‹ Essai sur PerseChapitre 50 sur 70 · PRE · texte numérisé non relu

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une mode du moment, car nous lisons chez Sénèque (De ira, 3, 5) : « Non est magnus animus quem incuruat iniuria » et (Epist., 71, 26) « Succidere mentem et ineuruari el succumbere ». Horace avait-écrit dans les Odes (3, 10, 13-16) : « O quamuis neque te munera nec preces Nec tinctus uiola pallor amantium Nec uir Pieria paelice saucius Curual ».

J'ai longuement étudié ailleurs (1) la facture etle style des vers «à la mode».— citations ou pastiches — que Perse a insérés ici. Je ne sais s’il a eu un modèle pour la comparaison établie dans les vers 96-97 entre un style raboteux et l’écorce du chène-liège qui étouffe les branches si on la laisse se développer à l'excès : cortice pingui ut ramale uetus wegrandi subere coctum. Dans une de ses Ménippées (Prometheus liber), Varron avait introduit cette même écorce dans une comparaison dont l’objet ne nous est pas connu : « Tum ut si subernus cortex aut cacumina Morientum in querqueto arborum aritudine..… » (Fragm., 424 Büch.). En tout cas le vers 97 a une réelle valeur descriptive: le mot ramale (cf. Ov.: Mét., 8, 644: Multifidasque faces ramaliaque arida tecto Detulit; — Tacite : Ann., 43, 88: Mortuis ramalibus et arescente trunco deminutam) indique à lui seul un rameau qui à perdu sa sève, et l'expression wegrandi subere coctum peint avec une concision nette le liège dont la couche trop épaisse a desséché la

branche : « Arbores, cortice in orbem detracto, dit Pline (N. H., 17,

234) necantur, excepto subere qui sic eliam iuuatur; crassescens enim praestringit et strangulat ». L'adjectif wegrandis (2) appartient au langage des paysans : « Vegrandia farra coloni, dit Ovide (Fast., 8, 445) quae male creuerunt... uocant ». Quae male creuerunt semble signifier chélifs, malvenus ; cette interprétation est confirmée par Festus (Paul. Fest., p.372, 15 Müller) (3): « Ali paruum, minutum, ut

cum dicimus wegrande frumentum » (cf. Paul. Fest., p. 379,5 Müller :

uegrandem fabam minutam dicebant). Mais chez Varron (R. r., 2, 2, 13), oues uegrandes et imbecillae, ce ne sont peut-être pas « des brebis

(1) Voy. supr., p. 208 et suiv.

(2) La leçon wegrandi nous a été conservée par Porphyrion (Hor.: Sa. 1, 2, 129): les manuscrits ont praegrandi.

(3) P. 512, 8, Lindsay ; les deux passages cités ensuite se trouvent p. 519, 23 et 512, 7 de l’éd. Lindsay.

qui n’atteignent pas leur croissance, comme on traduit depuis Bentley »: uegrandis, en effet, pouvait être pris dans le sens de #ale grandis ; c’est encore Festus qui nous l’apprend (p. 372 M): « Vegrande significare alii aiunt male grande, ut uecors, uesanus mali cordis maleque sanus ». OQues uegrandes, ce seraient alors « des brebis qui sont efflanquées et allongées », des brebis « que la maigreur fait paraitre grandes » (1). En tout cas, c’est bien ainsi qu’il faut entendre une expression employée ou citée par Cicéron (De leg. agr., 2; 34, 93): hominem uegrandi macie torridum. La discussion est encore ouverte surun vers de Lucilius conservé par Nonius (p. 183, 30) : « Non idcirco extollitur nec uitae wegrandi datur » (v. 631 Marx) (2). Quant à Perse, il est évident qu’il a pris wegrandi dans le sens de male grandi.

Nous avons aux vers 103-104 un nouvel exemple de la manière dont Perse, comme avant lui Horace, retravaille certaines locations populaires pour leur donner une valeur d'art, tout en leur laissant, autant que possible, leur saveur et leur énergie. Pétrone (44, 14), nous a conservé la locution si coleos haberemus (cf. Aristoph.: Lysist., 661: Éorte y Evépyns or” àvie). Horace (Epod., 15, 12) avait usé d'une forme adoucie : « Nam si quid in Flacco uiri est » (Cf. Cic.: Ad Att., 40, 7,2: Si uir esse uolet) (3). Perse remplace le mot grossier coleus par le mot savant festiculus, et il imagine le tour st £esticuli uena ulla paterni uiueret in nobis qui oppose la virilité des vieux Romains à la langueur de leur postérité énervée (4).

Les expressions ir abris (Quint., 10, 3, 2 : uerba in labris nascentia), &« summis labris (Sén. : Epist., 10, 3 : non a summis labris ista uenerunt). étaient d'usage courant; et, si nous en croyons une scolie, la locution esse in udo était proverbiale : elle correspond au grec ëy dyp@ (Théoph.: Caract., 8: &v 5yp5 ioxuv à YAdtra). Le rapprochement de a summis labris, de in labris et de in udo a pu suggérer à Perse l'expression « sxmma.… saliua hoc natat in labris » ; maïs il

(1) P. Lejay, Sat. d’Hor., p. 58 (note sur Sat., 1, 2, 129).

(2) M. Marx (Il, p. 232) croit que Nonius à fait un contresens en expliquant, à propos du passage de Lucilius, wegrande par ualde grande. Pour lui wilae uegrandi signifie uitae breui.

(3) Cf. Otto : Sprichwôrler, s. u. coleus, p. 87 et uir, p- 373.

(4) Cf. Schôünbach, op. cit., p. 29. Ê

n'a pas voulu laisser tomber in wdo qui, sans doute, lui semblait pittoresque, et il en résulte quelque surcharge.

Le vers 106 à eu pour point de départ un vers d’Horace (Sat., 1, 10, 71): « Saepe caput scaberet, uiuos et roderet ungues ». L’expression pluteum caedif qui nous montre le poète frappant le rebord intérieur de son lit de repos, est pittoresque. On trouve chez Lucilius (843 Marx) : Caede ostium, Gnato, urgue, et chez Cicéron (Verr., I, 1, 27, 69) : Caedere ianuam saxis. Le mot n’est donc pas un simple synonyme de pulsare : Nonius (p. 272, 11) lui donne pour équivalent frangere : c'est briser à force de frapper. Mais demorsos sapit ungues fait regretter wiuos et roderet unques; et il y a, de caedit à sapit, quelque incohérence : les deux verbes ont pour sujet Maenas et Attis ; seulement, d’un côté, c’est l’auteur de ces œuvres qui ne frappe pas son lit de repos, et, de l’autre, ce sont les œuvres elles-mêmes qui n’ont pas une saveur d'ongles rongés.

Le morceau final offre un assez grand nombre d'expressions empruntées plus ou moins littéralement au langage familier ; et c’est naturel, car le ton, ici, est tout à fait celui du sermo. Je relève les suivants :

Vide sis (v. 108) est une formule fréquente chez les comiques (v. par ex. Plaute : Amph., 787; Most., 966 : uide sis ne forte. ; Tér.: Heaut., 212 : uide sis ne...).

Nil moror (v. 111) : cette locution se rencontre chez Plaute (Most., 746 ; Trin., 297 ; 337, etc.), chez Térence (Eun., 184, etc.), chez Horace (Sat., 1, 4, 13; Epist., 4, 15, 16; 2, 1, 264). C'était, semble-t-il, une formule passée de la langue officielle dans lusage courant (1) : Perse parait bien se souvenir ici que l’accusateur s’en servait lorsqu'il abandonnaiïit la poursuite (cf. T. Live, 4, 42, 8: C. Sempronium nihil moror) ; on peut dire que, en la rapprochant de sint omnia protinus alba, 1 lui rend sa valeur première. En effet, bien que l’emploi des mots a/bus et candidus d'une part, niger et ater de l’autre fùt devenu proverbial (2) pour distinguer l’innocent et le coupable, l’honnète homme et le criminel, on pouvait y voir encore une allusion au Yäñocc Acvxé et au Yipoc mékava des tribunaux

(1) Cf. Lejay, Sat. d'Hor., p. 112 (note sur Sal., 1, 4, 13). (2) Cf. Otto, op. cit., p. 11 (albus, 1) et 243 (niger).

398 F. VILLENEUVE athéniens (1), et, de fait, on songe bien ici à un acquittement accordé par: le poète aux justiciables de la satire.

Mirae res, dont, à vrai dire, je ne puis citer d’autre exemple (2), a toute l'apparence d’une locution familière. En revanche le tour luimême (euge omnes, omnes bene, mirae eritis res), imité sans doute de Lucilius (Marx 1026 : omnes formonsi, fortes tibi, ego improbus, Esto), est plus oratoire chez Perse, à cause du chiasme (3) euge omnes, omnes bene, qu’il ne l’est chez le vieux poète.

Hoc iuuat (v.112) est chez Horace (Sat., 1, 1, 78 ; 2, 6, 32).

La locution /acere oletum (même vers) est faite d’après sfercus

facere, urinam facere (cf. Diehl : Altlatein. Inschr. 184 «... si is s/ercus in eis loceis /ecerit ; Fabretti, IX, p. 60%, 43: Dis manibus ne quis hic urina, facial). Le mot oletum (stercus humanum) n'appartient pas à la langue littéraire ; il est expliqué par Festus (Paul. Fest., s. u., p. 203, 1 Müller, 221, 8 Lindsay). Il y a un contraste plaisant entre la solennité de la formule, soulignée par l'emploi de la forme archaïque faxit (4), et l’objet de la défense. x …

Le verbe meiere (v. 114) était d’un emploi courant dans les prohibitions de ce genre (Orelli : Inser. Rom. Ant., II, 4781 : « hospes, ad hunc tumulum ne meias ossa precantur »; — Diehl : Pomp. Wandinschr., 696 (GC. I. L., VI, 29848 b; il y a deux serpents peints sous l'inscription) : « Duodecim deos et Deanam et Iovem optumum maximum habeat iratos quisquis hic mirerit el cacarit »).

La métaphore secuit (V. 114) par laquelle Perse a remplacé le arripuit d’Horace (Sat., 2, 1, 69 : Primores populi arripuit), en même temps qu'il rendait l'expression primores populi plus concrète en lui substituant deux noms propres (5), est tirée, je pense, de la flagellation (Horace : Epod. 4, 11 : secfus flagellis hic triumuiralibus ; cf.

(1) Cf. Lejay, ibid., p. 431 (note sur Sat., 2, 3, 246).

(2) Virg. (Géorg., 4, 441) a dit: omnia transformat sese in miracula rerum. (3) Il n’y à pas chiasme, mais geminatio (cf. supr., p. 872) si on lit Euge! omnes, omnes bene mirae erilis res.

(4) Faxit est d'ailleurs chez Horace (ou, du moins, faris, Sat., 2, 3, 38 et O0):

(5) Il est vrai qu'Horace vient d'énumérer quelques-unes des victimes de Lucilius, en particulier Lupus.

ESSAI SUR PERSE ; 300 Tibulle, 4, 9, 22 : intorto uerbere terga seca) (1). Mais secare s'employait aussi lorsqu'on parlait des bètes qui rongent le bois (Plaule : Most., 825: quia edepol ambo (sc. postes) ab infumo tarmes secat) : ainsi interprétée, l’image préparerait la suivante (genuinum freqit in ilis). Nous connaissons par Pétrone (58, 6) la locution populaire uenies sub dentem. On trouve chez Lucrèce (4, 1072) Dentes illidunt saepe labellis, et, chez Horace (Sat., 2,1, 717), fragili quaerens illidere dentem. On disait peut-être aussi /rangere dentem in aliqua re. En tout cas l’emploi du mot particulier genuinus au lieu du terme général dens est bien dans la manière de Perse. Mais /regit, suggéré par le fragili d'Horace, n’est pas heureux : chez Horace, il s’agit de l'envie impuissante qui brisera ses dents sur le poète ; or, Perse ne veut pas dire que Lucilius a eu le dessous dans sa lutte contre Lupus et Mucius, mais seulement qu’il les a mordus violemment: c’est une hyperbole de rhéteur.

Nous rencontrons au vers 149 le verbe muitire : Perse n’a pas employé les expressions cicéroniennes non tacere, hiscere ; il n’a pas reproduit non plus la locution populaire mu facere (Plaute, chez Charisius, p. 240, 3 Keil: mu Plautus in Caeco uel in praedonibus ; — Ennius chez Varron: Ling. lat., 7, 101 : neque, ut aiunt, mu facere audent ; — Lucilius, 426 Marx : non laudare hominem quemquam, neque mu facere, inquam). Le verbe muflire qu'on trouve non seulement chez Plaute (Amphitr., 881), mais chez Térence (Andr., 505) (2) appartenait peut-être au langage familier de la bonne société (3). Mussitare (Plaute : Miles gl., 714; Rud., 1029, etc.) était plus lourd.

Au vers 121, Perse modifie, par un genre de plaisanterie fréquent chez Aristophane et connu sous le nom de plaisanterie rapà rpocècxiav, l'expression proverbiale auriculas asini Mida rex habet. Au lieu de Mida rex habet qu'on attendait et que préparaient les mots cum scrobe, infodiam et uidi uidi ipse, il a écrit quis non habet. Je crois

(1) Cf. Hor.: Epist., 1,19, 46: «luctantis acuto ne secer ungi». Mais, Sal., 1, 10, 15 (Ridiculum acri Fortius et melius magnas plerumque secal res), secare a le sens de trancher. ;

(2) Donat (Zn Ter. Andr., 3, ?, 85) explique muttire par nec dico nec facis mu.

