moins autour d’une idée centrale. Épictète, comme nous l’avons vu, compose fréquemment de la sorte. Mais il y a autre chose chez Perse : il met souvent une sorte de coquetterie à dissimuler l’idée centrale elle-même ou à la formuler là où on ne songe pas tout d'abord à la chercher. Ou bien il jette sous forme de parenthèse ou de digression un développement qui est en réalité une partie essentielle de son discours moral : par exemple la prière où il demande à Jupiter un supplice d’un nouveau genre pour les tyrans (3, 35-43). On sent là le désir de reproduire l’imprévu de la disposition horatienne.
C’est encore un emprunt à Horace que le mélange de l’épitre et de la satire, dans les pièces 2, 5 et 6. Mais Perse ne sait pas fondre les deux formes, comme la fait Horace dans la satire 6 de son premier livre : ilest, pour cela, trop inhabile à tirer de sa personnalité ou de celle des autres les éléments de son œuvre. Sans doute il sait communiquer quelque vie à de petites scènes eb dessiner d'un crayon assez vigoureux de courts portraits. Mais il n’a jamais essayé de donner à une satire entière la forme dramatique. Le début de la cinquième semble annoncer un dialogue comparable à ceux dont est fait presque entièrement le second livre d'Horace : Cornutus y prend la parole pour interrompre son élève ; mais, on le sent tout de suite, c'est Perse
qui parle par sa bouche ; du reste, le philosophe rentre presque aussitôt dans la coulisse, ou, du moins, il s’écarte, laissant le poète lui écrire une épitre ou lui adresser un discours. Ailleurs (Sat. 3 et 4), nous pouvons croire d’abord que Perse va nous donner un dialogue encadré dans une narration : mais, dans la satire 3, le personnage du jeune homme s’efface peu à peu, et il n'est même pas sûr que celui du maitre occupe la scène jusqu'au bout : en tout cas, ce que nous lisons dans le quinzième vers n’est plus qu'une diatribe. Dans la satire 4, Socrate n’a pas avec Alcibiade un entretien véritable : il lui fait un sermon, el les deux personnages disparaissent brusquement : il ne s'agissait que d’un exemple. Je sais bien qu’il arrive à Horace, dans ses salires dialoguées, de faire prononcer à certains personnages, à Offellus, à Damasippe, à Dave, de longues diatribes : mais, en ce cas, l’orateur a sa physionomie propre, bien distincte de celle d'Horace. Prenons au contraire le précepteur que Perse fait parler dans sa troisième satire : il n’est que le porte parole du poète, à tel point qu'il est impossible de fixer avec certitude le terme de son discours Le procédé constant de Perse, procédé commun à la diatribe et à la satire horatienne, c'est le dialogue fictif, soit que le poète s’entretienne avec un interlocuteur plus ou moins déterminé, soit qu'il jette au milieu de son développement une petite scène où il ne joue pas luimême de rôle. Mais ce genre de dialogue n’est en somme qu'un artifice d'exposition créé par les orateurs et perfectionné par la rhétorique. Il ne donne au développement qu’une vie factice si l’auteur ne sait pas lui faire rendre, dans les différents rôles, un accent particulier. Nous ne saurions nier que Perse n’ait montré parfois, dans les petites scènes surtout, une réelle agilité : il me suffira de rappeler la fable du malade et du médecin, dans la satire 3, et, dans la satire 5, l'apologue de l’homme entre la Cupidité et la Mollesse. Mais il est moins heureux dans l'emploi de l'interlocuteur fictif. Je ne lui reprocherai pas d’avoir donné à ce personnage des traits trop vagues : il y a dans le premier livre d'Horace plusieurs satires où la physionomie de l'interlocuteur est si peu nette qu'elle se laisse malaisément ramener à l'unité et qu'il faut supposer une succession d’interlocuteurs, à moins de voir, dans l’emploi de la seconde personne du singulier et dans les objections formulées au style direct, de simples figures. Perse entend bien donner un minimum d'existence à ses contradicteurs,
puisqu'il en interpelle un en ces termes : Quisquis es, o modo quem ex aduerso dicere feci (Sat., 1, 44). Et ceci est tout à fait conforme aux habitudes de l’école : on sait le rôle de l'adversaire dans l'exposition philosophique. Mais devaitil, afin de sembler plus alerte, couper ses dialogues d'une manière si heurtée qu'il est souvent difficile d’en voir les divisions ? Ce défaut est rare chez Horace ; il a pu s'exagérer chez Perse sous l’influence de la rhétorique. Le dialogue fictif ou sermocinatio (cf. Quintil., 9, 2, 31) avait sa place dans les déclamations : mais un répos ou un simple changement d’intonation suffisait alors pour avertir l’auditoire du changement d’interlocuteur. Il en était de même dans la diatribe qui, on le sait, était une sorte de conférence. Aussi bien Perse avait-il composé ses satires pour en donner lecture, et tel passage qui nous embarrasse aujourd'hui devait être, dans sa bouche, parfaitement clair. Seulement il aurait dû songer à ceux qui, n'ayant pu l’entendre, devraient se contenter de le lire.
