LE PREMIER MAÎTRE DE PERSE : REMMIUS PALAEMON
C'était en effet un personnage bien inquiétaat, si Suétone ne la pas calomnié (2), que ce grammairien très illustre. Né dans l'esclavage, il était toujours demeuré, en dépit de son intelligence et de toute sa culture, un parvenu avide de plaisirs, prodigue et vaniteux. Le scandale de ses mœurs faisait dire à Tibère et, plus tard, à Claude que personne n’était moins digne d’instruire les jeunes gens. Ses revenus ne suflisaient pas à ses dépenses, bien que son école lui rapportât 400.000 sesterces par an et que, en homme d'affaires habile, il ne retirât guère moins d’argent du commerce des étoffes ou des vètements (3), et de l'exploitation de ses terres dont il s’oceupait lui-même (4). Grisé par le succès de son enseignement, il déclarait que les lettres étaient nées avec lui et mourraient avec lui; il prétendait que si Virgile (Buc., 3, 50) avait donné le nom de Palaemon au juge du combat poétique entre Ménalque et Damaetas, ce n’était point par hasard, mais pour avoir lu dans l'avenir que Palaemon serait le juge de tous les poètes et de tous les poèmes. Il assurait aussi que des voleurs l'avaient, un jour, épargné à cause de la célébrité de son nom.
Même si nous soupçonnons Suétone, d'ordinaire peu bienveillant, d'avoir, en accueillant de toutes mains des anecdotes suspectes, grossi les vices et les ridicules de cet homme, nous devons retenir de son
(1) Pline le Jeune : Epist., 8, 8.
(2) Suétone : De gramm., 23, p. 116, Reifferscheid.
(3) Suét.: Zbid.: cum... officinas promercalium uestium exerceret.
(4) Juvénal (Sat., 7, 215 et suiv.) semble dire que Palaemon n'était pas
riche ; mais le nom de Palaemon n'est, dans ce passage, qu'un équivalent de grammalicus doctus.
ESSAI SUR PERSE 9 témoignage, confirmé en partie par celui de Pline l'Ancien (4), que la réputation morale de Paiaemon était déplorable. Et pourtant les élèves lui venaient en foule. C’est que, à cette époque, les hommes les plus graves n’élaient pas éloignés, malgré les réserves de Sénèque (Epist., 88), de tenir le savoir et le talent littéraire pourdes vertus. Or, Palaemon savait beaucoup et parlait avec une facilité remarquable. 11 excellait dans l’étude de la langue et dans l'explication des poètes : et c’étaient alors les deux parties essentielles de l’enseignement grammalical. Il composa un traité de grammaire latine connu sous le nom d’Ars Palaemonis (2) et longtemps aussi célèbre à Rome qu'ont pu l'être cheznous les Remarques sur la langue française de Vaugelas.Juvénal (Sat., 6, 452-456) nous montre les femmes savantes de son temps lisant et relisant ce livre pour corriger les fautes de latin d’une amie venue du village ou relever les solécismes échappés à leur mari. Quintilien, qui avait été, parait-il (3), l'élève de Palaemon, invoque, sur un point débattu, son autorité à côté de celle d’Aristarque (Inst. orat., 4, 4, 20), et ce rapprochement seul est un éloge. L'ouvrage est perdu; mais les grammairiens postérieurs, notamment Charisius, nous en ont conservé des extraits où le caractère coulant de l'exposition est encore sensible (4) et qui permettent de deviner le but et les tendances de l’auteur. Palaemon, qui, selon Suétone, professait, en termes fort explicites, le plus profond mépris pour Varron (5), tirait presque tous ses exemples de Térence, d'Horace, de Cicéron surtout et de Virgile, qui était pour lui le poète par excellence (6). Il ne se proposait pas de faire l’histoire de la langue, mais de fixer les règles de la bonne latinité telles que pouvaient les déterminer le raisonnement guidé par
(1) Pline: N. H., 14, 50 : Haec (uineta) adgressus excolere (Palaemon) non uirtute animi, sed uanitate primo, quae nota mire in illo fuit. — Sur cette phrase, cf. C. Marschall : de Q. Remmii Palaemonis libris grammaticis diss. Leipzig (1887), p. 84.
(2) Juvénal : Sat., 6, 452.
(3) Schol. in Juv., 6, 452.
(4) Cf. Marschall : op. cit., p. 7 et 28.
(5) Suét.: De gramm., 23 : Arrogantia fuit tanta ut M. Varronem porcum appellaret.
(6) V. F. Schôll : ARheinisches Museum, 3% (1879), p. 631. Cf. Marschall, p. 23-24.
l’analogie et, avec lui, l’usage et l'autorité des grands écrivains modernes (1). Le vrai maitre, à ses yeux, c'était l'usage (2). Varron, au contraire, estimait que les vieux mots tiraient une valeur de leur antiquité même ; il se plaisait à découvrir, entre le grec et le latin, des analogies hasardeuses et témoignait pour l’étymologie un goût trop souvent malheureux (3). Caecilius Epirota avait, en revanche, introduit dans l’école les poètes modernes (4). Mais c'est peut-être sous l'influence de Palaemon que la plupart des vieux auteurs, déjà bien atteints par les attaques d’Horace, achevèrent de tomber dans le discrédit et ne trouvèrent plus de lecteurs qu’au fond des provinces d'où Valérius Probus, un peu plus tard, devait les rapporter (5). Cette hypothèse est fortifiée par le silence d’Aulu-Gelle que ne nomme pas notre grammairien : il n'aura pu lui pardonner ses injures contre Varron, ni son dédain pour le latin archaïque.