(3) Phèdre l'emploie aussi (3, Æpil. 34), mais dans une citation d'Ennius. Pour tout ceci, cf. Otto, op. cit., p. 230 (mu, mut, muttire).

que nulla tibi uendo Iliade (v. 122) fait une plaisanterie du même genre. Nous trouvons en effet chez Pétrone, 52, 3 : meum enim imtellegere nulla pecunia uendo : l'expression toute faite, c'était rnulla pecunia uendere.

Je relève encore, dans les vers 120-121, les deux diminutifs Zbelle (cf. Hor., 4, 10, 92) et auriculas (cf. supr. v. 22 et 108) : on sait que le latin familier aimait beaucoup les diminutifs.

Le tour se aliquem credens (v. 129) est, à peu de chose près, dans une lettre de Cicéron à Atticus (3, 15, 8 : neque uelis esse aliquem).

Je ne sais si l’emploi de per me, au vers 110, dans le sens de per me licet est une création de Perse. J'en dirai autant de celui de nil comme adjectif modifié par {am (v.122 : hoc ridere meum, {am nil).

Ce passage offre plusieurs expressions métaphoriques dont il n’est pas impossible de faire, pour ainsi dire, la genèse. +

V. 107-108 : Teneras mordaci radere uero auriculas : on lit dans la Satire 5 (v. 86) : Sioicus..… aurem mordaci lautus aceto, image empruntée à la médecine (ci. Celse, 6, 7, 2-3) et qui appartenait peut-être, comme beaucoup d’autres métaphores du même ordre, au langage traditionnel du Portique. La vérité, ici, remplace le vinaigre: rù ahn0ès ruxocy était chez les Grecs une sorte de proverbe (1). L’épithète mordax appelait un verbe marquant une action corrosive : Perse a pris radere, mot pour lequel il semble avoir un faible (cf. 2, 66 ; 3, 50 et 114; 5, 15) et qu'il a employé ailleurs, à exemple, peut-être, de Lucrèce, d’une manière plus juste (3, 114: wlcus... radere... beta : cf. Lucr., 4, 526 : radit uox fauces). À mollis, qu'il trouvait chez Horace (Sat., 2, 5, 32-33 : gaudent praenomine molles Auriculae) et qu’on employait avec un sens différent dans le proverbe oricula infima mollior (Cic. : Ad Quint. fr., 2, 48, 4; cf. Catull., 25, 2) (2), Perse a substitué {ener (3). Teneras n'est pas, à côté de auriculas une épithète de nature, mais indique que la vérité blesse aisément les oreilles des grands. Le mot est rapproché de mordaci el les deux adjectifs se font valoir l’un par l’autre : c’est une sorte d’antithèse. On remar-

(1) Cf. supr., p. 247, n. 8.

(2) Cf. Otto, op. cit., p. 46 (auricula, 1).

(3) Perse aime beaucoup cet adjectif: voy. Küster: De Pers. elocutione, II, p. 3 et 4. | R

quera que werum, traité comme un véritable adjectif, reçoit une épithète (cf. 2, 74 : generosum honestum ; 3, 82 : opimum pingue) (1).

Dans la phrase suivante (108-109), Perse n’a guère fait que combiner deux passages d’'Horace (Sat., 2, 1, 60-62 : O puer, ut sis Vitalis metuo et maiorum nequis amicus Frigore te feriat ; — Epod., 2, 8 : Forumque uitat et superba ciuium Potentiorum /imina). Mais, en s’efforçant d’être plus concis que son modèle, il a rencontré l’expression limina frigescant que l’on doit classer, il me semble, parmi ces images purement intellectuelles dont nous avons signalé déjà quelques échantillons.

L'expression canina liltera (v. 109-110) peut sembler énigmatique au lecteur moderne. Mais, en admettant, ce qui n’est pas prouvé, qu'elle n’appartint pas dès lors à Pusage courant, l'existence du verbe hirrire la rendait claire pour les Latins (Scol. : canes lacessiti sic Airriunt ut uideantur r litteram minilabundi exprimere). Peut-être aussi Perse s'est-il souvenu de deux passages de Lucilius sur la lettre r : Irritata canes quam homo quam planius dicit (2 Marx) et [a] r [e] : non multum [ab] est, hoc cacosyntheton atque canina Si lingua dico (v. 377 Marx). « Irritari proprie canes dicuntur » nous dit Donat (ad Adelph. Ter., 2, 4, 18; cf. Nonius. p. 31, 23), en citant le premier de ces vers de Lucilius. Et on racontait que Démosthène avait appris à prononcer la lettre : en écoutant le grondement des chiens (Hieronym: adu. Ruf., 1, vol. 2, p. 475 Vallars : Quod ille in una littera fecit exprimenda ut a cane rho disceret, tu in me criminaris). L’expression sonal de nare s’explique bien si on se rappelle le vers 91 de la Satire 5 : disce, sed ira cadat naso rugosaque sanna (2). Une chose, malgré tout, reste peu claire : Perse a-t-il voulu dire que, la maison des grands se fermant pour le poèle, le chien de garde lui montrera les dents avec un grondement de menace, ou parle-t-il, d’une manière métaphorique, de la colère des grands eux-mêmes ? La première interprétation est plus naturelle et plus pittoresque.

Perse fait (v. 116-118) « le portrait d'Horace avec l’aide d'Horace ». (Nisard, I, p. 247). Celui-ci n’a-t-il pas écrit guamquam ridentem

(1) Cf. Kühner, Il, 1, p. 229 ($ 61, 3).

(2) Cf. la note de Marx: Lucil. reliq., Il, p. 213, v. 573.

dicere uerum Quid uetat (Sat., 1, 1, 24) et Ridiculum acri Fortius et melius magnas plerumque secat res (Sat., 1, 10, 14 et suiv.)? Et l’idée que, par là, il peut faire entendre la vérité à ses amis sans les blesser ne se dégage-t-elle point de ce passage de la quatrième satire du livre 4 où, après avoir montré un ami perfide déchirant Capitolinus sous prétexte de le défendre, il ajoute (v. 100 et suiv.) :

Hic nigrae sucus lolliginis, haec est Aerugo mera ; quod uitium procul afore chartis Atque animo prius, ut siquid promittere de me Possum aliud, uere promitto. Liberius si Dixero quid, si forte iocosius, hoc mihi iuris Cum uenia dabis.

D'autant plus que la franchise d’un ami peut, il l'indique plus loin, nous corriger de nos défauts (v. 131 et suiv.) : |

Fortassis et istinc Largiter abstulerit longa aetas, liber amicus, Consilium proprium. > De

D'autre part, la métaphore excusso populum suspendere naso (v. 118) rappelle directement l'expression naso suspendis adunco lqnotos (Hor.: Sat., 1,6, 5; cf. 2,8, 64: Balatro suspendens omnia naso) qui n’a pas porté bonheur à Perse, car, pour la seconde fois (1), il la gâte en l'imitant. Adunco à côté de suspendere Yaut beaucoup mieux que excusso. Ge dernier mot, en lui-même, est assez pittoresque : il indique les soubresauts, pour ainsi dire, du nez secoué et dilaté par des mouvements railleurs (cf. Quint., 41, 3, 8 : nam ct corrugare narcs, ut Horalius ait, et inflare et mouere et digilo inquietare et pulso subito spiritu excutere et diducere, etc.) (2): mais il fait avec suspendere une image assez incohérente : Perse avait certainement moins

(1) CF. supr., v. 40-41 : nimis uncis Naribus indulges.

(2) Nettleship (dans la 3° édit. de Perse de Conington, p. 28) voit dans excussus nasus un équivalent de emuncta naris (cf. Hor.: Sat., 1, 4, 8 : emunctae naris que Porphyrion explique par «{ersus atque elegantur dicens etridens ») et il cite la scolie «excusso naso : emuncto, unde intellegitur prudenti, ut e contrario qui stulti sunt, mucosi dicuntur ». Mais, en ce cas, l'incohérence n'est pas moins grande.

ESSAI SUR PERSE 403 qu'Horace l'habitude de projeter, pour ainsi dire, ses mélaphores devant ses yeux.

L'adjectif uafer (v. 116) revient plusieurs fois dans les Satires d'Horace (1), mais avee un sens nettement défavorable qu'il n’a pas ici. 1 nous arrive de même d'adoucir la force propre des adjectifs malicieux, sournois et des adverbes imalicieusement, sournoisement. Cet emploi de uwafer fait songer à celui de improbus chez Horace (Sat., 1, 9, 73) : « fugit improbus ae me Sub cultro linquit ». Vient-il du latin familier ? Cela n'est pas impossible : je trouve, dans l’Apokolokyntose, minime uafer (6, 1) et uafer (9, 2), au sens où nous disons : CE] n’est pas malin » ou « C’est un malin ».

Omne uilium tangil (v. 116-117) est une de ces métaphores médicales dont les stoïciens usaient volontiers. On en trouvera la forme première dans la Satire 3 (v. 107) : {ange, miser, uenas. Je ne serais pas étonné qu’elle eût suggéré à Perse l'expression circum praecordia ludit par l'intermédiaire d'un vers de Lucilius (642 Marx) : « Neque prius quam wenas hominis feligil ac praecordia ».

L'expression audaci quicumque afflate Cralino est doublement remarquable : d’abord Perse emploie iei ee qu'on peut appeler le vocatif par attraction. Cette tournure se rencontre deux autres fois chez lui (3, 28-29 et 5, 124). Virgile (Én., 4, 268 ; 10, 327 ; 12, 947; 2, 283 ; 10, 811), Ovide (Héroid., 5, 59 ; Mét., 12, 531), Horace (Od., 1, 2, 35-37 ; Sat., 2, 6, 20) en fournissent des exemples. C'est sans doute un hellénisme dont l'introduction dans la langue latine était préparée par la formule consacrée macle uirtule esto «où l’on voyait, à tort ou à raison, un vocatif » (2). Il y a bien, dans les trois emplois qu’en fait Perse, une véritable attraction avec le pronom {u renfermé dans'le verbe, tandis que, chez Horace (Sat., 2, 6, 20: « Matutine pater seu Jane libentius audis »), on peut penser qu'il y à un mélange des tournures wel Lane si hoc libentius audis et seu lanus libentius audis. D'autre part, afflatus Cratino «touché du souffle de Cratinus » est une manière de parler nouvelle calquée sur des expressions telles que afflatus numine (Nirg. : Éa., 6, 50: Afflata est numine quando

(1) Voy. l'Index uerborum de l'éd.f d'Orelli, p. 822. (2) Brenous, 0p. cit., p. 91: la question est étudiée p. 89-92. Cf. Gustarelli, op. cit., p. 46-#7.

404 F. VILLENEUVE Tam propiore dei) où fulminum ignibus afflari (Ov. : Trist., 1, 9, 21 : fulmina quorum Ignibus afflari proxima quaeque solent).

Le tour iralum Eupolidem.. palles (v. 124) n'a rien de particulièrement hardi si Perse a voulu dire «qui t’effraies des colères d'Eupolis, qui pâlis lorsque tu entends les colères d’Eupolis se déchaïiner ». Horace avait écrit (0Od., 3, 27, 25 et suiv.) : « Europe... scatentem Beluis pontum mediasque fraudes Palluit audax (ef. Epist., 1, 3, 10 : Pindarici fontis qui non expalluit haustus) » (1), et nous trouverons ailleurs, chez Perse lui-même (5, 184) reculilaque sabbalà palles. Mais on peut aussi considérer £Eupolidem comme un accusatif qualifiant l'action verbale : un rapprochement avec la Satire 3, 85 (hoc est quod palles) pourrait nous suggérer alors l'interprétation suivante : «qui pâlis de fatigue dans ton ardeur à lire Eupolis et Aristophane » ; mais iralum perdrait ainsi toute valeur. Je préfère entendre : « qui pâlis de colère avec Eupolis et Aristophane » (litt. qui prends la pâleur d'Eupolis en colère : cf. Properce, 1, 15, 39 : Quis te cogebat multos pallere colores). La métaphore, en ce cas, fait suitè-à afflale Cralino.

Pour l'emploi figuré de decoctus (v. 125), Perse trouvait des modéles dans la prose la plus classique (Cie. : De orat., 5, 26, 103 : Ita sit nobis igitur ornatus et suauis orator.. ut suauitatem habeat austeram et solidam, non dulcem atque decoctam). Seulement le point de vue n’est pas le même : la métaphore de Cicéron est tirée, je pense, des fruits auxquels une maturité excessive a donné trop de douceur ; Perse songe plutôt à un liquide, à un vin, par exemple, qu'on a fait réduire par la cuisson. Il s’est peut-être souvenu de Virgile (Géorg., 1:2995:206)>

Aut dulcis musti Vulcano decoquit umorem, Et foliis undam trepidi despumat aeni.

Vaporala aure (v. 126) est encore une métaphore empruntée à l’art médical. On faisait chauffer les liquides qui servaient à laver l'oreille. Celse nous dit (6, 7, 33) : «In aurem uero infundere aliquod medicamentum oportet, quod semper ante {epefieri conuenit ». Il est possible que l’image continue la précédente : inde représenterait alors

(1) Cf. Kühner, IP, 1, p. 262 ($ 70, 2).

les vers mêmes de Perse, encore chauds de la cuisson qu'ils ont subie et qui, versés dans l'oreille du lecteur, lui communiquent leur chaleur. Le mauvais goût de cette allégorie n’est peut-être pas une raison suffisante d'en écarter l’idée.

Je note le caractère descriptif des derniers vers où abondent les détails précis (crepidas -— luscus —— heminas — Arreli aedilis — abaco — numeros — seclo in puluere — melas). Le vers 133 : Si Cynico barbam pelulans nonaria uellat renchérit sur un trait d'Horace (Sat., 1, 3, 133) : Vellunt libi barbam Lasciui pueri. Le mot nonaria ne se retrouve que dans une scolie sur Juvénal (6, 116). Rien ne permet d'affirmer qu'il soit pris au latin vulgaire. On peut en rapprocher cependant quadrantaria (Cic. : Pro Cael., 26, 62 ; cf. Quint., 8, 6, 53) et lupatria (Pétrone, 37, 6).

