‹ Essai sur PerseChapitre 52 sur 70 · LES · texte numérisé non relu

LES

Du vers 91 au vers 131, le mouvement général est oratoire, mais le vocabulaire est encore celui de la causerie familière. Sambucam (v. 95) est le seul exemple que nous ayons de ce mot en poésie (cf. Scipion l’Afr., chez Macrobe: Saturn., 3, 14, 7 : docentur praestigias inhonestas, cum cinaedulis et sambuca psalterioque- eunt in ludum histrionum). Je signalerai en outre: Calo (v. 95 : cf. Hor.: Sat., 1, 2, 4%; 6, 103; Epist., 1, 14, 42); — citius aptaueris, tour usuel dont le type est cifius dixerim (Cic.: Phil., 2, 11, 25) ; — garrit (cf. Cic. : Ad Att., 12, 1, 2 : Cum coram sumus et garrimus quicquid in buccam ; Hor.: Sat, 4,9, 1435-10, 41; 2, G, 77); — inscitia (v. 9 : ci. Hor.: Sat., 2,1, &1,; 2, 131; 3, 43; Epist., 1, 3, 33); — de rebus (v. 104-: Cf. Hor.: Sat., 1, 9, 4: dulcissime rerum) ; — granaria (v. 110; Hor.: Sat., 1, 1, 53; cf. Varr.: R. r., 4, 57, 1: Triticum condi oportet in granaria sublimia quae perflentur uento); — pelliculam (v. 116 : cf. Hor.: Sat., 2,5, 38); —astutam (v. 117; cf. Hor.: Sat., 1, 3, 62; 2, 3, 186; 5, 23); — wapidus (v. 117 et 148, la première fois au figuré, la seconde fois au propre; cf. le double emploi de wappa chez Horace, au propre: Sat., 1, 5, 16 et 2, 3, 144, au figuré: Sat., 1, 1, 104 et 1, 2, 12; adjectif wapidus est aussi chez Columelle, 12, 5, 1); — et quid tam paruum est (v. 120), emploi elliptique de {am; — nullo ture (même vers: cf. 1, 58; 1, 122); — semuncia (v. 121; cf. Asconius Pedianus, p. 48, 15 Kiessling et Schoell : bona eius propter aeris alieni magnitudinem semuncia uenierunt) ; — sérigiles (V. 126; cf. Plaute : Stich., 230 ; — Lucil.: 1283 Marx ; Hor.: Sat., 2, 7, 110); — nugator (v. 127; cf. Plaute: Mil. gl., 1078 ; Capt., 275 ; — Lucil., 577; 1002 Marx).

L’allure des vers 91-92, volontairement solennelle, est en contraste avec l'expression, qui est ou veut être plaisante. Pour bien comprendre ira cadat naso, il faut se rappeler une phrase de la Satire 1 (v. 109-110): « Sonat hic de nare canina littera ». Rugosa sanna a élé suggéré par Horace (Epist., 4, 5, 22): « ne sordida mappa corruget nares ». Mais sanna n’est que chez Perse, ici et dans la Satire 1, v. 62.

Le vers 92 présente une image qui semble à première vue tout à fait bizarre : dum ueteres auias tibi de pulmone reuello. On disait couramment, en parlant de ce que nous appelons «des contes de bonnes femmes », /abellae aniles (Cic.: De nat. deor., 3, 5, 12) ou

aniles fabulae (Apulée: Apol., 25; — Minuc. Felix : Octau., 11, 2). L’ex-

pression est chez Horace, mais prise en bonne part (Sat., D OT IS Ceruius haec inter uicinus garrit aniles Ex re fabellas). Chez Cicéron, elle est synonyme de la locution superstitiones aniles, dont il se sert aussi (ibid., 2, 28, 70). Perse a déjà nommé une grand'mère parmi les femmes dont les superstitions guettent l’enfant à son berceau (2, 31 : ecce auia, ete.). Mais ici il nous fait voir les aïeules elles-mêmes présentes, pour ainsi dire, dans l’homme sous la forme des erreurs qu'elles ont déposées en lui. Il leur donne l’épithète de weteres, que le mot auias appelle naturellement, mais qui marque aussi la force de ces erreurs invétérées. Le poumon est peut-être indiqué à titre d'agent de la parole : les préjugés y sont, pour ainsi dire, en réserve, jusqu'au moment où ils s'expriment. Mais on peut admettre également Pexplication du scoliaste : « De tuis praecordiis extrahere ». Pulmonibus, dit Ovide (Mét., 9, 201-202), errat Ignis edazx imis. Perse a été mal inspiré dans ce vers, comme il l’est trop souvent lorsqu'il veut renchérir sur une expression d'Horacc: car il s’est rappelé ici deux vers des Épitres (1, 14, 4-5): «Gertemus, spinas animone ego fortius an tu Euellas agro et melior sit Horatius an res ». La métaphorë-là, est très naturelle : chez Perse, nous n’avons que le tour de force d’un rhéteur, une métonymie qui, prise à la lettre, ne donnerait qu’une image ridicule (1).

L'expression sambucam citius caloni aptaueris alto (v. 95) fait songer au proverbe grec. #9 kïoac (axoüwv; CE. Diog. L., 7, 33: cmt <üy aradelrov», dit-il; Cf. Ménand: fragm. 527 Kock, IT, p. 151; — Lucien: Adu. indoct., 4) ou 3vos Avoi£owy (Macar., 6, 39) (2).

Altus, pour dire de haute taille (v. 95: caloni alto), appartient au langage de Pépopée (Virg.: Én., 10, 737: Pars belli haud temnenda, uiri, lacet al/{us Orodes).

Pour écrire le vers suivant, Stat contra ratio et secrelam garrit in aurem, Perse s’est d’abord souvenu d’un vers des Æpitres d'Horace (Epist., 1, 1, 7) dont il avait, un instant avant (v. 63), utilisé une expression : Æ$s{ mihi purgalam crebro qui personet aurem. Mais l'expression purgalam aurem lui a remis en mémoire un passage des Satires (2, 8, 71-78): « In lecto quoque uideres Stridere secreta

(1) Cf. Schôünbach, op. cit., p. 51-52.

(2) Cf. Otto, p. 41 (asinus 5).

ct end

ESSAI SUR PERSE 4To diuisos aure susurros ». Le verbe garrit ne convient guëre à la majesté de la raison. Mais Perse s’est visiblement préoccupé de conserver à lout ce passage, malgré le ton didactique, la couleur-d’une conversation familière (1).