L'introduction de personnages qui se parlent à eux-mêmes est un procédé voisin du dialogue fictif : Perse s’en est servi plusieurs fois (2, 8etsuiv.; 2,48 etsuiv.; 3, 39 et suiv.; 4, 80 et suiv.; 5, 60 et suiv..), à l’exemple d’Horace et des moralistes stoïciens (cf. supr., p. 322). Mais il faut chercher dans la diatribe plutôt que chez Horace (1) l'ori- gine des petits discours destinés à introduire une leçon (5, 91 et suiv.}, ou à développer les conclusions pratiques auxquelles le poète nous a conduits (3,66 et suiv. ; 5, 64 et suiv.). Perse ne craint pas alors d’être dogmatique, düt-il en résulter quelque disparate. Mais le mélange de tous les tons était bien, chez Horace lui-même, un des caractères de la satire. Quant aux apostrophes brusques qui, interrompent ou semblent interrompre le développement (1,58 et suiv. ; 87 ; 115; 2, 39 et suiv. ; 68-69 ; 3, 35 et suiv.; 9, 81 (adsigna, Marce, tabellas ; 6, 18 et 80), Horace n’en ignore pas l’usage, qu'elles s’adressent aux hommes ou aux dieux (2).
L'interrogation est fréquente chez les deux poètes comme chez les prédicateurs stoïciens. Elle n’est d'ordinaire, pour Perse comme pour
(1) V. supr., p. 328: Horace n’emploie guère le procédé que lorsqu'il imite avec ironie les prédicateurs stoïciens. |
(2) V. Cartault: Étude sur les sat. d'Horace, p.193 et suiv. Cf. aussi supr., p.349.
Horace, qu'un moyen d'affirmer ou de nier plus énergiquement : la réponse s'impose et n’a pas besoin d’être formulée (1). Mais une fois au moins, Perse use d’un tour qui appartient à l'argumentation stoïcienne (5, 129 et suiv.) :
Sed si intus et in iecore aegro Nascuntur domini, qui tu impunitior exis Atque hic quem ad strigiles scutica et metus egit erilis ?
Cet emploi de l’adverbe interrogatif gui apparait plusieurs fois dans les satires où Horace a imité la diatribe (2). Je ne dis rien, pour le moment, des phrases où une proposition interrogative tient la place d’une proposition conditionnelle (3).
- De
On peut dire, il me semble, que Perse n’a su prendre à Horace, au point de vue de la disposition, que les procédés extérieurs ; il a conçu ses satires comme des déclamations ou des diatribes ; puis, craignant de paraître homme d’école et de ressembler à Stertinius, il a voulu les déguiser en satires horatiennes. Mais le vêtement n’était pas fait pour des œuvres dont la composition première relève de la rhétorique, et il ne pouvait guère s'adapter à la démarche intellectuelle d’un dogmatique et d’un stoïcien. Toujours raide et tendu, en disciple fidèle du Portique, Perse n'aurait pas dû choisir comme moyen d'expression une forme qui exigeait une souplesse parfaite. Sans doute Horace a des idées très arrêtées sur l’homme et sur la conduite de la vie ; mais il se méfie des théories et des affirmations absolues; il pense que l'observation personnelle et l'expérience sont les meilleurs maitres. Il ne proclame pas du haut d’une chaire les décrets d’une secte ; c’est un homme qui, dans une libre causerie, invite des hommes
(1) V. Cartault, op. cit., p. 181 et suiv.
(2) V. Lejay : Sat. d’Hor., p.359. Je retiens Sat., 2, 3, 241 ; 275 ; 311 ; 7, 105 (Qui tu impunitior ?).
(3) V. par ex., 5, 104 et suiv.
à écouter avec lui les leçons de la réalité. Perse, au contraire, a reçu et accepté d’un maitre une vérité toute faite. Il aurait dù l’exposer, comme un prédicateur, sous une forme franchement oratoire. Sa défiance à l'égard de la rhétorique dont il était, malgré tout, pénétré, l'a mal servi. Plus encore, je pense, il a élé prisonnier des lois du genre telles qu’elles se dégageaient des œuvres de Lucilius et d’Horacé, telles que Palaemon et Cornutus avaient pu les lui enseigner. La transformation de la diatribe en satire horatienne était une vraie gageure, et nul n’oserait dire que, dans la disposition de ses œuvres, notre poète l'ait gagnée. A-til mieux réussi dans le détail de l'expression ?