Le dernier vers a une structure antithétique : à mane s'oppose post prandia, à edictum, Callirhoen.

La seconde satire, comparée à la première, offre plus d'unité de ton, plus de simplicité aussi. Et, si le style s'élève dans le morceau d’allure oratoire qui termine la pièce (v. 61-75), c'est par une adaptation toute naturelle à la pensée. Cependant, à côté de mots et de locutions pris tels quels au latin familier, nous relevons sans peine un certain nombre de ees combinaisons nouvelles d'éléments connus où Perse cherche la principale originalité de sa forme.

Dans la première partie, qui est presque toute en monologues, dialogues, ou questions ironiques, le latin familier me paraît avoir fourni les expressions suivantes, qui, pour une part, se trouvent déjà chez Horace :

Bona pars procerum (v. 5) : on peut comparer Horace (Sat., 1, 1, 61) : bona pars hominum (Cf. Tér. : Eun., 123 : bonam magnamque partem). D'ailleurs, cette locution très latine avait reçu le droit de cité dans tous les genres littéraires (voy. Lucrèce, 5, 1023 : bona magnaque pars ; Cie. : De orat., 2, 3, 14 : bonam partem sermonis, ete.).

Comme il est naturel, les tours et les mots vulgaires ne manquent pas dans les prières secrètes du personnage ou des personnages mis en scène dans les vers 8-14 : c'est un trait de réalisme. Je note d’abord l’asyndète mens bona, fama, fides. Le mouvement 0 si, 0 si. (v. 9 et suiv.) est emprunté à Horace (Sat., 2, 6, 8 et 10). Le renforcement d’une proposition exelamative par 0 est fréquent chez les poètes (c£ Horace : Od., 1, 35, 38; Virg.: Éa., 8, 579; 12, 314); mais il n’était pas étranger au langage familier : on se rappelle le vers de Lucilius qui sert de début à la première satire de Perse : « 0 curas hominum, © quantum est in rebus inane ! » Quoi qu'il en soit, le tour o si élait réçu dans la haute poésie (Virg. : Én., 11, 415; Ov.: Mét., 1%, 192). Mais l'emploi métaphorique de ebullire (v. 10) appartenait certainement au langage populaire ou, du moins, au langage de la conversation : «C’est une mauvaise métaphore » dit: Nisard (Poètes latins, ete., [, p. 211). Mauvaise ou non, elle n’est pas une création de Perse et il ne la prend pas à son compte. Nous lisons dans l’Apokolokyntose (4, 2) : ille quidem (sc. Claudius) animam ebulliit s'CHEZ Pétrone (62, 10) : paene animam ebulliui ; chez Apulée (Mét., 1, 13) : rebullire spiritum. L'expression homo est bulla était proverbiale (Varron: R. r., 1,1, 1: ut dicitur, si est homo bulla. Cf. Pétrone, 42, 4: nes non pluris sumus quam bullae) (1). Notons cependant que Perse abrège la locution ordinaire animam ebullire : il la réduit au verbe.

Le verbe expungere (v. 13), qui peut se traduire par biffer, se rencontre plus d'une fois chez Plaute (Cistell., 189 : ut expungatur nomen ; Cureul., 585 : expuncto in manipulo. Cf. Sén. : De benef., 4, 40 4 : munus munere expungere).

Seria (v. 11) est aussi un mot du vocabulaire de Plaute (Capt., 917 ; cf. Tér. : Heaut., 460 et Varron : R. r., 3, 2, 8) ; on ne le trouve pas chez Horace. L’adjectif scabiosus (v. 12), qui signifie galeux, était, d'ordinaire, appliqué aux animaux (v. Colum., 11, 2, 89 : il s’agit du bœuf) : appliqué à l’homme, il a quelque chose de grossier. Mais, ici, il n’est pas impossible que Perse se soit souvenu d'Horace (Ars poet., 453) : «VE mala quem seabies et morbus regius urget ».

La construction de laborare avec l'infinitif (v. 17) est fréquente

(1) Cf. Otto, op. cit., p. 59, et Schünbach, op. cit., p. 31.

1 Lg | KRGZ LE ER

chez Horace (1), dont Perse, ici, reproduit littéralement une fin de vers (Epist., 1, 3, 2 : scire laboro ; ef. Sat., 2, 8, 19 : nosse laboro). On peut supposer que cette construction n'était pas étrangère au latin vulgaire. Lucilius avait dit (v. 349-350 Marx) : Labora discere ; on ne trouve chez Cicéron que le tour négatif non laboro, analogue à non curo, et seulement dans les premiers discours (Verr., 3, 55, 127 : cf. Nep., 16, 3, 1) et dans la correspondance (ad Att. 5, 2 2) (2). Au vers 18, Perse dit praeponere cures (cf. 3, T8).

Heus age, responde (v. 17) rappelle Plaute (Pseud., 967) : Heus Lu. responde.

Agedum (v. 22 : cf. Hor. : Sat., 1, 4, 388 ; 2, 3, 155), évité par Cicéron, qui dit age nunc, ainsi que par Virgile, Ovide et Tibulle, était un vestige, demeuré dans le langage courant, de l'emploi archaïque de dum après toute espèce d’impératif. Mais la locution dic agedum paraît insolite. Horace (Sat., 2, 7, 92) $e sert de dic age : chez lui (Sat. 2, 3, 155), chez Lucrèce (3, 962) et chez Properce (1, 1, 21), agedum précède l'impératif. En revanche, c’est bien une construction propre au latin familier de remplacer la proposition conditionnelle par

nl

une proposition impérative : dic…., clamet.

Le mot prosaïque idcirco (v. 28) appartient au vocabulaire de Lucilius (v. 625 ; 631 ; 640 Marx) et d'Horace, dans les Salires (1, 4, 45) ct les Épitres (1,1, 29; 11, 16; Ars poct., 265).

Au vers 30, Perse, d'un ton de méprisante raillerie, remplace le terme général et consacré exla par deux termes particuliers, dont le second, au moins, appartenait à la langue vulgaire : pulmone et laclibus unclis. Nous dirions : avec du poumon et des tripes grasses. Gn trouve chez Plaute lassae lactes (Cureul., 319) et le proverbe alligare fugiliuam canem agninis laclibus (Pseud., 318). Je ne sais si l'emploi de unctis au lieu de pinguibus est familier : Horace se sert fréquemment de unclus, mais, chez lui, ce mot signifie toujours enduit de graisse ou gluant de:

({}=Voy. Hor.: Od., ?, 3,12; Sat., 1, 1, 112; D 200 Re CLOEDIS let er 1, 20, 16; Ars poet., 25 et 168. Epist., ?, 2, 196, laborare est accompagné de de la négation. :

(2) Cf. Brenous, op. cit., p. 309, et Kühner, IP, 1, p. 667 ($ 124 à.

Dans les vers où le poète parle pour son propre compte, il lui arrive d'exprimer deux fois la même idée sous deux formes différentes, à la manière des orateurs : mais, en ce cas, la seconde expression précise la première. Je signale murmurque humilesque (1) susurros (v. 6) ; introrsum et sub lingua (v. 9) ; triste euilandumque bidental (v. 27). Et, naturellement, dans les questions que Perse accumule du vers 19 au vers 30, il use parfois de l’anaphore : quis potior iudex puerisue quis aptior orbis ? (v. 20) quia, cum tonat... ? an quid. (v. 24-26). La diatribe, comme les déclamations et les discours de toute espèce, aimait cette figure (2) ; mais celle-ci n’est pas rare non plus dans les Satires d'Horace (3).

Comme combinaisons nouvelles, ou du moins insolites, de mots connus, je relève dans les trente premiers vers les exemples suivants :

Diem numera meliore lapillo (v. 1) : au lieu de numerare on attendrait nolare ou signare, comme chez Catulle (68, 148 ; cf. 107, 6) : « quem lapide illa diem candidiore notal ». Mais Perse s’est rappelé ici Horace (Epist., 2, 2, 210) : « Natalis grate numeras ». D'autre part, il semble avoir créé l'expression meliore lapillo : maïs il.en trouvait les éléments dans la locution bien connue meliore nota ou de meliore nota rapprochée du lapide candidiore de Catulle, cité ci-dessus, et de lucem candidiore nota, qui se lit chez le même poète (107, 6). Aussi bien l'expression ordinaire, &bo ou candido calculo, n’aurait-elle pu entrer dans le vers. En outre, l'emploi de meliore avec lapillo permet à Perse d'appliquer, comme avaient fait Tibulle (1, 7, 63-64) et Ovide (Trist., 5, 5, 13-14), l’épithète de candidus au jour natal luimême.

Tibi labentis apponit candidus annos (v. 2) est une combinaison

malheureuse de trois passages des Odes d'Horace: 4° (2, 14, 2) « Eheu

fugaces, Postume, Postume labuntur anni » ; 2° (4, 11, 18-20) : « quod ex hac Luce Maecenas meus adfluentes Ordinat annos » ; 3° (2, 5, 13- 15) : « Currit enim ferox Aetas et illi quos tibi dempserit Adponet annos ». Autant l'emploi de apponere, dans ces derniers vers, est simple et naturel, autant le tour dies qui tibi…. apponit… annos me semble forcé.

(1) Je note aussi le polysyndeton que ... que. Cf. Eichenberg, op. cit., p. 22. (2) Cf. Eichenberg, p. 23 et suiv.

(3) Cf. Cartault: Étude sur les Satires d'Horace, p. 213 et suiv.

ESSAI SUR PERSE 409 En revanche, la recherche de l'épithète rare et de l'alliance de : mots inattendue à bien servi Perse lorsqu'il a écrit, au vers 3, prece poscis emaci et, au vers 5, tacita libauil acerra. La métaphore quae nisi seduclis nequeas commiltere diuis est amusante et jolie. Aussi bien suffisait-il, pour la trouver, de remonter au sens premier du mot secrelum qui a été, je pense, générateur de l'image. L'expression aperlo uiuere uolo a-t-elle été calquée sur celle que nous trouvons chez Sénèque, Epist., 43, 4 (Vix quemquam inuenies qui possit aperto oslio uiuere), et qui a la physionomie d’une locution toute faite ? Elle donnerait alors une sorte de jeu de mots fort acceptable. Il est intéressant de comparer les vers 10-12 au passage d'Horace dont Perse s’est inspiré. Le premier avait écrit (Sat., 2, 6, 10-13) :

O si urnam argenti fors quae mihi monstret, ut illi Thesauro inuento qui mercenrarius agrum

Jlum ipsum mercatus arauit, diues amico

Hercule !

En lisant ces vers, Perse s’est représenté le paysan de la fable creusant la terre où l’urne est enfouie ; il y a eu chez lui, cette fois-là, un effort réel de l'imagination d’où est sorti ce trait, simple et pittoresque tout ensemble : «O si sub rastro crepet argenti mihi seria dextro Hereule ». C’est encore par souci du concret que, au ualidus male d'Horace (Sat., 2, 5, 45 et suiv. : « Si cui praeterea uwalidus male filius in re Praeclara sublatus aletur »), il a substitué est scabiosus el acri bile tumet : mais iei il n'avait qu’à s'inspirer d’un autre passage de son modèle (Ars poet., 453 : cité ci-dessus, p. 406).

On sent une emphase voulue dans l'expression Tiberino in gurgite mergis… caput (v. 15-16 : Tiberinus gurges renchérit sur le Tiberi-

- num flumen de Virgile (Én., 10, 833 ; 11, 449).

L'expression noctem flumine purgas (v. 16), d’une concision hardie, trouve son commentaire dans ces mots de Servius (Én., 8, 69): « Nox dicitur etiam solo somno polluere ». Il était impossible de traduire cette idée avee moins de mots.

Perse a pris à Virgile la locution aurem impellere (v. 21), peut-être pour donner plus de solennité à son vers (Ën., 42, 618-619: arrectasque impulit aures Confusae sonus urbis ; cf. Géorg., 4, 348-349 : maternas impulit aures Luetus Aristaei).

Sese clamet (v. 23) est un développement original du tour clamare furem (Hor. : Epist., 1, 16, 36 : Si clamet furem).

La substitution de sulpure à fulmine (v. 25) est un nouveau témoignage du goût de l’époque pour l'expression particulière. Selon les physiciens, les éclairs avaient une odeur de soufre et la lumière en était sulfureuse (Pline : N. H., 35, 177). Lucain (7, 160) dit de même : « Aetherioque nocens fumauit sulphure ferrum ». Mais son vers est supérieur à celui de Perse, car, avec disculilur, sulpure n’est qu’un équivalent de fulmine, tandis que, avec fumauil, le mot a une valeur descriptive réelle.

En écrivant triste iaces lucis euilandumque bidental (v. 25), Perse fait entrer un souvenir d'Horace (Ars poet., 471 : triste bidental Mouerit incestus) dans un vers qui est bien à lui par la concision du tour iaces bidental (cf. 5, 72 : cum rola posterior curras).

Stolidam.. barbam (v. 28) n’est qu’une expression d'Horace retournée : «sapientem pascere barbam » (Sat., 2, 3, 35). Mais, tandis que sapiens barba est d’un comique excellent, l'adjectif stolida, chez Perse, n’a guère que la valeur de l’adverbe slolide.

Le tour praebel libi uellere barbam est imité d'une construction fréquente chez Virgile et dont on peut, avec Quintilien, donner pour type le passage suivant de l'Énéide (5, 248) : argenti magnum dat ferre talentum. On y voit d'ordinaire un hellénisme (1). Stace dira de même (Thébaïde, 8, 527 et suiv.) : « Mortemque inuenerat hasta, Sed prohibet, paulumque humeri libare sinistri Praebuit, et merito pareit Tritonia fratri ». Dans Ovide, au contraire (Hér., 5, 132), le vers Quae lolies rapla est, präebuil ipsa rapi s'explique plutôt par une autre construction de dare, celle dont on peut @onner pour type da mihi posse mori (Ovide : Ars amat., 2, 28).