Le thème des vers 100-104 est chez Horace (Epist.,; 2, 1, 114-416):

Nauem agere ignarus nauis timet; habrotonum aegro Non audet nisi qui didicit dare ; quod me licorum est Promittunt medici; tractant fabrilia fabri.

Perse retient les deux premiers traits, mais il les amplifie, Il enrichit le second de quelques détails pittoresques (Diluis elleborum ; certo compescere punclo …. examen), et il tire du premier la matière d’une petite scène à deux personnages, un laboureur et le dieu Mélicerte. Je ne vois pas bien quel peut être l’intérèt de l’épithète peronatus : faut-il entendre que ce genre de chaussure gênera le laboureur sur le navire? Le mot, qu’on ne trouve pas ailleurs, est une imitation de l’ocreatus d'Horace (Sat., 2, 3, 234). Luciferi rudis est une hyperbole: cet homme n'est même pas capable de distinguer Lucifer, la plus connue des étoiles. Le membre de phrase exclamet Melicerta perisse frontem de rebus est un souvenir d'Horace (Epist., 2, 1, 80): Clament perusse pudorem Cuncti paene patres. Perse remplace pudor par /rons, ce qui n’a rien d’extraordinaire (cf. Martial, 11, 27, 7 ; — Juv., 13, 242 ; 8, 189 ; 11, 205), mais il donne à l'expression quelque chose d’inattendu et de plaisant en ajoutant de rebus (2). D'autre part, Mélicerte joue ici un rôle un peu ridicule, comme le Jupiter de la première satire d’Horace, les joues enflées par la colère (Sat., 1, 1, 20-22).

Natura medendi (v. 101) est un tour du langage philosophique (cf. Lucr., 4, 320 ; natura uidendi).

Tibi recto uiuere talo ars dedit (v. 103-105) est une imitation directe d'Horace (Epist., 2, 1, 176): « Securus cadat an recto stet fabula falo ». L'expression était peut-être proverbiale, au moins chez les Grecs (Pind.: Isthm., 6, 12 (7, 17 Schroeder): oûvexey 8p0G Écracac ëxt ooveÿ ; — Eurip.: Hel., 1449 : ‘046% à Gñva rod) (3). Le tour recto

(1) Cf. Schônbacn, op. cit, p. 52.

(2) Cf. ibid.

(3) Cf. Otto, p. 340 (talus).

uiuere talo rappelle aperto uiuere uolo (Perse, 2, 7) et nec uoto uiuilur uno (5,53). Pour la construction de dare avec l'infinitif, on peut comparer Horace (Sat., 2, 3, 191) : «Di Libi dent capta classem redducere Troia): ce n’est pas l'infinitif de but, mais un véritable complément direct (1).

Ne qua subaerato mendosum tinniat auro (v. 106) est une sorte de locution proverbiale nn à Nec tamen ignorat quid distent aera lupinis (Horace : Epist., 1, 7, 23). On lit chez Pétrone (56, 3): Nuinmularius qui per argentum aes uidet. V'adjectif subacratus est un àr4% ionuévev. On trouve chez Pétrone (32, 3) subauratus, mais dans Île sens de RE doré. H est probable que Perse traduit ici le grec droyanres (Platon: Républ., 415 B: 3»

ürooidnocs véto, pie roro arenemocvouv. CE. Plul.: De educ., 2, p. 4 B; Themist. : Or., 21, p. 247 B). Tinnitus est chez Virgile (Géorg., 4, 64, et Én., 9, 809), mais finnire semble appartenir au latin archaïque (Enn. ap. Macr , 6, 3, 3) ou familier (Plaute : Trin. 1004 et ailleurs; — Cic.: Ad Att., T4, 21, 4: Exspecto .… ecquid Dolabella linnial). . De

Au vers 108 (Illa prius cre{a, mox haec carbone notasti), Perse se tient très près d'Horace (Sat., 2, 3, 246) : « Quorsum abeant? Sani ut creta an carbone notati ? » (cf. aussi Perse, 4, 110). Etil semble que, chez lui comme chez Horace, il y ait une allusion aux habitudes judiciaires des Grecs : les juges, à Athènes, rendaient leurs sentences avec des cailloux blancs pour l’acquiltement, noirs pour la condamnation. On peut comparer Pline le Jeune (Epist , 4, 2, 5): « Si modo tu fortasse errori nostro a/bum calculum adicceris ».

Modicus uoti (v. 109) ne parait pas se rencontrer avant Perse ; mais Velleius Paterculus (1, 12, 4) avait dit modicus uirium et Columelle (7, 6, 3), emmodicus libidinis. Je citerai aussi Salluste (Hisé 4; 150 Maurenbr.): immodicus antni : car Pemploi du génitif animi dans cette locution n’est pas du type incertus animi (2).

TE GOETEPSS EAYOVSS OTOYARKOS Â

L’épithète dulcis (v. 109: dulcis amicis) était consacrée lorsqu'on parlait des amis (v. Gic.: Lacl., 24, 90 (cilalion de Calon): « .…. cos

(1) Voy. Brenous, op. cit., p. 219 et suiv. (à) Cf. Riemann, Synt. lat. 5, p. 183 ($S 60, 3, rem. 3).

ESSAT SUR PERSE 471

amicos, qui dulces uideantur » ; — Hor. : Sat., 1,3, 69: amicus dulcis…: ibid., 139-140 : dulces … amici; mais le tour dulcis amicis («bon pour tes amis ») était peut-être nouveau; il aura été, je pense, suggéré par le rapprochement de la locution dulcis amicus et de la fin de vers «ignoscis amicis ? » (Hor.: Epist., 2, 2, 210).

Horace avait dit (Epist., 4, 16, 63): « Qui melior seruo, qui liberior sit auarus /n ériuiis fixum cum se demittit ob assem ? » Perse a voulu rendre l'acte de l’avare plus répugnant encore : /nque luto fizum, dit-il (v. 111). Il accentue du même coup la couleur populaire de l’expression. Il lisait d’ailleurs chez Lucilius (659 Marx): « Mordicus petere aurum e flamma expediat, e caeno cibum». Pétrone dit de même (43, 1): « Paratus fuit quadrantem de stercore mordicus tollere ».

Transcendere est encore un souvenir d'Horace (Sat., 2, 7, 72-73) : « uasa Praetereo sapiens argentea ».