L'expression émere auriculas (v. 30) a pu être forgée d’après l’analogie de praebere, dare, dedere aures.

Les mots et les tours du latin familier, les expressions proverbiales sont bien à leur place dans les petites scènes de la seconde et de la troisième partie (v. 31-40 : 41-54). Le diminutif labellum (v. 32; cf. 8, 82) est déjà chez Plaute (Poen., 366; Asin., 668). — Tuccetum (v. 42), c'élait un saucisson de viande de bœuf fabriqué en Gaule. Le mot se

(1) Voy. Brenous, op. cil., p. 277 et suiv.

Re |

ESSAI SUR PERSE 411 retrouve chez Apulée (Mét., 2, 7, et 5, 45). — La locution rem struere (v. 44) est, à peu de chose près, dans le Satiricon de Pétrone (1420, 85 : quas struxit opes). — L’apostrophe pessime (v. 46) se lit chez Horace (Sat., 2, 7, 22). Junix (v. 4T) est une autre forme de iuuenir mot du vocabulaire de Plaute (Miles, 304 : Quam mox horsum ad stabulum iuuenir recipiat se a pabulo). — Omentum (v. 47 : omenta) est dans une épigramme de Catulle (90, 6) : Omentum in flamma pingue liquefaciens. Perse avait ce vers dans la mémoire. Les anaphores et les répétitions oratoires qu'offre ce passage sont toutes dans les prières et les monologues des personnages, et nous devons y voir des imitations du style familier plutôt que des artifices de rhétorique (V. 37-et süiv. : hunc.…, ..hunc., hic ; v. 45-46 : da... da... : v. 49- 90 : iam..., iam..., iam..., iam jam...) (1). Comme expressions proverbiales ou consacrées, je relève : rex et régina (v. 37 : cf. Apulée : Méi., 4, 18: Erant in quadam ciuitate rex el regina); — « nune Licini in campos, nunc Crassi mittit in-aedis » (ef. Sén. : Epist., 119, 9 : ex his quorum nomina cum Crasso Licinoque numerantur) (2) ; — puellae hunc rapiant (3) (v. 37-38). De même le souhait quidquid calcauerit, rosa fial fait allusion à une croyance populaire (ef. Claudien, 29 : Laus Serenaë, v. 89 et suiv. : Quacumque per herbam Reptares, fluxere rosae ; candentia nasci Lilia).

En fait d'expressions neuves ou renouvelées, le butin n’est pas très considérable dans ce passage. Il y a doute sur infami digilo : d’après une scolie, les cinq doigts étaient appelés pollex, salutaris, infamis, medicinalis, ullimus. Mais chez Martial (6, 70, 5) et dans les Priapées (56, 1) nous trouvons impudicus digilus. On peut se demander laquelle des deux épithètes est empruntée à l'usage courant. — L'expression lustralibus saliuis (v. 33) est faite sur le modèle de aqua lustralis (ef. Ov.: Pont., 3, 2, 73: Spargit aqua captos lustrali Gaia sacerdos). — Le pluriel saliuae se trouve chez Lucrèce (4, 639 ct 1101), Columelle (6, 9 ad fin.) et Properce (4, 7, 37) : At Nomas arcanas tollat uersuta saliuas. Perse a pu se souvenir de ce dernier

(1) Ce iam iam fait une geminalio : cf. supr., p. 872.

(2) Cf. Otto: Sprichv., p. 96 (Crassus).

(3) Mais le mot consacré était, en pareil cas, diripiant: cf. Sén.: De ira, 3, 23, 5; De breuit. uit., 7, 8; Martial, 7, 76, 1; Juvénal, 6, 404.

412 F. VILLENEUVE vers qui, comme le sien, se rapporte à des conjurations magiques.

En écrivant urentes oculos (v. 34) Perse, je crois, s’est d’abord rappelé Horace (Epist., 1,14, 37-38) : « Non istic obliquo oculo mea commoda quisquam Limat, non odio obsceuro morsuque uenenal ». L'image de la morsure est passée, dans son esprit, de la haine au mauvais œil ; se souvenant alors d'une expression de Virgile (Géorg., 2, 196 : urentes culta capellas ; cf. Varron : R. r., 1, 2, 19 : eïus (i. e. caprini generis) saliuam esse fructuis uenenum), il a imaginé l'expression urenles oculos.

Le mot spes appliqué à un enfant (v. 35 spem macram) n’a rien de surprenant (cf. Virg.: Én., 1, 556 : nec spes iam restat [uli; — Pétrone, 4, 2 : spes quoque suas (i. e. liberos suos) ambitioni donant). Mais - ce qui, je pense, est bien à Perse, c’est l'alliance de ce mot avec l’épithète macer : « L'expression est hardie parce que spes exprime l'objet de l'espérance, tandis que macra se rapporte au sens subjectif du mot : l'enfant peut être dodu, mais, exposé comme il est à tant de hasards, l'espérance qui repose sur lui est macra et peut tromper » (Ramorino).

«Tu demandes pour ta vieillesse un corps qui ne la trahisse pas » (Poscis.…. corpus. fidele senectae), dit Perse au vers: 41. L’expression est jolie et peut-être neuve. Mais la poésie antérieure, sans doute aussi le langage courant offraient à Perse des modèles pour l'emploi métaphorique de fidelis : fidelis lorica (Nirg.: Én., 9, 707) ; fidelis struclura (Frontin : Aquedues, 123), fidele glutinum et fidelior pice (Plin. : N. H., 28, 236 et 16, 158).

Fundo nummus in imo (v. 51) est une expression d’allure proverbiale, forgée sans doute sur le modèle de l’adage sera parsimonia in fundo est (Sén. : Epist., 1, 5).

La dernière partie de la satire (v. 32 et suiv.) est de ton plus oratoire, surtout à partir du vers 59. En dehors des lieux communs, des questions pressantes, des apostrophes, la rhétorique peut réclamer la répétition «en cercle » peccat et haec, peccat (v. 68) (4), la reprise de l'adjectif magnus dans les vers 71-72 (de magna. lance magni Messalae. propago), les antithèses «euruae in {erris animae et cae-

(1) Cf. supr., p. 372, n..2.

ESSAI SUR PERSE 413 leslium inanes » (v. 61) et « bona dis 6x hac scelerata dueere pulpa » (v. 63) : lippa propago fait aussi une antithèse avee magni Messalae, mais celle-ci est dans la pensée plutôt que dans l'expression.

Je ne sais s’il faut voir un vulgarisme dans la construction curuae in lerris animae (1) : elle fait songer à des tours comme in studio deditus (Luer., 3, 645 ; cf. 4, 812 et Catulle, 61, 101). Peut-être Perse a-t-il voulu montrer que ces âmes, toujours courbées vers la terre, y Sont pour ainsi dire attachées (cf. 4, 33 : figas in cute solem.

On peut relever comme pris au latin familier les mots pulpa (v. 63), au lieu de caro (2), baca-(v. 66), dans le sens de perle (cf. Hor. : Sat. 2, 3, 241 ; Epod., 8, 14), pupa (v. T0. Cf. Varron ap. Non., p. 156, 19), cedo (v. 75), très fréquent chez les comiques et employé par Cicéron dans sa correspondance. Je signale aussi le tour cedo.…., el farre li- Labo : ce qui appartient au langage de la conversation, c'est moins l'emploi de l'impératif dans le sens concessif que celui de ef pour introduire la seconde proposition-(3).

Les expressions originales sont plus nombreuses que dans le morceau précédent. Crateras argenti (v. 52) au lieu de craleras argenteas ou ex argento est peut-être un hellénisme (4). — Pectore laeuo exculiat guitas laetari praetrepidum cor est l'explication de sudes. Faut-il entendre cor in peclore laeuo ? En ce cas il y a redondance. Je vois plutôt dans pectore laeuo un ablatif d’éloignement et je paraphrase avec Bentley (ad Hor. e., 2, 19, 5) : «Cor... exeutiat guttas sudoris pectore laeuo siue sinistra parte ubi cor salit ». Il semble toutefois que Juvénal ait compris ce passage de la première manière : car il l'avait, je pense, dans la mémoire quand! il à éerit (1, 167) : tacila sudant praecordia culpa. — L'expression laetari praetrepidum dérive, je pense, de Catulle (46, 7) : « [am mens praelrepidans auet uagari,

(1) Cf. van Wageningen : Persi sal., 1, p. XXvn, qui renvoie à Ludwig: De Petronis sermone plebeio, p. 83. Cf. infr., p. 328.

(2) Comme si nous disions la viande pour dire la chair.

(3) Cicéron, en pareil cas, ne lie point les deux propositions (Voy. par ex. Tuscul., 1, 13, 30: Tolle hanc opinionem : luctum sustuleris ; cf. tbid., 4, 24, 53 et 54).

(4) Sur le génitif de matière en grec et en latin, ef. Riemann-Gœlzer : Gramm. comp. du grec et du latin, Syntaxe, $ 109 (p. 120-121).

és

PA PA MODS. À

Jam laeli studio pedes uigeseunt ». À praelrepidus il joint l'infinitif laëtari par un tour dont, à l'exemple d'Horace, il fait un fréquent usage (ef. supr., p. 388). Et il n’y a aucune surcharge, car le mot praetrepidus, dont il est le premier à se servir (1), pourrait indiquer le trouble de l'angoisse aussi bien que celui de la joie.

L'expression auro oualo (v. 55) est insolite. Nous lisons dans les scolies : € Ouato siue quod ouo perfunduntur statuae, ut brattea melius inhaerescat, siue quod brattea talis est qualis oui membrana, uel quod medium oui simile est auri ». Celle interprétation confond ouatus et oualus : l'erreur s'explique aisément, parce que le latin populaire disait Owum (qui a donné œuf, wouwo, cle.) et non ouwum (2). D'autre part, le plus grand nombre de commentateurs, depuis Jahn, citent ici Ovide (Pont., 2, 1, 41-42) :

Deque triumphalo quod sol incenderit auro Aurea Romani tecta fuisse fori.

Mais la leçon {riumphalo est sans autorité. Les bons manuscrits donnent tropaeorum. Toutefois Casaubon n’a peut-être pas tort de penser que l'expression {ropaeorum aurum a pu suggérer à Perse son aurum ouatum ; d'autant plus que, si le participe triumphatus n’est pas chez Ovide, Horace l’a employé (Od., 3, 3, 43 : triumphatisque possit Roma ferox dare iura Medis) ; on connaît aussi l’expression terra regnata (Virg. : Én., 3, 44 ; cf. 6, 793 et Hor. : Od., 2, 6, 11). Aurum ouatum, ce serait done l’or de l'ovation (aurum uictortis acquisilum) ou encore l'or promené par celui qui entre dans la ville avec l’ovation, ouans (3). À. Plautius avait eu les honneurs de cette cérémonie en 47 avant J.-C. (Dion, 60, 30). Il n'est pas nécessaire, au demeurant, de supposer que Perse songe ici à un fait déterminé. Mais on peut trouver bizarre que, malgré son goût pour le trait précis, il ait envisagé, dans une pensée générale, un cas alors

(1) On le retrouve chez Suétone : Tibère, 63, et Néron, 61. (8) Voy.Grôber: Archiv. f: lat. Lex. IV, p. 4%5, et. If, p. 415. Cf. Leo: Hermes 45 (1910), p. 320.

(3) V. la note de M. Leo, dans la 4 éd. des satiriques latins de Jahn-Bücheler; p.23:

ESSAI SUR PERSE 415 si rare et si particulier. Il n’est donc pas impossible, hors l'hypothèse d’une allusion mystérieuse pour nous (1), que auro oualo soit l'équivalent de auro quo ouasti au sens bien connu de quo uelut ouans gauisus es. Le mot résumerait alors la pensée précédente : cet or qui te donne de tels transports de joie. Mais les deux autres interprétations me semblent acceptables, et je dirais qu’elles ont l’avantage d’être plus simples si e’était là un argument valable quand il s’agit de Perse.

Somnia piluita purgalissima (v. ST) est une expression amusante pour dire somnia maxime clara el ueridica. Le rhume brouille les idées: On connaît le vers d’'Horace (Epist., 4, 1, 108) : « Praecipue sanus, nisi Cum pituila molesta est» (CÊ. Épictète : u3£x : 3, 22, 90; 4, 11-92, etc.).

C'est, je pense, par simple nécessité métrique et non pour produire un effet d’asymétrie que Perse à rapproché, au vers 58, l'impératif futur et le subjonetif marquant Ta volonté : « Praecipui sunto siltque illis aurea barba » (2). |

Lorsqu'il écrit, au vers 61, o curuae in lerris el caelestium inanes, il s'inspire d'Horace (Sat., 2, 2, 77 et suiv.) : « Quin corpus onustum Hesternis uitiis animum quoque praegrauat una Atque adfigil Rumo diuinae particulam aurae ». L’antithèse marquée par le rapprochement de humo et de diuinae est reprise par Perse et lui fourrit tout son vers : on reconnaît bien là l’élève des rhéteurs. Curuae in terris exprime la même idée que adfigil humo, et c’est à mes yeux une raison de plus pour maintenir, contre le témoignage des manuserits de Lactance qui donnent in lerras, la leçon in lerris, c’est-àdire celle de presque tous les manuscrits de Perse. « Non solum terram spectant, dit Casaubon, sed in illa tota haerent ».

L'adjectif sceleraltus est employé couramment dans la haute poésie. Rapproché du mot vulgaire pulpa (v. 68 : scelerala pulpa), il fait une sorte de disparate voulue qui donne plus de relief encore à l’expression.

Perse a refait ensuite (v. 64-65 : Haec sibi corrupto casiam dis-

(NC AUpTS D:293; (2) Cf. Kühner : IP, p. 198-199.

soluit oliuo Et Calabrum coxit uitiato murice uellus) deux vers de Virgile (Géorg., 2, 465 : Alba nec Assyrio fucatur lana ueneno Nec casia liquidi corrumpitur usus oliui). On sent qu'il s’est appliqué à alléger le second du mot liquidi, qui lui a semblé inutile. Mais le tour proleptique corruplo oliuo est moins clair que l’élégante expression corrumpilur usus oliui. Alba lana à sans doute paru trop simple à notre poète, et Assyrio uenéno un peu banal : il a mieux aimé indiquer l’origine de la laine et dire Calabrum uellus, remplaçant Assyrio ueneno par-l'expression peu nette uilialo murice. Perse veut-il faire entendre, parlant ici en stoïcien, que la nature n'avait pas destiné le murex à cet usage et que l’y employer, c’est, pour ainsi dire, lui faire violence ? on connaît l'expression wiliare uirginem. Ou devons-nous comprendre que la couleur naturelle du murex s’altère dans l’opération (cf. Virg. : Én., 12, 67-68 : IndunY sanguineo ueluti uiolauerit ostro Si quis ebur) ? En tout cas, il y a une sorte de parallélisme entre corruplo.. oliuo et uwitiato murice : c'est un arlifice de rhétorique. a +2

Nous avons vu, dans la Satire 1 (v. 85), rasis employé au figuré dans le sens de rasis lima ; de même ici (v. 66), il faut entendre rasisse lima, mais au propre (Pline : N. H., 9, 109 : Crassescunt (margaritae) etiam in senectu conchisque adhaereseunt nec his auelli queunt nisi lima).

La courte description qui suit (v. 66-67 : stringere uenas Feruentis massae crudo de puluere iussit) manque de clarté par excès de concision et aussi parce que Perse nous laisse à deviner de quel métal il s'agit. Nous savons par Pline qu'après avoir extrait l’or du filon cn le concassait, on le lavait, on le faisait fondre (N. H., 33, 69 : (aurum canalicium) quod effossum est, tunditur, lauatur, uritur, molitur). Crudus puluis, c'est done l'or brut concassé ; feruens massa, c'est le métal en fusion d'où l’on extrait (stringere) les particules d’or pur (uenae). Il ne semble pas que crudus puluis fàt une expression technique et, d'autre part, les mots wenas feruentis massae sont peu nets, puisque la masse de métal en fusion présente encore les scories mêlées à l'or.

Dans le membre de phrase «de magna quod dare lance non possit magni Messalae lippa propago », la répétition ironique de magnus est assez jolie : c’est un souvenir d'Horace (Sat. 1, 6, 72 : magni Quo

nr

ESSAI SUR PERSE 417 pueri Magnis e centurionibus orti) (1). Mais Perse a renchéri encore par l’antithèse que lippa propago fait avec magni Messalae. D'autre part, le mot propago appartient à la langue épique, et son alliance avec lippa détache encore mieux le trait.

L'expression incoclum generoso pectus honeslo (v. T4) est doublement remarquable. Nous avons rencontré dans la première satire (v. 107) werum accompagné d'une épithète ; ici, c’est honestum qui en reçoit une. Mais je ne sais si Perse est le premier écrivain qui ait traité Ce mot comme un véritable substantif. On trouvera chez Lucain (2, 389) : rigidi serualor honesti. En second lieu, la métaphore incocluin peclus honeslo, qui est pittoresque, paraît avoir pour origine une de ces comparaisons prises dans la vie de tous les jours dont les traités, stoïciens offraient un grand nombre. Nous lisons, en effet, chez Sénèque (Epist., 71, 31) : « Quemadmodum lana quosdam colores semel ducit, quosdam nisi saepius macerata et recocla non perbibit, sie alias disciplinas ingenia, cum accepere, protinus prae- Stant, haec, nisi alte descendit et diu sedit et animum non colorauil sed infecit, nihil ex his, quae promiserat, praestat ». Et c’est peutêtre d’après quelque stoïcien grec que Mare-Aurèle a écrit (3, 4) : diroooëvr Bebaupévey ets Bass.

En tout cas, c'est bien une expression calquée sur le grec que le metuens diuum du vers 31. Mais Perse n’est pas le premier auteur de cette traduction de 3sioaiuov. Il pouvait lire chez Ovide (Mét., 1, 323) : Aut illa metuentior (2) ulla deorum (cf. Fast., 6, 239-260 : quo non Mmeluentius ullum Numinis ingenium terra Sabina tulit). Au vers 52, le verbe incudere (incusaque pingui auro dona) est employé comme équivalent du grec ipraisw (ëuroouxh <éyvr), tandis que Virgile

(Géorg., 1, 275) s’en sert dans un sens un peu différent : «lapidemque reuertens /nCUSUmM. »

(1) Ovide ne fournissait à Perse que grandi lance (Pont.: 4, 8, 39 : Nec quae de parua dis pauper libat acerra Tura minus grandi quam data lance ualent). (2) Var. reuerentior.

La Satire 3 offre une alternance assez régulière du ton familier et du ton oratoire. Dans la première partie (v. 1-34) — dialogue et vers descriptifs — l'expression est presque continuellement conerète, la phrase courte et rapide, ou bien hachée. Il y a cependant de Ia solennité dans l’apostrophe O miser inque dies ultra miser (v. 15) et, un peu partout, de la rhétorique. Je note d’abord quelques tours qui appartiennent au langage de la conversation : Ztan (v,T : ef. Plaute :

Truc., 292; Rudens, 971; Cure., 725); — nemon (v. 8: cf. Hor.: Sat., 2, 7, 34 ; — ocius, pour rendre un ordre plus pressant (Hor., ibid. :

«nemon oleum feret ocius ? ». Perse avait ici dans la mémoire toute l'expression ; cf. Tér. : Andr., 724 : Accipe a me ‘hune ocius)>— ad populum phaleras (v. 30 : ef. Plaute : Amph., 320 : Viltro istunc qui exossat homines). — Au vers 15, ultra miser a la valeur de miserior. Vlra, pour plus, était, semble-t-il, d’un emploi courant dans la locution ultra quam saltis est-(ef. Cie. : De inuent., 1, 49, 91 et Hor. : Epist., 1, 6, 16), et, au même vers, l'expression Aucine rerum est à rapprocher de quid rerum, fréquent chez les comiques (Plaute : Auk., 54,117 ; Rud., 1068 ; Capt., 376, ete. ; — Tér. : Eun., 923). Je m'arréterai plus longuement aux locutions nouvelles ou rares et aux effets de style.

La brusquerie du début (Nempe haec assidue) est une imitation d'Horace (Sat., 1, 10, 1) : Nempe incompositos dixi pede currere uersus Lucili. L'ellipse de facis ou de fiunt à côté de haec est tout à fait conforme aux habitudes du style familier qui sous-entend volontiers dico, facio et d’autres verbes encore, lorsqu'un complément ou un adverbe permet de rétablir sans peine le mot sous-entendu (ef. Cic. : Ad Att., T, 8, 5 : Sed haec et multa alia coram (s. ent. tractabimus).

On trouve, chez Plaute et dans les lettres de Cicéron, 4 mane, et l'expression primo mane était courante (ef. Varron, L. 1. 9, 73; — Bell,

ESSAI SUR PERSE 419 Afr., 62, 5 ; cf. mullo mane Cic. - Ad A. 5, 4, 1) (4). Horace a dit (Sat., 1, 3, 17) : ad ipsum mane. Mais il semble que clarum mane (v. 1) soit une expression savante imitée de Virgile (Géorg., 3, 325) : dum mune nouum. Cependant nous lisons dans les lettres à Lucilius (122, 9), où Sénèque parle assez souvent le langage de la conversation : Dies publicus relinquatur ; proprium nobis ac peculiare mane liat.

L'expression anguslas exlendit lumine rimas (v. 2) a une valeur descriptive véritable et n’est pas, comme il arrive trop souvent chez notre poète, un simple travail de mots : elle nous fait voir réellement l’image lumineuse et élargie des fentes par où pénètre le soleil du matin.

Stertere (v. 3), dans le sens de dormir profondément, est familier (ef. Hor. : Sat., 1,3, 18). On connaît, d'autre part, l'emploi ironique de la première personne du pluriel dans les phrases de reproche. Le tour slerlimus quod- sufficiat est très concis : c’est l'équivalent de slerlimus tantum lemporis quantum sufficiat. Sufficere est suivi de l'infinitif (v. 3-4 : quod despumare Falernum sufficiat) d'après lanalogie de ualere, qu'Horace Construit plus d’une fois de la sorte (par ex. Sat., 1, 1, 13-14 : loquacem Delassare ualent Fabium).

L'emploi métaphorique de coquere au sens de digérer était passé dans l’usage courant. Perse veut rajeunir cette image usée, et il écrit (v. 8) : indomilum despumare Falernum. Sans doute s'est-il rappelé ici deux vers de Virgile (Géorg., 1, 295-296) dont nous avons déjà relevé la trace dans la première satire (v. 125) :

Aut dulcis musti Vulcano decoquit umorem Et foliis undam trepidi despumat aeni.

Mais ces vers mêmes nous suggèrent l’idée que 1e latin vulgaire ou familier pouvait employer despumare comme nous employons cuver en parlant de l'ivresse. Jidomilum renchérit sur l’épithète forte qu'Horace donne au Falerne (Sat., 2, 4, 24). Et le mot est d'autant plus heureux ici que, rapproché de despumare, il peint pour ainsi dire le combat que l'estomac livre aux fumées du vin.

(1) Colum. 11,1,14: a primo mane; ?, 12: sub obscuro mane ; 9, 15: postero mane.

Au lieu de quinta dum lineä langilur umbrä (v. 4), le sens réclameraic quinta dum lineä tangitur umbra. Je ne pense pas qu’il faille chercher un véritable effet de style dans cette hypallage imposée sans doute pour les exigences de la mesure.

L’épithète insana donnée à canicula (v. 5) a pu être suggérée à Perse par le rabiem Canis d'Horace (Epist., 4, 10, 16-17) : Leniat et rabiem Canis…

Je relève la prolepse siccas. coquit (v. 5-6), parce que Perse aime ce tour qui a de la brièveté (ef. 2, 64-65).

Palula pecus omne sub ulmo est (v. 6) combine troïs réminiscences de Virgile : 1° Buec., 1, 4 : Tityre tu palulae recubans sub tegmine fagi ; 2° ibid., 1, 59 : Nec gemere aeria cessabit turtur ab ulmo ; 9° ibid., 2, 8 : pecudes umbras et frigora captant.

Horace avait dit (Sat., 2, 3, 141) : iussit quod splerdida bilis. Perse a modifié l’épithète et il a écrit witrea bilis (v. 8), se rappelant sans doute une autre fin de vers de la même satire (v. 222 : uitrea fama). D'autre part, furgescil bilis est assez inattendu : ce n’est pas la bile qui se gonfle, mais le foie, et Perse lui-même avait dit (Sat. ®, 14) : acri bile tumet (cf. Hor. : Od., 1, 13, 3-4 : uae meum Feruens difficili bile tumet iecur) : on sent qu'il a voulu ici être neuf. Le verbe {urgescil-est peut-être un souvenir de Cicéron, qui, traduisant Homère, (EL, 9, 646: axxG por ctddveroar xoadir yo%w) avait écrit (Tusc., 3,9, 18) : «Corque meum penitus {urgescit tristibus iris ».

Le findor du vers 9 rappelle Plaute (Baceh., 251-252) : « Heu, cor meum et cerebrum, Nicobule, finditur, Istius hominis ubi fit quomque mentio ». Le verbe le plus usité en pareil cas est rumpor ; c’est celui dont se sert Horace dans le passage que Perse avait ici sous. les yeux ou dans la mémoire (Sat., 1, 3, 136) : « Rumperis et latras ». A rumpor il a préféré un verbe plus rare, qui, par sa rareté même, lui a semblé plus vigoureux (4). D'autre part, comme il ne s’agit pas ici d’un philosophe cynique, mais d’un jeune homme ignorant, la substitution de rudere à lalrare est toute naturelle ; mais l’hyperbole ut Arcadiae pecuaria rudere credas est digne d’un rhéteur. En revanche, le tour findor…. ul. credas a de la vivacité : le jeune

(1) Cf. Schônbach, op. cit., p. 31.

À ESSAI SUR PERSE 421 homme s'écrie : «Je crève !» et le poète continue : «Si bien qu’on croirait entendre braire un troupeau d'Arcadie ». Rudere se trouvait déjà appliqué à l'homme chez Lucilius (261 Marx) : « Haec, inquam, rudet ex rostris ». L'adjectif pecuarius se rencontre plusieurs fois chez Varron et dans les inscriptions. Mais Virgile (Géorg., 3, 64) l'a employé au pluriel neutre dans le sens de pecora, et e’est à lui, je pense, que Perse l’a emprunté.