Mouere saliuam alicui était une locution courante (voy. par ex. Sén. : Epist., 79, 7 : Aut ego te non noui aut Aetna bi saliuam mouet). Perse lui substitue une manière de parler hyperbolique : la convoitise de l’avare lui fait si bien venir l’eau à la bouche qu'il est obligé d’avaler sa salive. A cette salive Perse attribue plaisamment l’épithète de Mercurialem. Il se souvient peut-être du surnom que les carrelours avaient donné au spéculateur Damasippe (Hor.: Sat., 2, 3, 24 et suiv.: Hortos egregiasque domos mercarier unus Cum lucro noram : unde frequentia Mercuriale Imposuere mihi cognomen compita). Les négociants de Rome étaient réunis en corporation sous le nom de Mercuriales (voy. T.-Liv., 2, 27, 5; — Cic.: Ad Quint. frat., 2, 5, 2) (1) : on peut se demander si Perse-ne s’est pas proposé de lancer contre eux un trait de satire.

Faut-il lire, au vers 112, glutto ou glutiu ? Gluttu, qui est la lecon du Pithoeanus, ne se trouve pas ailleurs : le mot serait un équivalent du substantif verbal inusité glutitus. En revanche, on rencontre dans l’Anthologie latine (Il, p. 406; ibid., 466; cf. Festus s. u.

(1) Cf. Waltzing: Étude historique sur les corporations professionnelles chez

les Romains (Louvain 1895): I, p.35 et 41; IT, p. 250. Cf. aussi Schünbach,

0p. cil., p. 58.

Ingluuies, p. 80, 5 Müller, 99, 21 Lindsay) glutto, onis (Credit glutonem se rusticus inde uocari). On sait que les substantifs de ce type sont fréquents dans le latin familier: les satires de Lucilius en contenaient un grand nombre (par exemple /urco, comedo, combibo, mando). D'autre part le glossaire Philoxénien (GI. L., Il, 34, 36 L. et G.) contient le mot g/uttus donné pour un équivalent de Bpcyyés (4) (cf. Theodorus Priscianus, IV (p. 313 a); Dynam., 2, 94).

Dans les vers 115 et suivants, les métaphores, au premier abord, paraissent tout à fait incohérentes. Passe encore pour nostrae farinae : il semble que l'emploi figuré du mot /arina, dans le sens de genus, fùt une manière de parler populaire : d’où cette plaisanterie de Cassius de Parme contre Auguste (Suét.: Aug., 4): « Materna tibi farina ex crudissimo Ariciae pistrino ». Mais comment Perse peut il reprocher à son interlocuteur tout à la fois de ne.pas changer de peau et de revêtir un extérieur brillant sous lequel se dissimulent ses vices ? En réalité, le mot pe/licula désigne ici ce qui est le propre de l'individu : on connait la locution proverbiale continere se intra pelliculam suam (Porphyrion: in Hor. Sat., 1, 6,22; cf. Mart.. Fe LEP 6). L’expression étant prise ici en mauvaise part, on ne saurait condamner, en l’absence de tout témoignage contraire, l'explication du scoliaste : «Tractum est ab anthiope quae (Aethiope qui Jahn) non mutat pellem suam (2), nec pardus uarietatem suam, sed in qua pelle natus est in ea moritur ». Quoi qu'il en soit, Perse, dans ce vers, n'attache pas au mot pel/licula l’idée d'apparence extérieure, et on pourrait rendre le mot par /e vieil homme. Au contraire, frons ne peut signifier que /e dehors (cf. Cic.: Epist. ad famil., 4,9, 17: fronte atque uultu ; — Phèdre, 4,2,5-6; — Sén.: Consol. à Helvia, 5,6). L'expression astuta uolpes est empruntée à Horace (Sat., 2, 3, 186), mais sans que Perse ait rien retenu du contexte (imitata leonem): car il n’y a ici aucune allusion à la fable du lion et du renard (3); l’antithèse entre /ronte politus et uapido in pectore ne permet pas de s'y tromper, et il faut

(1) Cf. Walde: Zatein. etymol. Würterb. s. u. gluttus. (2) Otto, p. 7 (Aethiops) rapproche Atbora sue (Zenob., I, 46; Diog. L.,

(3) Voy. Fabul. Aesop., ed. Halm. (Leipzig, 1860), p. 20, n° 41 (cf. Némethy, p. 278 de son éd. des Satires de Perse, note). |

entendre: « Tu restes au dedans le renard que tu étais précédemment ». La comparaison de l’homme fourbe el vicieux avec un renard élait passée en proverbe (Aristophane : La Paix, 1067: xéroc zohowvec ahomemdedo réreuche : Cheval., 4069: PiAcotparos n xuvahwrne ; — Themistius: Or. 22, p. 279 A: pÜovron dé Tmiveë rot ëv àvhpunots ahumexec. Of. aussi Archiloque : fragm. 89 Bergk: x0do18n äkwrn£) (1). Enfin Horace n’a-t-1] pas dit (Ars poet., 437): «Nunquam te fallent animi sub uolpe latentes »? Il est vrai que sub wolpe, chez lui, signifie sub pelle uolpina (2).

La métaphore funem reduco (v. 118) est préparée par relego : car on dit bien re/egere filum (Ov.: Mét., 8, 173 : flo est inuenta relecto). De quelle corde s'agit-il ici? Perse a pu songer à deux passages d'Horace : 1° Sat., 2, 7, 20: « Qui iam contento, iam laxo june laborat» ; — 2° Epist., 1, 10, 48: «Tortum digna sequi potius quam ducere funem». Mais pour comprendre ces vers d'Horace, il n’est pas nécessaire d’assigner à la corde un usage déterminé, tandis que, chez Perse, il est question, je pense, d’une longe ou d’une laisse.

L'emploi de exsere-(v. 119) avec digilum est métaphorique: les Grecs disaient rporstveu où Exretver (voy. Diog. L., 7, 1, 104; — Épict.: fragm. 53 Schweigh.; — Plut.: De Stoic. repugn., 26 p. 1046 C); Cicéron dit proferre (Pro Caecina, 25, 71) ou porrigere (De fin., 8, 17, 57). On trouve chez Tite-Live (7, 10,5) exserere linquam, image beaucoup plus juste que exserere diqitum.

Les onze vers qui viennent ensuite (120-131) sont remplis d’imitations et de réminiscences d’Horace :

1° Haereat in stultis (v. 121) a été suggéré par s{ultis haerentia (Hor:::Sat.; 1, 3,77).

2% Haec miscere nefas (v. 122) fait songer à miscebis sacra profanis

(Epist., 4, 16, 54).

3° Le trait cum sis cetera fossor, tris tantum ad numeros salyrum (3) moueare Bathylli (v. 122-123) est sorti du rapprochement d'un passage des Odes avec un vers des Épitres (0d., 3, 18, 15-16: Gaudet inuisam pepulisse fossor Ter pede terram ; — Epist., 2, 2, 125 : Nunc satyrum, nunc agrestem Cyclopa mouetur). Mais le nom de Bathylle

(1)-Cf. Otto, p. 379 (uulpes 1).

(2) Cf. le passage d'Épictète cité supr., p. 299. (3) Pour la leçon satyri, v. mon édition.

donne à l'expression de Perse un air de proverbe : Bathylle, en effet, pantomime célèbre du temps d'Auguste, était resté le type du danseur excellent (Phèdre, 5, 7, 5; — Juv., 6, 63; — cf. Sén. le Père : Contr., 3, praef. 10).

4 Le vers 124 est fait presque tout entier de lambeaux d'Horace : Liber, liber sum (Sat., 2, 7, 92); — unde datum sentis (Sak., 2, 2, 81); — rerum imperiis hominumque Tot lantisque minor (Sat., 2,7, 75-76); — Et mibires, non me rebus subiungere conor (Epist., 1, 1, 19). Perse, évidemment, savait son Horace par cœur, et il est difficile, ici, de faire la part de la réminiscense et celle de limitation directe.

5° Le vers 125 (An dominum ignoras nisi quem uindicta relaxat) a sa source dans la Satire 7 du livre 2: «Tune mihi dominus... quem ter uindicta quaterque Imposita haud unquam misera formidine priuet?» (v. 75-77). Mais Perse a voulu être plus concis que son modèle : son vers est frappé comme une sentence (cf. 3, 38 ; 4, 42; 5, 52-53).

6° Z puer (v. 126) est un emprunt littéral (Sat., 1, 10, 92).

7° Il faut mettre en regard les vers 127-129 et deux vers d’Horace (Sat., 2, 7, 81-82): « Seruitium acre, dit Perse, Te nihil impellit nec quicquam extrinsecus intrat Quod neruos agitet »; et Horace: «Tu mihi qui imperitas, alii seruis miser atque Duceris ut neruis alienis mobile lignum ». Mais extrinsecus intrat est une sorte de jeu de mots lourd et pédantesque: pour bien comprendre de quoi Perse veut parler, nous devons nous rappeler l'expression d'Horace, si simple et si nette.

& Qui tu impunitior (v.130) vient encore de cette Satire 7 du livre 2 qui à tant fourni à Perse dans tout ce morceau (Sat., 2, 7,105 : Qui tu impunitior ila ... captas). Aéque pour quam (v. 131) est dans les Épodes (48, 8): « Artius altque hedera procera adstringitur ilex ».

Les vers 126-127 laissent voir, en outre, l’imitation de Lucilius (1002 Marx: quom (1) me hoc tempore, nugator, cognoscere non uis).

Dans lapologue de l’homme entre la Cupidité et la Mollesse, les ordres précipités, l'accent impérieux de la première font un amusant contraste avec la couleur poétique du discours de la Mollesse. Mais

(1) Conjecture pour quam, suggérée par le présent passage de Perse. Il s'agissait, semble-t-il, d'un affranchi qui feint de ne pas reconnaître son maître.

l'art n’est pas moins raffiné d’un côté que de l’autre. Je note la répétition de surge, l’anthithèse negas : instal, les asyndètes cast{oreum, sluppas, hebenum, tus, lubrica Coa ; tolle..., uerte..., iura. Remarquons aussi ce qu’il y a de plaisamment hétéroclite dans l’'énumération des vers 134-135. On s’est demandé si l’expression lubrica Coa (v. 135) n’était pas née d’une erreur de mémoire de Perse : Horace a dit, en effet (Sat., 2, 4, 29-30): «... albo non sine Coo. Lubrica nascentes implent conchylia lunae ». On ajoute qu'avec le mot Coa, qui désigne des tissus de Cos (cf. Hor.: Sat., 4, 2, 101), lubrica n’a pas de sens. Mais Coa, ce sont ici, je pense, les vins de Cos, comme Surrenina, chez Horace (Sat., 2, 4, 55), ce sont les vins de Sorrente. Dès lors Perse a pu relever ce mot de l’épithète qu'Horace applique à conchylia. Sur les qualités laxatives du vin de Cos mèlé d’eau de mer, on peut lire Pline (N. H., 14, 73; cf. Priap., 51, 10 Büch.: Sorbumque uentres lubricos moraturum). Le vers 136 (Tolle recens primus piper ex sitiente camelo), avec Pallitération primus piper et la disposition savante des mots, est fort élégant. Il est librement imité de Lucilius . (498-199 Marx) : « Sicuti cum prèmos ficos propola recents Protulit et pretio mgenti dat primitus paucos». Lucilius a fourni également le mot grec saperdas (54 Marx : Occidunt, Lupe, Saperdae te etiura siluri). - L’exclamation £heu, fréquente chez les comiques (Plaute: Capt., 152; Pseudol., 81, 259; Rud., 512, etc.; — Tér.: Heaut., 83, etc.; cf. Hor.: Sat., 1,3, 66; 2, 3, 156), se trouve aussi dans la haute poésie. Mais, ici, le mouvement seul est pathétique ; la langue est faite d'expressions familières : Verte (Plaute : Curcul., 484 ; cf. Tér.: Phorm., 780); — baro, écrit quelquefois waro, mot du vocabulaire de Lucilius (1121 Marx), qui n’est pas chez Horace, mais se rencontre-plusieurs fois chez Cicéron, dans la correspondance (Epist. ad famil., 9, 26, 3: ille Oaro te putabat quaesiturum ; Ad Att., 5, 11, 6) et dans les traités philosophiques (De fin., 2, 23, 77 : nos barones s{upemus ; De diuin., 2, 70, 144: baro 1 on le retrouve chez Pétrone (53; 11; 63,7 et 10); — regustatum (cf. Gic., Ad Att., 13, 13, 8 et 48, 2, passages où le verbe regustare est pris au figuré) ; — digito terebrare(Suét.: Tib., 68) (1). J'ajoute à cette énumération deux mots du vers 440, pellis au sens de sac (cf. Pétrone, 102,

(1) La construction absolue de perages (v. 139) est peut-être un hellénisme == Otdyety.