Les vers 10 à 14 sont une description très soignée, dont le thème est pris à Horace (Sat., 2, 3, T : Culpantur frustra calami). On sent beaucoup de recherche dans l’expression posilis bicolor membrana capillis : bicolor est un mot de Virgile (Én., 5, 566): cet adjectif est développé par lablatif absolu posilis capilis, et capillis est mis pour plis (1). Perse dit ponere capillos dans le sens de deponere capillos et non, comme fait Ovide, dans celui de componere capillos (Ov. : Mét., 1, 47T ; Hér., 4, 77 ; Ars amat,., 1, 306 ; 3, 434 ; cf. Madvig : In Cic., De fin., 2, 20, 64) : comme on trouve chez Suétone (Calig., 5) ponere barbam dans le sens de deponere barbam, il y a peut-être ici un emprunt au latin familier. L’épithète nodosa (v. 11) relève harundo. Voulant éviter toute répétition désagréable, le poète se sert ensuite, pour désigner la plume, de deux autres mots : d’abord du mot grec calamus (v. 12), depuis longtemps devenu latin (Cie. : Ad Att., 6, 8, 1 ; Hor. : Ars poet., 447), puis:(v. 14) de j'islula : « Fistula, dit le scoliaste, pro cannali calamo posuit exquisile ». Et, de fait, les glossaires ignorent ce sens (voy. o5p:v£ in Corp. glossar. lat., ed. Loewe et Goetz, IIT, 79, 25 ; 171, 16 ; 204, 6, etc.). Si Perse a risqué le mot dans une acception nouvelle, c’est que le voisinage de harundo et de calamus rendait toute équivoque impossible. Enfin, il n’a pas voulu désigner l'encre par son nom ordinaire qu'Horace, pourtant, avait placé en tête d’un hexamètre (Epist., 2, 1, 236 : sed ueluti tractata notam labemque remittunt Atramenta) : il s’est servi d'abord, contre son habitude, d’un terme vague, umor (v. 12), puis du mot sepia (v. 13), inusité en ce sens. Les seiches n'étaient pas

- employées, du moins en Italie, à la fabrication de l'encre (v. Pline :

N, H., 35, M, 43; cf. schol. in Pers., 3, 13), et, pour l'encre elle-même,

(1) Cf. Tibulle (Lygdamus) : 3, 1, 10 : Pumex et canas tondeat ante comas.

les écrivains (ef. Cie. : Ad Quint. fr., 2, 14, 1) et Les inscriptions (ef. C. LE. L., 1, 198, 14, p. 58) ne connaissent pas d'autre nom qu'&ramentum : car chez Ausone (Epist., 4, 74 ou T7, 54 : Cadmi nigellas filias, Melonis albam paginam notasque furuae sepiae Gnidiosque nodos prodidit), dans l'expression notas furuae sepiae, il faut entendre que la seiche produit ces signes, comme Cadmus est le père des lettres, ete. [Il est fort possible que Perse ait voulu désigner métaphoriquement la couleur noire de l'encre : le mot sepia, renforcé encore par l’épithète nigra, convenait dès lors très bien : Horace n’avait-il pas dit, parlant de la noirceur des propos médisants : chic nigrae sucus lolliginis » (Sat., 1, 4, 100) ? Le jeune homme s'était plaint que l’encre fût trop épaisse, on l’a étendue d’eau ; maintenant il se plaint qu'elle ait perdu sa couleur noire et que la plume laisse échapper deux à deux les gouttes de ce liquide trop dilué. L'expression dilulas geminel guitas (v. 14) est d’une brièveté pittoresque (4).

Je ne sais si, au vers 15, le tour ultra miser pour miserior, que j'ai signalé tout à l'heure, est un vulgarisme ou, au contraire, une élégance. DS

Le morceau suivant (v. 15-34) n’est pas moins imprégné de rhétorique : l'amplification y triomphe : chaque idée est exprimée au moins sous deux formes et par deux images différentes : v. 16-18 : tenero columbo et similis regum pueris ; pappare minutum poscis et iratus Mmammae lallare recusas ; —— v. 19-20 : Cui uerba ? Quid istas succinis amnbages ? — v. 20 : tibi luditur, effluis amens, contemnere ; —— V. 21-22 : Sonal uilium, pereussa maligne respondet… fidelia ; — v. 22-93 : ….uiridi non cocta fidelia limo. Vdum et molle lutum es ; — v. 23-24 : properandus et acri fingendus sine fine rota ; — v. 24- 26 : sed rure paterno est tibi far modicum, purum et sine labe salinum cultrixque foei secura patella ; — v. 27-28 : an deceat pulmonem rumpere uentis semmale quod Tusco ramum millesime ducis censoremue luum uel quod trabeale salulas ; — v. 32-33 : Stupet hic uitio et fibris increuit opimum pingue. Les redondances proprement dites ne sont pas rares: v. 23: udum et molle; — v. 25: purum et sine labe ; — v. 30 : intus et in culte. Je note au vers 18 le genre de

(1) Sur tout ce passage, cf. Schünbach, p. 31-34.

ESSAI SUR PERSE 423 redoublement oratoire appelé x5x42y : o miser inque dies ultra rniser, et un chiasme au vers 25 : far modieum, purum. salinum. Au vers 18, poscis et recusas font une antithèse que rend plus sensible encore l'encadrement du vers entre les deux mots opposés.

Les vers 16-17 ne sont qu’une périphrase pour dire : «tu te conduis comme un tout petit enfant » (1). Je ne sais si Perse a pris columbus au sens propre ou s’il faut admettre de préférence l'interprétation du scoliaste : « Columbos melius pueros intellegere est, quos quae nutriunt blandientes columbos et pullos et passeres uocant» (ef. Plaute : Asin., 693 : die igilur med aniticulam, columbam, ete. ; Casin., 138 : mea columba. Nous disons en français : mon petit pigeon) (2). Dans le second cas, columbus serait un emprunt au latin familier. 11 est pourtant naturel que le poète ait indiqué expressément l'idée qu'on donne la becquée aux enfants gâtés, comme les oiseaux font pour leurs petits. L'emploi de puer dans le sens de filius n’est pas un vulgarisme, mais, au contraire, un trait d'emphase voulue : c’est un emprunt à la haute poésie (ef. Hor. : Od., 2, 18, 54 : regumque pueris ; 1, 19, 2 : Semelae puer ; 4, 6, 37 : Lalonae puerum ; 3, 12, 3 : Cythereae puer ; 4, 8, 23 : Mauortisque puer).

Pappare est bien un verbe du latin vulgaire. IL dérive du mot papa où pappa qui, dans le langage des enfants, désignait la nourriture (Non., p. 81, 1 : « Varro, Cato uel de liberis edueandis (14) : « Cum cibum ac potionem buas ac pappas uocent ei matrem mammam, patrem tatam »). Plaute s’en est servi une fois (Epid., 727) : « Nouo liberto opus est quod pappel. — Dabitur, praebebo cibum ». On le

‘trouve défini dans les glossaires (Loewe et Goetz, IT, 141, 53 : p455ru; 5, 525, 15). Mais nous ne pouvons aflirmer que la locution gappare minulum, où l’infinitif paraît jouer le rôle d’un substantif et qui équivaut, en ce cas, à pappam minulam, existât, telle que nous l'avons ici, dans le langage des enfants ou des nourrices. L’adjectif minulum répond au mot mansum : il s'agit des aliments préalablement mâchés par la nourrice, Nous lisons chez Lucilius (1045- 1046 Marx) : « Sperans… mansum ex ore daluruwm », et chez Cicéron

(1) Sur l’origine de la comparaison, cf. supr., p. 264, n. 1. (2) V. Schônbach, 0p. cit., p. 34-35.

(De orat., 2, 39, 162) : « qui omnia minima mansa ut nutrices infantibus pueris in os inserant » (cl. boutons eb boyé£es : Gloss., il, 481, M et 42 Loewe et Goetz). En tout cas, les adjectifs minutlus et minutulus appartenaient au latin familier (cf. Plaute : Cistell., 522 : Poen., 28 : —— Tér. : Andr., 369).

Lallare paraît mis pour Lalla, mammae étant alors un génitif. Lalla était le mot que chantaient les nourrices lorsqu'elles voulaient endormir les enfants. Nous avons encore le refrain d’une vieille berceuse (Bährens : Fragm. poet. rom., p. 34) : «Lalla ! lalla ! lalla ! T aut dormi aut lacta ». Il n’est pas impossible que Perse ait eréé ce verbe par analogie avee pappare. On ne le trouve que chez saint Jérôme (Epist., 14, 3) dans un passage imité de celui-ci. Mamma est le nom enfantin de la nourrice aussi bien que de la mère. Avec ces mots vulgaires (1), Perse à composé une expression savante : «Tratus mammae lallare recusas », c’est-à-dire : « En colère, tu repousses la berceuse de ta nourrice, tu refuses de Cendormir quand la nourrice te berce ». IL avait peut-être dans la mémoire le iussa recusas de Virgile (Én., 5, 749) (2).

Cui uerba (v. 19) est une abréviation insolite de l'expression familière cui uerba das ?

Le- verbe succinere (v. 19-20 : quid istas Succinis ambages) se rencontre chez Varron et chez Horace (Varron : R. r., 1, 2, 16 : Ea (i. e. agricultura) succinit pastorali uitae, quod est inferior, ut tibia sinistra a dextrae foraminibus ; — Hor. : Epist., 1, 17, 48 : Succinit alter : GCEt mihi l»). Il appartenait au langage de la musique et signifiait accompagner, au sens technique du mot ou (cf. Calpurnius : Eel., 4, 79) répondre à un chant par un autre chant. Perse veut dire : «Pourquoi me chanter, en guise de réponse, de mauvaises raisons ? » Il est inutile de supposer que, par un emprunt au latin vulgaire ou en s'inspirant de l’analogie, il a donné au verbe succinere le sens de submurmurare.

Après une métaphore tirée du jeu (v. 20 : tibi luditur), Perse fond

(1) Mamma, pourtant, est chez Luerèce 5, 882 Vbera mammarum), mais avec le sens de mamelle.

(2) Cf., sur ce passage, Schônbach, p. 35-36.

ESSAI SUR PERSE 425 dans une courte allégorie deux comparaisons connues : celle qui assimilait l’hemme vicieux à un vase dont la cuisson a été manquée et celle qui représentait le jeune homme comme une argile que la main du potier n’a pas encore façonnée. Il introduit cette allégorie par une expression pittoresque : effluis amens (v. 20). Le verbe effluere se dit d'ordinaire d’un liquide qui-s’écoule ; mais Le latin familier l’employait aussi transitivement dans le sens de laisser fuir (Pétrone, 71, 11 : et (ponas) amphoras copiosas gypsatas, ne effluant uinum). Térence, imitant peut-être quelque locution proverbiale, avait pris perfluo au figuré, dans une intention, il est vrai, différente (Eun., 105) : «Plenus rimarum sum, huc atque illue perfluo ».

Le verbe sonare se construisait couramment avec un adjectif neutre à l’accusatif adverbial (Lucr., 3, 871 : sincerum sonere ; — Cic. : Pro Arch., 10, 26 : pingue sonantibus ; — Ov. : Ars amat., 3, 289 : raucum sonare). Virgile, développant cette construction, avait dit (Én., 1, 328) : «Nec uox hominem sonat ». De là le tour sonal uilium (v. 21).

Viridis, dans le sens de recens, appartient peut-être à l’usage du temps. Nous trouvons chez Columelle (7, 8) : Viridis caseus. Le mot fidelia (v. 21) n’est pas dans Horace : on le trouve chez Plaute (Aul., 622) et chez Cicéron (Ad famil., 7, 29, 2 : le mot figure là dans l’ex-

pression proverbiale «duo parietes de eadem fidelia dealbare »).

Maligne, à côté de respondet (v. 21-22), a la même valeur que chez Horace, à côté de laudare (Epist., 2, 1, 209) : pareimonieusement, de mauvaise grâce.

Il y a dans udum lutum (v. 23) un souvenir d’Horace (Epist., 2, 2, 8) : Argilla quiduis imitaberis wda. Inversement, dans acri rota, le substantif de l'expression correspondante d’'Horace est conservé, tandis que l’épithète est nouvelle (Ars poet., 22 : currente rofa).

Contemnere, qui vient au début du vers 21 interrompre de façon malheureuse le développement de l’allégorie indiquée par e/fluis, est un exemple de la tyrannie que les souvenirs d'Horace exercent parfois sur l'esprit de Perse : il avait dans la mémoire le début de la troisième satire du livre 2 qui lui a fourni le thème des vers 10 à 20, et il s’est rappelé mal à propos le contemnere miser du vers 14.

Les vers 24 à 29 ne sont autre chose que deux périphrases pour dire : «Tu as laisance et la noblesse ».

Purum et sine labe salinum (v. 25) est peut-être une combinaison

426 F. VILLENEUVE de deux passages d'Horace : Od. 2, 16, 13 : «Paternum splendet in mensa tenui salinum » et Sat., 1, 3, 14 : «concha salis puri ».

L'expression secura palella (v. 26) est faite sur le modèle du securum olus d'Horace (Sat., 2, 7, 30) ; mais l'adjectif n'a pas exactement la même valeur dans les deux cas. Horace à pu fournir également le diminutif patella (Epist., 1, 5, 2).

La métaphore comique pulmonem rumpere uenltis est peut-être une sorte de parodie de peclora rumpere que Lucrèce applique au lion (3, 297) (1). Perse a dû se rappeler en même temps la fable de la grenouille et du bœuf (cf. Hor. : Sat., 2, 3, 314 et suiv.), et aussi l'emploi du mot spiriltus appliqué à la vanité et à l’arrogance.

Nous avons rencontré dans la première satire (v. 123) et étudié alors le tour « millesime ducis » et «trabeafe salutas » (v. 28). L’expression ramum ducere a eu sans doute pour modèle Ja locution courante lineam ducere.

Je ne sais si Perse a traduit in cute (v. 30) de ?» 7-5 ou s'il Pa pris dans le latin vulgaire. Nous voyons au vers suivant comment il se plaît à modifier les manières de parler les plus usuelles on disait More ou ex more ou in morem ; il dira, lui, «ad morem. On trouve, ii est vrai, chez Cicéron (Tuse., 2, 4, 10) ad hunc modum au lieu de hoc modo.

L'emploi du mot phalerae dans le sens figuré qu'il a ici (v. 30) était peut-être familier aux philosophes (Cf. Plut. : De cupiditate diuit., 528 a : Tà +05 rhoÿrou o&hapa).