8, et ænophorum (cf. Lucil., 139 Marx ; Hor.: Sat., 1, 6, 109), ainsi que le tour ocius ad nauem (cf. Tér.: Andr., 724: « accipe a me hunc ocius ! » et Perse, 3, 7-8 : ocius adsit huc aliquis).

La Mollesse prend d'abord un ton à demi oratoire, à demi épique pour railler une ardeur qu’elle juge insensée, puis le ton de l'ode bachique pour chanter une morale facile. Le poète marque lui-même la transition par l'expression nthil obstat quin trabe uasta Aegaeum rapias (v. 141-142). Pour ne rien dire de #rabs, qui se trouve deux lois encore chez Perse comme synonyme de nauis (1, 89 et 6, 27), l'expression Aegaeum rapias est une imitation de Virgile, qui dit volontiers corripere campum, spatia, spalium (Én., 5, 145, 316; 6, 634; cf. 11, 531: arripuitque locum; cl. aussi Catulle, 35, 77: uiam uorabit) (1).

Quo deinde, insane, ruis ? quo ? Quid tibi uis ? .(v. 143-144): ce début véhément rappelle Virgile (Én., 5, 7%): Quo deinde ruis ? et deux passages d'Horace: Quo, quo scelesti ruitis ? (Epod., 7,1) et Quid uis, insane? (Sat., 2, 6, 29; cf. Cic.: De orat., 2, 67, 269: Quid tibi uis, inquit, insane ?). La phrase suivante est pleine d’uné emphase voulue : Perse relève de l'hyperbole wrna cicutae le vers d’'Horace dont il se souvient ici (Epist., 2, 2, 53 : Quae poterunt unquam satis expurgare cicutae). L'expression mare transilias (v. 146) est tout à fait poétique (Hor.: Od., 1, 3, 23-24 : non tangenda rates #ransiliunt uada). La description contenue dans les vers 146-148 est des plus élégantes : on y trouve, combinés, des souvenirs d'Ovide (Fast., 3, 587: Dumque parant {orto subducere carbasa lino ; — Trist., 5, 12, 21: ingenium longa robigine /aesum) et de Virgile (Én., 4, 573 : Vigilate, uiri, et considite éranstris). L’emploi métaphorique de laedere appartient à la haute poésie ; mais, d’autre part, les mots cannabis, rubellum, uapida, obba (2) sont empruntés au langage familier : il y a donc ici

(1) M. Fiske (Lucil. and Pers., p. 143) pense que Perse à pris quelques-uns des traits de cette scène au livre 8 de Lucilius. Mais les rapprochements qu’il fait, entre Lucil. 317 (Marx) et Perse 132, Lucil. 318 et Perse 149-150, semblent peu concluants.

(2) Cannabis ne se trouve chez aucun autre poète: on peut cependant rapprocher, si la restitution est exacte, Lucilius (1324-1325 Marx): «uidimus < uinclum thomice cann > abina»; le diminutif rubellus est chez Pline l'Ancien (NW. H.,

une sorte de parodie. Les vers 149 et 150 offrent une antithèse entre quincunce modesto el auidos deunces, et la phrase tout entière est très recherchée, qu’on lise, au vers 150, pergant sudare où peragant sudore. I ne semble pas que fenore pecuniam nutrire fùt une métaphore courante. On ne trouve que jenore pecuniam occupare (Cic.: Pro Flacc., 21, 51 ; — Donat: Ter. in Phorm., 5, 2, 15), fenus exercere (Dig., 12, 1, 33; Tac.: Ann., 6, 16; Suét.: Vesp., 1, 3). Sans doute avons-nous ici une création de Perse, qui s’est inspiré du nummos alhenos pascet d'Horace (Epist., 1, 18, 35). L'épithète auidus est transportée de l’usure elle-même (Lucain : Phars., 4, 181: wsura uoraz ; Stace: Silu., 2, 2, 151: auidum fenus) au taux de l’usure; elle a suggéré le modesto qui accompagne quincunce. Peragere peut être pris pour un synonyme de exercere (cf. Ov.: Fast., 4, 693: ille suam peragebat humum); nous disons: faire travailler ; seulement, comme le sujet est nummi, il est plus simple d’entendre le mot au sens d'achever, réaliser (4).

Les trois derniers vers du discours (151-153) sont coulants et faciles : c’est une amplification du carpe diem d'Horace (0d., 1, 11, 8) où entrent des éléments empruntés à Horace lui-même (0d., 3, 29, 48: fugiens… hora ; — 4,7,16 : Puluis et umbra sumus , —1,4,16: Tam te premet nox fabulaeque Manes ; — Epist., 1, 13,9: fabula fias ; — Sat., 2, 6, 97: Viue memor quam sis aeui breuis; — Epist., 2, 1, 144 : -Genium memorem breuis aeui ; — Od. 4, 41, 7-8: Dum loquimur, fugerit inuida Aetas).

Le verbe oberrare (v. 156) (2) est là sans doute pour rappeler lerro

14,23: «Proxima dignitas Nomentanis (uitibus) rubente materia quapropter quidam rubellas appellauere uineas ». Le mot obba est chez Varron (ap. Non., p. 545). On lit chez Aulu-Gelle, 16, 7: « Laberius in mimis quos scriptitauit.… (4). obsoleta quoque et maculantia ex sordidiore uulgi usu ponit … (9)... in mimo qui inscribitur Natal cippum dicit et obbam ». Le latin vulgaire avait sans doute conservé le mot: Tertullien s’en sert (Apol., 13).

(1) Ou peut-être de dévorer: cf. Sat., 6, 22: «bona dente grandia peragit puer »; la métaphore continuerait alors nutrieras; cf., d'ailleurs, mon édition de Perse.

(2) Pour la construction de oberrare pris äbsolument, cf. Plin.: N.H., 29, 60 : Haec (sc. mustela) autem quae in domibus nostris oberrat.:

d'Horace (Sat., 2, 7, 113: teque ipsum uitas fugitiuus et erro) : la liberté de l'homme en proie aux passions, c’est tout au plus celle de l’esclave qui flâne et s’attarde loin de la maison (cf. Digest., 21, 4, 17, 1%). Le mouvement, dans les derniers vers du passage, est emprunté à Horace (Sat., 2, 7, 91 et suiv.: Eripe turpi Colla iugo: « Liber, liber sum», dic age ! Non quis; Vrget enim dominus mentem non lenis et acres Subiectat lasso stimulos uersatque negantem). Quant à l'image du chien qui traine après lui un long bout de sa chaine, elle ne doit à Horace que des détails (Sat., 2, 7, 70-71 : Quae belua ruptis, Cum semel effugil, reddit se praua catenis ?)

Les vers 161-174, où Perse a refait après Horace une scène de l’'Eunuque, font regretter l’élégante simplicité de Térence. Horace avait eu le bon goût de respecter presque toujours, autant que la différence des rythmes le lui permettait, le texte de son modèle. Sans doute Perse, qui a modifié la portée morale du morceau et qui peutêtre a pris à Ménandre des traits négligés ou retouchés par Térence, devait en user plus librement, mais il aurait pu conserver le ton.

Siccis cognatis (v. 163-164) est une expression peu naturelle: l'emploi de siccis pour dire seueris ou sobriis a quelque chose de légèrement plaisant (cf. Plaute: Asin. 857; — Lucilius, 239 Marx ; — Hor.: Od., 1, 18, 3; Epist., 1, 19, 9) qui est ici une fausse note. La phrase an rem patriam rumore sinistro limen ad obscaenum frangam, dum Chrysidis udas ebrius ante fores exlincta cum face canto, avec ses allitérations et les épithètes dont elle est chargée, a de l’emphase. Perse semble combiner ici deux passages, l’un d'Horace, l’autre d’'Ovide (Hor.: Sat., 2, 3, 18-19 : Postquam omnis res mea /anum Ad medium fracta est; — Ov.: Fast., 5, 339: Zbrius ad durum formosae limen amicae Cantat). Il y a ajouté une énigme: wdas... ante fores extincta cum face: en cherchant bien, on peut arriver à deviner que si la torche est éteinte, c’est qu'il pleut, et on comprend alors que la porte est mouillée par l’eau du ciel. Mais s’en aviserait-on si on ne pouvait s’aider de quelques rapprochements (Hor.: Od., 3, 10, 19-20 : Non hoc semper erit /iminis aut aquae Caelestis patiens latus; — Tib., 4, 2, 29-50: Non mihi pigra nocent hibernae frigora noctis, Non mihi, cum multa decidit imber aqua; — Ov.: Ars amat., 2, 237: Saepe feres imbrem caelesti nube solutum) ? — Sapias (v. 167) est sans doute un souvenir d'Horace (0d., 1, 11, 6: sapias, uina liques), mais l'impératif

percute me porte à admettre, en même temps, l'influence d’un vers d’Ovide où sapias est l'équivalent de si sapies (Am., 1, 4, 29: Quod tibi miscuerit, sapias, bibat ipse iubeto).

Fidèle au procédé qu’il applique si souvent à Horace, Perse a embelli Térence avec Térence lui-même : le trait so/ca.…. obiurgabere rubra est pris d’une autre scène de l'Zunuque (1026-1028 : Egone ? ut Thaïidi me dedam et faciam quod iubeat. — Quid est? — Qui minus, quam Hercules seruiuit Omphalae? — Exemplum placet. Vtinam Llibi commitigari uideam sandalio caput). Quant au tour, il appartenait peut-être au langage familier (cf. Pétr., 34, 2: colaphis… obiurgari puerum... iussil; — Suét.: Gaius, 20: ferulis obiurgari; CL. Oth., 2).

La dernière partie est, presque tout entière, descriptive. Le vocabulaire offre quelques mots remarquables. ÆFestuca (v. 175) est chez Plaute (Mil. gl., 961 : Quid ea ? ingenua an /es{uca facla e serua liberast? — CF. Gaius : Instit., #4, 16: Festuca autem utebantur quasi hastae loco, signo quodam iusti domini); — palpus ou palpum (v. 176) est également un mot de Plaute (1): Amph., 526: «timidam palpo percutit»; cf Mercat., 153; Pseud., 945: « mihi optrudere non potes palpum » ; — apricus (vers 179) est chez Virgile (Én., 5, 128 : apricis statio gratissima mergis), mais c’est probablement le mot apricaho et la chose elle-même qui ont suggéré à Perse l'expression aprici senes (cf. Cic.: De Senect., 16,57: « Vbi enim potest illa aetas (senectus) aut calescere uel apricatione melius uel igni aut uicissim umbris aquisue refrigerari salubrius?»); — le mot grec /hynnus (v. 183) est déjà chez Horace (Sat., 2, 5, 44); — on trouve recutitus (v. 184) chez Pétrone (68, 8: duo tamen uitia habet, quae si non haberet, esset omnium numerum : recultitus est el stertit); — waricosus (\. 189) fait partie du vocabulaire de Lucilius (801 Marx; cf. Pomponius, ap. Non., 143, 26 — Ribbeck: Com. rom. fragm.5, p. 287, 16: Nupsit posterius dotatae uetulae, waricosae), de même que centussis (1172 Marx : Fanni centussis misellus).

Ducit hiantem (\v. 176) rappelle une fin de vers d’Horace (Sat., 1, 2, 88: emptorem énducat hiantem ; — cretata ambitio est une combi-

(1) En effet, il n’y à pas lieu de voir dans le mot palpo un nominatif, comme on l’a fait longtemps sur la foi de Priscien (G. L., I, p. 121, 18 Keil).

naison assez heureuse du concret et de labstrait; — cicer ingere large... populo me semble d’un bon comique : Horace avait dit seulement (Sat., 2, 8, 182-183): « In cicere atque faba bona tu perdasque lupinis, Latus ul in circo spatiere et aeneus ut stes ».