Opimum pingue (v. 32) est un souvenir de Virgile : denso distendere pingui (Géorg., 3, 124). Nous savons d’ailleurs que Perse à, plus d’une fois, joint une épithète à l'adjectif neutre pris substantivement (OT.4- 10788 2 T4);

Le verbe bullire (v. 34) appartient au latin vulgaire, aussi bien que ebullire, que nous avons rencontré dans la Satire 2 (v. 10). C'est un terme de cuisine: il s'applique aux bulles qui se forment lorsqu'un liquide bout. On le trouve chez Vitruve, chez Celse, chez Apicius (2, d0 Schuch : facias ut ferueat, cum bene bullierit, amolo obligas

(1) Cf. Schônbach, p. 86.

.: ESSAI SUR PERSE 427 spisso ; 4, 119, 145 ; 8, 364). C’est une métaphore amusante pour dire : il ne remonte pas à la surface (non resurgit) (1).

Le morceau sur les tyrans (v. 35-48) est tout à fait oratoire, par le mouvement des phrases, par le grand nombre des épithètes et leur caractère généralement prévu (magne pater diuum ; saeuos.. tyrannos ; dira libido ; auralis laquearibus). IL faut pourtant re-

marquer que la première période est formée de deux membres jux-

laposés : haud alia ralione uelis.… : uirlutem uideant… Le second se détache dans un seul vers (2), et cela lui donne un relief particulier ; mais la construction, dans son ensemble, est plus conforme à la syntaxe de la poésie satirique qu'à celle de la grande éloquence. Comme expressions neuves ou rares,-on peut relever :

feruenti tincla ueneno (v. 381), suggéré peut-être par Virgile (Ën., 1, 688 : «Occulium inspires ignem fallasque weneno » et T, 354-355 : « dum prima lues udo sublapsa weneno Pertentat sensus atque ossibus implicat ignein » ; cf. Lucain, 9, 742) ;

gemuerunt pour mugierunt (ef. Lucrèce, 3, 297 : gementes, appliqué aux lions) : mais le verbe gemere est employé ici à dessein pour faire entendre les gémissements humains qui s'échappaient de l’instrument de torture, et « gemuerunt aera iuuenci» fait une sorte de jeu de mots ; le mouvement même du vers rappelle Horace (Epist., 1, 2,

-57) : «Inuidia Siculi non inuenere tyranni Maius tormentum ».

. purpureas ceruices (v. #1) combine deux souvenirs d'Horace : purpurei tyranni (Od., 1, 85, 12) et impia ceruix (Od., 5, 1, 16-17 : destrictus ensis cui super ämpia Ceruice pendet). Palleat quod nesciat uxor est à rapprocher de l'expression Eupolidem palles (1, 124), que nous avons déjà étudiée, mais ici il ne paraît guère douteux qu'il faille donner au mot le sens que pallescere à chez Horace (Od., 3, 27, 28).

Le développement qui suit (v.-44-76) est d’un ton plus simple, mais

(1) Cf. Schôünbach, p. 36.

(2) Ce vers rappelle pour l'expression Ovide (Mét., ?, 780): «inlabescilque (il s’agit de l'Envie) uidendo Successus hominum » (cf. Hor.: Epist., 1, à, 56: Inuidus alterius macrescit rebus opimis), et, pour le mouvement, Virgile (En., 4, 69) : « Quaesiuit caelo lucem ingemuitque reperla »,

toute rhétorique n’en est pas absente. Il y a peut-être, aux vers 44- 45, une antithèse entre paruus et grandia : ce ne serait pas, d’ailleurs, une figure de pur ornement : le poète aurait voulu indiquer qu'il est ridicule de demander aux enfants des morceaux du genre sublime. La disposition des mots est particulièrement élégante, peutêlre avec une intention de parodie, dans les vers 45-47. Damnosa canicula (VF. 49) est une modification de damnosi canes (Prop., 4, 8, 46 ; Ov. : Ars am., 2, 205-206, et Trist., 2, 473-474), modification qui est bien dans le goût de la satire, puisque le diminutif canicula est pris ici, par métaphore, dans le sens de mauvaise chienne, comme chez Plaute (Cure., 598). Buxum (v. 51) paraît être, plutôt que turbo (1), le mot vulgaire pour désigner le jouet que nous appelons sabot (Cf. Prop., 3, 23, 8). Les deux mots se trouvent dans un passage de l’'Énéide, 7, 378-383 : É:

Ceu quondam torto uolitans sub uerbere {urbo,

Quem pueri magno in gyro uacua atria circum

Intenti ludo exercent ; ille actus habena

Curuatis fertur spatiis ; stupet inscia supra D Impubesque manus, mirata uolubile buxum ;

Dant animos plagae.

M. Schôünbach (2) ne croit pas que Virgile eût donné tant de détails si lurbo avait été un mot d'usage courant, évoquant une image bien nètte. Je ne sais : Virgile à développé sa comparaison à la manière alexandrine ; il à profité de l’occasion qu'elle lui offrait de faire une jolie description. Il est vrai que Callimaque s'était contenté de dire (Épigr., 4, 9):

SN) 2 LPS ET — x re Le] 14 ot ap Uno rAnyñor Ooac PEénfinas Éyovrec ÉTTO ô

et il n'est pas douteux que ££uf:£5 ne fût le terme vulgaire (cf. Aristoph.: Ois., 1460: ravr’ Eyes” Béufinos oùty duaxpépetv dei, avec la scolie : & dt BépBié à

è pyxheï5v Écrit à päsriye otpépouory (3) oi maidec). Le mot

(1) Cf. Tibulle, 1, 5, 309: turben.

(2) Op. cit., p. 38.

(3) Cf. Perse : torquere flagello (v. 51).

4 Le Dr

poétique était 51552825, qui se trouve une fois dans Homère (11.,14, 413: srpépfcv à üS Esssve Paru»). ILest possible que /urbo soit un équivalent, alemeat poétique, de o756u.8:5. Ceci, en tout cas, semble trouver une confirmation dans ce que dit Charisius (G. L., 1, p. 145,44) : «Etita putant dici debere, hic {urbo, quia et homo et tempestas et burum eodem possint nominatiuo perhiberi ». Il se peut done que buxum fût le terme couramment employé pour désigner le sabot, et qu'il n’y ait pas lieu de voir, ici ou dans l’Énéide, T, 382, une figure de siyle.

Radere (v. 50) fait une métaphore peut-être familière. Nous dirions : rafler. Senio (v. 48) est le premier exemple qu'on ait du mot dans la langue littéraire ; orca (v. 50 ; cf. v. 76) est chez Horace (Sat., 2, 4, 66). Le tour saepe oculos, memini, langebam (v. 44), c’està-dire la coordination au lieu de la subordination, est bien dans les habitudes de la satire. Je ne dis rien de l'emploi de l'adjectif verbal en urus comme participe futur (v. 45 ; ef. v. 67 et 93) : rare dans l’ancienne prose, il s'était développé de bonne heure dans la poésie, peut-être sous l'influence du grec (1).

Curui mores (v. 52) remplace l'expression ordinaire praui mores. Mais Horace avait déjà dit (Epist., 2, 2, 44) : « Scilicet ut possem curuo dinoscere rectum » (2).

Perse développe d'une manière assez pittoresque, par l'expression bracatis illita Medis Porlicus (v. 53-54), le grec rsxinn 5704. Mais en même temps il donne à portitus l’épithète de sapiens : il unit done, dans le mot, le sens propre et le sens figuré.

Au vers suivant, il se souvient d'Horace (3) (Epist., 2, 1, 123 : uiuit siiquis et pane secundo). S'il a substitué grandi polenta à pane secundo, c’est peut-être que la farine d'orge figurait d’ordi-

. naire dans les lieux communs sur l’ascétisme (Cf. Sén. : Epist., 110, 48 : habemus aquam, habemus polentam...). Il a rendu l'expression plus particulière par l’épithète jointe à polenta : il s’agit, semble-t-il,

(1) Cf. Brenous, op. cil., p. 349.

(2) Cf. supr., p. 268.

(3) Qui peut-être se souvenait lui-même de Lucilius (591-502 Marx) : quae

gallam bibere ac rugas conducere uentris Farre aceroso, oleis, decumano pane coegit.

d'une farine grossière faite, à la mode grecque, avec des grains simplement broyés (voy. Pline : N. H., 18, 72 ; ef. 18, 112) (1). On lit déjà chez Caton (De agr., 108) : « Vinum si uoles experiri duraturum sit neene, polentam grandem dimidium acetabuli in calieulum nouum indito ».

L'expression quae Samios diduxil lillera ramos surgentem dextlro monstrauit timile callem (v. 55-56) est passablement tourmentée. II y à d'abord une hypallage : Samios diduxit littera ramos équivaut à litlera Samia diduxil ramos. Mais l'expression Samia liltera ellemême serait une manière savante de dire Pylhagorea littera. Dextro limite est plus expressif que ne le serait dextra parle. Surgentem callem est l'équivalent de arduum callem et indique ce que nous appelons une montée. Le vers entier fait une courte allégorie.

Dans les vers 58-59 (Stertis adhuc laxumque caput compage soluta Oscitat hesternum dissutis undique malis), Perse imite Horace (Sat., 2, 2, 77-78) : « Quin corpus onustum Aesternis uitiüis animum quoque praegrauat una », et Virgile (Én., 122-123). « Laxis laterum compagibus omnes Accipiunt inimicum imbrem ». Mais, autant l'expression laxis compagibus est naturelle chez Virgile, autant ici elle paraît forcée. Perse a voulu renchérir sur le corpus onustum d'Horace, qui lui a semblé sans doute trop simiple, et montrer l’assemblage de la tête et du corps se défaisant pour ainsi dire. Il n’a réussi qu'à gâter l'expression dissulis undique malis, qui, prise en elle-même, est pittoresque. Compage solula (2) est une de ces métaphores purement littéraires que l’on trouve trop souvent chez Perse à côté des images véritables.

Le tour oscitat hesternum est à rapprocher de werum plorabit (1, 90). Oscitare pour oscitari est peut-être une forme vulgaire ; on la trouve chez Columelle (10, 260). Sénèque (De tranq. animi, 2, 6) dit : Q illi qui marcent et oscitantur ».

L’exhortation qui remplit les vers 60 à 76 présente ce mélange du ton oratoire -et de l'expression familière où se plaisaient les prédicateurs stoïciens. Nous trouvons là :

(1) Voy. la note de Némethy, p. 179 de son édition des Satires de Perse. (2) L'expression se retrouve chez Lucain, 1, 72-73: Sie, cum compage soluta Saecula tot mundi suprema coegerit hora.

mnê—LRE

Le des locutions toutes faites reproduites littéralement ou plus ou moins modiliées : quo pes ferat (v. 62; cf. Hor.: Epod., 16, 21 ire pedes quocumque /erent); — ex {empore uiuere (ordinairement in diem uiuere), expression analogue à ex empore dicere : le stultus improvise, peut-on dire, sa vie; — asper nummus (v. 69-70; cf. Suét.: Nér., 44 : exegitque... nummum asperum);

2° des expressions proverbiales : sequeris coruos (v. 61, cf. Esch. : Agam., 394 : èrel Diwnér ais moravoy 8pwv; — Platon: Euthyd., 4 A: +i dE ; meropevév riva ones :); — Uenienti occurrite morbo (v. 64: c’est une variante -de la sentence principiis obsta (Ov.: Rem. am., 91: Principus obsta ; sero medicina paratur) (1); — magnos promittere montes (cl. Plaute: Aul., 701 : aureos montes ; — Tér.: Phorm., 68: modo non #nontes auri pollicens ; — Sall.: Cat., 23: maria montesque polliceri coepit) (2): — peut-être pinguibus Vmbris (Catulle, 39, 10-11: Si urbanus esses aut Sabinus aut Tiburs Aut /artus Vmber aut obesus Etruscus) ;

3° des mélaphores : in quod derigis arcum (v. 60 ; cf. AriSE th aNic, 1, 4:65" oûy xai rpoe Ti Pionrm Dors 100 TéASUS Devahknn per or hy vai naldrep ToËSrA oxomby Éyovres MAAÀOY GY Th yyavotunv ToÙ Déovros); — melae flexus (v. 68 cf. Cic.: Pro Cael., 31,75 : In hoc lexu quasi aetatis. haesit ad metas:; — Ov.: Trist., 1, 9, h : Detur inoffenso uitae tibi tangere metam ; ibid. 4, 8, 35-36: Nec procul a metis, quas paence tenere uidebar, Curriculo grauis est facta ruina meo).

Par une recherche savante plutôt que par l’imitation du langage familier, Perse a mélangé l'indicatif et le subjonctif dans la série d’interrogations indirectes qui commence au vers 66 : son modèle, en effet, a pu être Properce (2, 16, 29-30 ; Aspice quid donis Eriphyla ënuenit amaris, Arserit el quantis nupta Creusa malis).

L'expression humana res (v. 72) rappelle res Romana.

La description plaisante contenue dans les vers 73-76 doit quelques traits à Horace (Sat., 2, 3, 119: Blatlarum ac tinearum epulae putrescat in arca ; 2, 4, 66: Non alia quam qua Byzantia pufuil orca). Perna

(1) Cf. Otto : Sprichw., p. 287 (principium 1). (2) Cf. ibid., p. 227 (mons).

est chez Horace (Sat., 2,2, 117), mais non #aena, qui appartient au vocabulaire de Lucilius (v. 4077 Marx : ius maenarum).