Les vers 179-184 sont intéressants parce qu’ils paraissent offrir des détails dessinés d'après nature. Mais tout n'y est pas clair. Il semble que Herodis dies soit une périphrase pour désigner le sabbat ; peutêtre est-elle d’origine vulgaire, car « le nom d’'Hérode, resté populaire à Rome, servit à personnilier la religion juive » (4); — on reconnait dans l'expression rubrumque amplexa calinum cauda nalat thynni le souvenir d’un vers d’'Horace (Sat., 2, 4, 77): « Angustoque wagos pisces urgere calino ». Mais la plaisanterie est moins jolie puisqu'elle se réduit à un jeu de mots sur natal; — tumet fait avec fidelia (v. 183) une métaphore forcée, Llandis que Phèdre avait pu dire très bien (2, 7, 3): « Tumentes mullo saccos hordeo ». En revanche, il faut louer le choix des épithètes rubrum et alba : elles suffisent à indiquer qu’il s’agit d'une vaisselle très ordinaire ; et, en effet, la plupart des Juifs de Rome étaient pauvres ou vivaient pauvrement; - recutita sabbata

(v. 184) est une figure hardie pour sabbata recutitorum, et Perse pré-

fère palles à metuis comme plus concret; — l'expression très concise

incussere deos, qui équivaut à incussere deorum timorem, est, je pense, imitée de Virgile (Én., 5, 679) : « Excussaque pectore [uno est ».

Le vers final est bien dans le goùt des plaisanteries populaires. On peut comparer Plaute (Capt., 274) : « Eugepae, Thalem talento non emam Milesium ».

J'indique, en terminant, que cette satire est une de celles où la coordination se trouve le plus fréquemment substituée à la subordination, dans la seconde partie tout au moins: 74-75 emeruit… possidel ; 78 uerterit... dominus,... exit Marcus Dama; 81 Marcus dixil, ita est ; 84-85: licel….: non sum...? 93-95: non practoris era. aptaueris alto ; 100-101 Diluis elleborum.… : wefat hoc... ; 119 digitum exsere, peccas ; 132 Mane.… s{ertis : « Surge, inquit Auaritia…; 155 huncine.… sequeris ?.. oportel; 168 censen, plorabit.. ; 189 dixeris haec…., continuo... ridet.

(1) Th. Reinach : Textes d'auteurs grecs el romains relatifs au Judaisme (Paris, 1895), p. 265, 1,

pen iQ À

Le début de la Satire 6 est une courte épitre, écrite dans le ton de la haute poésie ou de la haute éloquence. Puis, avec une certaine adresse, Perse nous conduit, par une parodie d'Ennius, à la satire proprement dite.

Le redoublement de tam était un des procédés les plus fatigants de la poésie à la mode. Sénèque La imité plaisamment dans l’Apokolo- Æyntose (2, 1 : lam Phœbus... iamque.. Cynthia...); mais Perse en use ici de bonne foi; — les substantifs bruma, pecten, chordae, fides, strepitus, ioci, les adjectifs fefricus, mas, honestus, egreqius appartiennentau vocabulaire da lyrisme, de l’élégie, de l’épopée ; — l'expression sérepilum intendisse est imitée de Virgile (Én., 9, 775-776): « cui carmina semper Etcitharae cordi #aumerosque intendere neruis » (cf. 7, 513-514 : cornuque recuruo Tarlaream intendit uocem), et le vers 3 (Mire opifex numeris ueterum primordia wocum) n’est pas sans rapport avec un vers de l’Énéide (6, 646 : Obloquitur nwmeris septem discrimina wocum). Horace a dit (0d., 4,3, 17-18) : « .…..testudinis aureae dulcem.…. sérepitum», et employé jides au singulier (0d.,1,17,18 : fide Teia); — le tour iuuenes iocos est calqué sur le iuwenes annos d'Ovide (Mét., 7, 295); et c’est Ovide encore qui a dit (Mét., 3, 319-320): «agitasse remissos Cum lunone tocos » ; — ludus et ludere étaient des mots consacrés pour parler de la poésie lyrique (Hor.: Epist., 2, 2,142; Ov., Lasts4%9,:61.etc-}

La description contenue dans les vers 6 à 8 est fort élégante et relevée de mots rares ou employés d’une manière nouvelle : Ligus jouant le rôle d’adjectif (cf. Catulle, 17, 19) ; intepet (cf. Prop., 4, 1, 124 : Et lacus aestiuis ér{epet Vmber aquis); hibernat mare (Horace avait dit (Sat. 2, 2, 17), mais dans un autre sens: Aiemat marc): — latus ingens dant scopuli est un souvenir de Virgile (Én., 1, 104-105) : «Tum prora auertit et wndis Dat latus » ; Perse renouvelle lexpression en lui donnant un sens métaphorique suggéré sans doute par un autre passage de l'Énéide (1, 159-160) : « Insula portum Efficit obiectu

lalerum »; — sese receptare est chez Virgile (Géorg., 1, 336: Frigida Saturni sese quo stella receptet); — en revanche wallis, dans le sens de recessus, est insolite; — pour lemploi de multa, on peut comparer 3, 73 et 4, 49; — le tour Cor Enni est imité du style épique: Suétone (De gramm., 41) cite, de Furius Bibaculus, le fragment que voici : « En cor Zenodoti, en iecur Cratetis » (cf. Hor.: Od., 3, 21, 11- 12 : prisci Catonis.. uirtus ; Sat., 2, 1, 72 : Virtus Scipiadae et mitis sapientia Laeli). Mais, ici, Perse parodie Ennius et l'adjectif cordatus dont le vieil écrivain se servait (CÊ. Cic.: Tusce., 4, 9, 18).

Je note dans ce préambule quelques expressions qui portent bien la marque de notre poète :

Tetrico uiuunt tibi pectine chordae (v.2): je laisse de côté l’emploi métaphorique de wiuere, qui n’a rien de rare et qui est heureux ; mais tetrico est, pour pecline, une épithète inattendue : elle a été, sans doute, attirée par Sabino, car on l’appliquait parfois à l’austérité des Sabins (Ov.: Am.,3, 8, 61 : exaequet tetricas licetilla Sabinas; T.-Liv., 1,18, 4: disciplina fefrica ac tristi ueterum Sabinorum) ;

Opifex est traité comme un adjectif, par analogie avec” artifez (cf. Prol., 11; Sat., 1, 71), et construit avec l’infinitif: ce tour semble nouveau. /ntendisse est au parfait, peut-être parce qu'il y a dans opifex l'idée de pouvoir ;

La locution primordia wuocum (v.3) appartient à Lucrèce (4, 529 ou 5931) : elle a chez lui la valeur de a{omi sonitus, alomi quibus uox humana constat. Perse, en joignant à wocum l'épithèle weterum, change ou du moins modifie le sens de l'expression. Le vers, d’ailleurs, est très obscur, à cause de l'ignorance où nous sommes de la nature exacte des œuvres de Bassus. Mais primordia, qui dépend de intendisse, conserve, je pense, chez Perse, la même signification que chez Lucrèce. IL faudrait donc entendre: « les éléments sonores de la vieille poésie », c’est-à-dire «les mots ou les rythmes des vieux poètes », et la pensée se préciserait par marem strepitum : Bassus ne se plait pas aux harmonies molles des contemporains;

Egregius (v.6) est construit avec l’infinitif par analogie avec bonus : en cflet, egregius n'est qu'un synonyme d’optimus. Perse, ici, emploie parallèlement le présent et le parfait de l’infinitif (1) ; |

(1) Cf. Brenous, op. cit., p. 340,

Il y à, au vers 10, un contraste voulu entre la solennité épique des mots cor iubet hoc Ennius et l'expression burlesque destertuil esse Maeonides : on ne trouve pas ailleurs le verbe destertere, composé comme despero, desino, desisto, dedisco, etc. Perse le construit avec une proposition infinitive, comme somniare, et, dans cette proposition, il met l’attribut au nominatif : c’est le tour sensit delapsus (1).

. Be morceau suivant est d’allure assez oratoire (v. 12-33). J'y relève : 1° une répétition : «hic ego securus.…, securus ef... »; on obtient même la figure appelée xixicy, si Pon ponctue après le second securus ; mais le rythme semble exiger un repos après pecori. Il est vrai que l’'anastrophe de ef est exceptionnelle chez Perse. J'en connais pourtané un autre exemple (1, 34: uatum e/ plorabile si quid. .); — 2° une répétition «en cerele », celle-ci incontestable : Véar ego, utar (v. 22); — 3° un polysyndète : nec rhombos, nec tenuis.… (v. 23-24) ; — 4° une apostrophe : horoscope (v. 18). Mais on remarque aussi des mots, des tours, des expressions qui appartiennent au langage familier ou au vocabulaire d'Horacé dans ses Satires et ses Æpitres : ditescant (Hor.: Sat., 2, 5, 10); — senium (cf. Perse, 1, 26); — cenare sine uncto (cf. Ars poet., 422 : unctum qui recte ponere possit); — wapida (cf. Perse : 5, 117 et 148); -— /agoena (cf. Perse, 8, 92); — discrepare construit avec le datif (Hor.: Sat., 1, 6, 92; Epist., 2, 2, 194); — producis (cf. Plaute : Rud.,1173: Ego is sum quite produxi pater ; Lucil., 679 Marx : producunt.….. liberos ; mais cf. aussi Properce, 4, 4, 89: « cum geminos produceret Arria natos » : là est le modèle de Perse. Le mot était devenu courant: cf. Sén.: Epist., 104, 23 : magnanimos nos natura produit); — natalibus (Hor. : Sat., 2, 2, 60); — muria (Hor.: Sat., 2, 4, 65 ; 8, 53); — utar (Hor.: Epist., 2, 2, 190) ; — fas est jeté comme une parenthèse au milieu de la proposition ; — quid metuas (cf. 3, 26). — Le verbe occare (v. 26) est chez Plaute (Mercat., 71 : tibi aras, tibi occas, bi seris) et chez Horace (Epist., 2, 2, 461 : «cum segetes occaf, tibi mox frumenta daturas » : il est évident que Perse s’est souvenu ici de ce dernier vers). — D'autres expressions, au contraire, sont d’un style relevé : infelix pecori rappelle Virgile (Géorg., 1, 444: « Arboribusque satisque Notus

(1) Cf. Brenous, p. 333 et suiv.

pecorique sinister » et ibid., 2, 238-239: « lellus… Frugibus infelix »),

et toute la description du naufrage (v. 27-31) est dans le ton de la

haute poésie.

Mais nous reconnaissons surtout les habitudes de notre poète dans les passages et traits suivants :

Quid praeparet auster (v.12): Virgile (Géorg., 1, 462) a écrit: Quid cogitet umidus auster. Perse a peut-être trouvé la métaphore trop hardie, car il ne voulait pas donner à ce morceau une pompe exces sive ; peut-être aussi s’est-il proposé de rappeler l'expression de Virgile sans la reproduire littéralement ;

Angulus ille uicini nostro quia pinquior, et si adeo omnes ditescant orti peioribus, usque recusem curuus ob id minui senio (v. 13-16): Perse a combiné ici plusieurs passages d’Horace : 1° Sat., 2, 6, 8-9 : «O si angulus ille Proximus accedat qui nunc denormat agellum ». Mais le mot angulus esttrès expressif chez Horace : chez Perse, joint à pinguior et sans doute synonyme de ager, il a toute l'apparence d’une impropriété ; — 2° Epist, 1, 6, 20-23 : « Nauus mane forum et uespertiñus pete tectum, Ne plus frumenti dotalibüs emetat agris Mulus et (indignum quod sit peioribus ortus) Hic üibi sit potius quam tu mirabilis illi » : Perse a retenu peioribus orlus, mais il a fait entrer ces mots dans le tour hyperbolique si adeo omnes dilescant orti peioribus; — 3 Sat.,2, 7,24 : « Si quis ad illa deus subito te agat, usque recuses » ; — 4° Epist., 1, 2, 57 : « Inuidus alternis macrescit rebus opimis » — 5° Od., 2, 16, 30 : « Longa Tithonum minuit senectus »;

Signum in uapida naso tetigisse lagoena (v. 11) : Perse trouvait chez Horace (Epist., 2, 2, 134) : «Et signo laeso non insanire lagoenae» ; il renchérit : l’avare a cacheté une bouteille de mauvais vin ou même une bouteille entamée qui ne contient plus qu'un vin éventé. Naso tangere esl peut-être une locution toute faite. Le scoliaste en indique bien le sens : « Sic diligenter aspicere ut oculos propius ad-

mouendo ea (sc. uasa uinaria) naso tangant». Vapida est appliqué au

contenant /agoena pour qualifier le contenu ;

Geminos (v. 18) renchérit sur Horace (Epist., 2, 2, 183-189) qui parle de deux frères, non de deux jumeaux. Il est vrai que, dans un autre passage (Sat., 2, 1, 26), Horace rappelle que Castor et Pollux, sortis du même œuf, ont des goûts différents ;

Varo genio (v. 18-19) semble bizarre. Mais Horace avait déjà

Page 1