Les plaisanteries que Perse prète au centurion ennemi des philosophes (v. 78-85) nous offrent un cerlain nombre d’expressions pittoresques où métaphoriques très voisines de celles dont notre poèle aime à relever son style lorsqu'il prend pour son propre compte le ton franchement salirique : n’est-ce pas la preuve qu'il se propose, en pareil cas, de donner à ce style une saveur populaire ? Je relève le vers obstipo capite el figentes lumine terram (v. 80), qui dessine avec précision l'attitude des personnages : on peut en rapprocher les passages suivants de notre poète: Sat., 4, 15-18 ; 32-33; 58-60 ; 129-130; 6, 16-17. Obstipo capite est un souvenir d'Horace (Sat, 2, 5, 91-92) : «Dauus sis comicus atque Stes capile obstipo mullum similis metuenti». Le centurion veut indiquer que l’atlitude du philosophe a quelque chose de servile ; il nous la fait voir plus nettement. encore en ajoutant figentes lumine terram, déformation plaisante du tour 2x terra lumen figere (Ov. : Mét., 13, 54 : figit lumina terra; Trist., 4, 2, 29 : qui nunc in humo lumen miserabile fixit) : le philosophe transperce pour ainsi dire la terre de son regard (cf. Virg. : En., 6, 802 : F'ixerit aeripedem ceruam licet).

On voit bien l’origine de la métaphore murmura... secum et rabiosa silentia rodunt (v. 81) : les chiens enragés n’aboiïent pas (Cf. Paul d'Égine, 5, 3: äoovzt rourirav etot ... yopie dAayuoë). Tous les mots employés ici sont empruntés au langage courant, mais ils sont combinés d'une manière inattendue. Murmura.….. el silentia rodere est une expression sans exemple : le verbe peint le mouvement des lèvres qui semblent ronger quelque chose ; mais en réalité le philosophe n’a sous la dent que des murmures ou du silence. Peut-être aussi Perse a-t-il simplement voulu, par ces deux accusatifs, qualifier l’action verbale. Pour l'alliance de mots rabiosa silentia, il avait, jusqu'à un certain point, un modèle dans le vers célèbre de Virgile (Én., 2, 255 : per amica silentia lunae).

Exporrecto labello (x. 82) continue l’image introduite par rodunt : les rongeurs, lorsqu'ils font jouer leur mâchoire, allongent les lèvres. Trutinantur est une métaphore d'un autre ordre, dont il faut, je pense, chercher l’origine dans des expressions proverbiales comme wnumquodque uerbum statera auraria pendere (Narron: Menipp. fragm., 19

ESSAÏI SUR PERSE 433

Büch.): ce sont des gens qui pèsent longuement leurs mots. Le verbe trulinari est peut-être un emprunt au latin vulgaire ; on ne le trouve chez aucun écrivain avant Perse. L'image, dans son ensemble, est bien forcée : c’est une de celles dont le poète ne s’est pas donné la vision. |

Aegroti ueteris… somnia (v. 83) renchérit sur l'expression d'Horace (Ars poel., 7): aegri somnia. Perse s’est rappelé en même temps un trait de satire, devenu proverbial, contre les réveries des philosophes : «Postremo nemo aegrotus quicquam somniat Tam infandum, quod non aliquis dicat philosophus » (Varr.: Menipp. fragm. 122 Büch. ; cf. Gic.: De diuin., 2, 58, 119 : Nescio quo modo nihil tam absurde diei potest quod non dicatur ab aliquo philosophorum): L'adijectif aegrotus, qui appartient à la vieille langue (Plaute, Térence, Lucilius), s'était peutêtre conservé dans l’usage vulgaire. Nous avons ici (cf. 1, 107 ; 2, 74; 3, 32) deux adjectifs se qualifiant l’un l’autre (1); et, d’un autre côté, l’analogie semble frappante entre les locutions aegrolus uelus, uetus amicus (Hor.: Sat.,-2. 6, 81), uetus hostis (Hor.: Od., 3, 8, 24): d’autant plus que nous trouvons chez Juvénal wetus aeger (9, 16 : Quid macies aegri ueteris, quem fempore longo Torret quarta dies olimque domestica febris), dans le sens de qui diu aegrotauit : ce que rumine notre homme, ce sont les visions d’un malade que la fièvre tient depuis de longs jours. Mais peut-être le poète a-Lil voulu indi-

quer que la philosophie, aux yeux du centurion, unit le radotage ct

le délire, weteris élant alors synonyme de senis. Ce double trait serait bien dans la manière de Perse.

L’accumulation de nihilo nihilum, in nihilum nil (\. 8%) est voulue et destinée à faire rire la galerie. La caricature s’achève sur le trait cur quis non prandeat, hoc est (\. 85). Une telle sobriété est bien faite pour surprendre les centurions : car le prandium jouait dans la vie militaire un rôle important. Mais c'était une sorte de proverbe que les philosophes se passent de déjeuner (cÎ. Aristophane : Nuées, 416 : por” dpioräv émibuueic; — Antig. Caryst. apud Diog. L., 9, 114 : Gx xai ebpous (sc. fv Tipov) &s pnè dpioräv ouyympeiv (2); — Hor.: Sat., 2,3, 255- 957: Potus ut ille Dicitur ex collo furtim carpsisse coronas, Postquam

(1) Cf. Hor.: auidos aegros (Sat., 1, 4, 126). (2) Cf. Wachsmuth : Sillogr.?, p. 14.

434 F, VILLENEUVE est impransi correplus uoce magistri; 2, 2, 7: Verum hic impransi mecum disquirite).

Ridet (v. 86), pour arridet, est insolite. /ngeminat (v. 87) est un verbe du style épique (cf. 4, 102: Euhion ingeminal), fréquent chez Virgile (Géorg., 1, 410-411 : woces… ingeminant; Én., 5,457: ing.iclus; Én., 7,578 : lerrorem ing.). L'adjectif /remulus n'est pas rare non plus dans la haute poésie (Virg.: nes 395 : remulis ululatibus ; Prop.,1, 5, 15: remulus horror), el on le trouve chez Lucrèce comme épithète de risus (1, M9: Fiet uli risw tremulo concussa cachinnent. CE, 2, 976). Quant au verbe crispare, Virgile l'avait fait entrer dans la poésie comme synonyme de wibrare (Én., 4, 313: Bina manu lato crispans hastilia ferro. Cf. 12, 165). Or; il est bien, chez Perse, synonyme de wibrare, qu’on lui donne un sens intransitif (cf. 5, 91: rugosa sanna) ou un sens transitif (Carm. pasc., 1, 332: alter amat fletus, alter crispare cachinnum). Le vers tout entier, dans son emphase voulue, est un hommage ironique au grand exploit de ces guerriers musculeux. El il a quelque chose de claironnant qui produit un heureux effet d’harmonie imilative (1). 2e "2

Je note, aussi bien dans les vers où Perse garde la parole que dans le discours du centurion, un certain nombre d’adjectifs en osus, tous ‘employés avec une nuance de dédain : seulement ce dédain, de la part du poète, atteint le militaire et ses admirateurs (aliquis de gente hircosa centurionum ; multum /orosa iuuentus), tandis que le centurion en accable les philosophes (aerwmnosi Solones ; rabiosa silentia). Le latin familier usait volontiers des adjectifs en osus (2). Il a pu fournir aussi le tour quod sapio, satis est mihi (v. 78), où l’adverbe satis joue le rôle d’adjectif et qui est fréquent, on le sait, chez les comiques (3). Perse lisait, d’ailleurs, chez Horace (Sat., 1, 5, 68-69): cui salis una Farris libra foret. De même, le renforcement du positif

(1) Cf. Schônbach, op. cit., p. 39-40.

(2) Ils sont nombreux chez Perse: vingt au moins, dont quatre sont employés deux fois. Mais, de ceux-là, il en est qui étaient reçus couramment dans le style soutenu; je citerai : fumosus, spumosus, generosus, sinuosus ramosus, lapidosus, mendosus, morosus. Sur les adjectifs en osus, cf. Schünwerth-Weyman : Archiv f. lat. Lexicogr., V, p. 199.

(3) Cf. Holtze: Syntaæis prisc. script. latin., II, p. 6-8.

ESSAI SUR PERSE 435 par multum (\. 86 : mullum torosa; cf. v. 46 : mullum laudanda), fréquent chez Plaute, est exceptionnel dans la prose classique et dans la haute poésie (1).

Dans les deux petites scènes parallèles qui terminent la satire, on relève, comme il est naturel, un assez grand nombre d'expressions

-appartenant au latin familier : /nspice (v. 88): c’est bien le terme

propre (Plaute : Perse, 316 : /nspicere morbum tuom lubet); — Nescio quid trepidat mihi pectus; — Sodes (v. 89: Tér.: Andr.: 85, etc. ; dans Plaute, si audes : Poen., 757; Trin., 244; — Hor.: Sat., 1, 9, 4 : Bpisle 12162:7,45: 16, 931; Ars poet., 438. Cf. Cic.: Orafs 45, 154), — de maiore domo.. rogare (v. 92-93: cf. Plaute : Rud., 404 : aquam … de proxumo rogabo ; — Heus bone (v.9%; cf. 2, 17 (heus), ct 6, 43 (bone); o bone ou bone chez Horace (Sat., 2, 3,31; 6, 51,95; Epist., 2,2, 31); bone est généralement ironique chez Plaute et Térence (bone wire Pl: Capt., 954; Cäs., 725 ; Ps., 1145 ; — Ter.: Ad., 586; And., 616 ; Eun., 850: o bone uir, PI.: Pers., 788; — Tér.: And., 846). Le mot parait être, chez Horace et Perse, l'équivalent de 6° ya0e): — fu palles (9%; -ci1,2: fu ais); — nihul est (même-vers: cf. Hor. : Sat., 2, 3, 146) (2); — wideas (mème vers ; cf. 4, 5-6 non... accedas); — sepeli (v. 97), forme anormale, qu’il faut peut-être attribuer à une prononciation populaire ; on connait les formes 74, ob1{, exil qui apparaissent chez les poètes latins à partir d’Ovide (cf. encore Ovide : Fast., 1, 109 : Flamma petit altum : propior locus aera cepit)(3); — perge (\. 97, au sens de perge facere); — pulmentaria (v. 102; cf. Lucilius, 1076 (4) et Hor.: Sat., 2, 2, 20); — candela (v. 103 ; cf. Varron: L. ., 5, 119), premier exemple qu’on trouve de ce mot dans la langue littéraire, et beatulus (mème vers), diminutif de l'adjectif beatus, formé sans doute par Perse sur le type de paruulus (cf. 1, 33 rancidulum); — porta

(1) On cite pourtant Hor.: 0d.,1,%5, 5: Ianua.. Quae prius mullum facilis mouebat Cardines (Porphyrion joint mullum à mouebat); Tib. (Sulpicia), 4, 10,1; Ov.: Mét., 4,155; et, dans la prose, Cic.: De off.,1, 30, 109; De leg. agr., 3, 3, 13 (uir mullum bonus).

(2) Mais, chez Horace, nihil est introduit ce qu'on appelle une correction.

(3) Cf. Kühner, I? p. 783 (S 191, 2 d, a).

(4) Maenarum se trouve dans la même phrase, au vers 1077 (C£. supr., p. 432).

(v. 105), pris peut-être dans le sens de ianua (on pourrait alors coms parer Plaute : Pers., 436: citius extemplo foro Fugiunt quam ex porte ludis quom emissust lepus); — tlange (\. 107) qui, comme tout & l'heure, inspice, est bien le terme propre (cf. 1, 117) (1); — uicinm puella (v. 110); — positum est (v. 111 ; cf. 1, 53).

Je note deux expressions proverbiales : 4°v. 96 : ne sis mihi tutoi (Isidor.: Orig., 10, 5, 264: Tutor qui pupillum tuetur h: e. intuetur. De quo in consuetudine uulgari dicitur : Quid me mones ? el tutorem el paedagoqum olim obrui; schol. in Pers., 3, 96 : ut dici solel: quid me mones ? ego iam pridem tutorem meum extuli. CÎ. Plaut.: Aulul., 430 : nisi Lu mihi es tutor) (2). Perse s’est rappelé la forme qu’'Horace (Sat, 2, 3, 88) avait donnée à cette locution : ne sis patruus mihi. La seconde partie du proverbe lui a remis en mémoire un autre passage d'Horace (Sat., 1, 9, 28) : Omnes composui — Felices ! nunc ego resto. I en a tiré {u restas, mais la plaisanterie est différente: le malade veut dire : « Je suis si bien portant que je t'enterrerai à ton tour ». C’est le développement de Af tu deterius palles. — 2 Non sam esse hominis non sanus turet Orestes (v. 118): le nom d'Oreste symbolisait la folie (cf. Platon: Alcibiade IF, p. 143 D ; — Varron: Orestes uel de insania (Logistoricus ; v. Gell., 13, 4, 1); — Cic.: In Pis., 20, 47; — Hor. : Sat., 2, 3, 133 et suiv.) (3).

Quelques constructions sont tout à fait conformes à la syntaxe de la satire horatienne : le tour « Inspice..., inspice sodes » qui dicit… (v. 88-90) se trouve chez Horace (Epist., 1, 17, 46-48: « Indotata mihi soror est... pascere firmus » qui dicit...): dans les vers 111-114, la coordination est substituée à la subordination : Posifum est, tem ptemus fauces : lenero latet, elc. On pourrait signaler encore les vers 107-108 : Tange miser... nil calet, s'il était sûr que calet n’appartint pas à l'interlocuteur. En tout cas, c’est'une habitude du style familier d'unir les impératifs par ef (Tange.. et pone) (4).

Mais le travail du style n'a pas été moins poussé dans ce morceau

(1) Lucilius s’en était déjà servi (v. 642 Marx: Neque prius quam wenas hominis {etigit ac praecordia).

(2) Cf. Otto: Sprichw., p. 352 (tutor).

(8) Cf. ibid., p. 258 (Orestes ?). -

(4) CE. Schmalz: Synt., 163; Dräger : His!. Syntax?, Il, p. 27 (S 311, 17).

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