Il est possible que Palaemon eût composé aussi un traité de métrique (6). En tout cas, il se faisait un jeu d’improviser des pièces de vers, et il en écrivait dans les mètres les plus variés et les plus rares (7). Ces récréations poétiques contribuèrent, de son vivant, à sa réputation, mais elles n’ajoutèrent rien à sa gloire si c’est à elles que s'appliquent les vers dédaigneux de Martial (2, 86, 9 et suiv.) :
Turpe est difficiles habere nugas,
Et stultus labor est ineptiarum.
Scribat carmina circulis Palaemon.
Me raris iuuat auribus placere.
Il est certain que des tours de force de ce genre n’annonçaient pas un sentiment très haut ni très profond de la beauté poétique : du moins prouvaient-ils que Palaemon connaissait bien les procédés de l'art dont il expliquait les chefs-d’œuvre à ses élèves.
(1) V. Marschall, p. 14, 46 et 81.
(2) V. Charisius, p. 183, 17 Keil. Cf. Quint., 1, 6, 1.
(3) V. Marschall, p. 51-52.
(4) Suét.: De grammalicis, 16, p. 112 Reïff.
(5) Suét.: De gramm., 24, p. 118 Reiff. Cf. Fr. Leo, Plautin. Forschungen, p. 26 et suiv.
© (6) Leo : Hermes, 24 (1889), p. 281.
(7) Suét.: De gr., 28 : poemata faciebat ex tempore. Scripsit et uariis nec uulg'aribus metris.
Quand Perse vint à Rome, sous le principat de Claude (46 ap. J.-C.), Palaemon était depuis longtemps célèbre. Fulvia Sisennia elles amis auxquels elle demanda conseil, durent céder, comme tant d’autres, au prestige du talent et de l’érudition et croire que rien ne pourrait remplacer l’enseignement d'un maître si remarquable. Après tout, il ne s'agissait pas de lui confier l'éducation de lenfant : les écoles des grammairiens n'étaient pas des internats ; les élèves n’y venaient que pour les heures de classe, comme nous dirions; souvent même le pédagogue qui les y accompagnait ne les quittait à aucun moment : Quintilien (Inst. orat., 1, 2, 5) recommande de choisir pour cette mission un ami qui soit un homme sérieux, ou, à défaut d’un ami, un affranchi fidèle.
Il est difficile de démêler aujourd’hui quelle part revient à Palaemon dans la formation intellectuelle de Perse. On devait sentir bien vite le charlatan chez cet homme qui exploitait ses dons naturels comme il faisait valoir ses domaines ou achalandait ses boutiques, et c'était assez pour éloigner la sympathie d’une âme délicate et sincère. Ce qui est certain, c’est que les satires ne lui accordent pas le moindre souvenir (1). Pourtant Perse a dù prendre, sous sa direction, l’habitude de lire les poètes avec cette attention minutieuse que les grammairiens donnaient aux moindres détails de l'expression et aux figures de toute sorte (2), et acquérir ainsi la conviction que la poésie est, avant tout, un art très savant dont une étude patiente peut s’assimiler les procédés. Il a dü s'initier aussi, grâce à la science de ce métricien, à toutes les lois de la versification. Mais surtout, dans cette école où l’on expliquait presque exclusivement Térence, Horace et Virgile, il a appris à chercher très haut ses modèles. Le premier poème qu’il a paraphrasé en prose (3), c’est, je pense, l'Énéide, et c’est Virgile encore que Palaemon devait proposer à l’imitation de ses élèves pour leur enseigner à « peindre un bois sacré ou à faire l’éloge de la grasse campagne » (4) dans ces morceaux descriptifs et ces petits récits qui étaient alors pour les jeunes Romains, les premiers exer-
(1) Cf. Fr. Plessis : La poésie latine, p. 535. (2) Cf. Quintilien : Inst. orat., 1, 8, 16.
(3) Ibid., 1, 9, 2.
(4) Perse : Sal., 1, 70-71.
cices de composition (1). Ainsi le goùt de Perse a pu se former de bonne heure au sentiment de lexpression pittoresque, s’armer contre la séduction du joli, et se tenir en garde contre l'élégance facile d'Ovide et de son école. Plus d’une fois, sans doute, les œuvres de Térence et d’Horace ont fourni les sentences, les chries, les éthologies, qu'il a dù apprendre eu rédiger (2), et dès lors, adolescent grave, il a pu se sentir atliré vers la poésie morale. Il est probable, en tout cas, que ses premiers essais poétiques datent de cette époque (3). Ne fut-il point choqué parfois du mépris brutal sous lequel Palaemon écrasait les œuvres des vieux écrivains et de leurs imitateurs ? Je ne sais ; on pourrait même voir, dans un passage d'interprétation malaisée (Sat., 1, 76-78), un souvenir direct des boutades de Palaemon, si réellement Perse, dans ces trois vers, a voulu railler les archaïsants : mais la maigreur d’Accius et les grands mots de Pacuvius avaient déjà excité la verve de Lucilius et celle d’Horace (4).
PERSE CHEZ LE RHÉTEUR. VERGINIUS FLAVUS ET LA RHÉTORIQUE A ROME SOUS LES PREMIERS EMPEREURS.
Les leçons du grammairien n'étaient alors qu'une préparation à celles du rhéteur, considérées comme le degré supérieur de l’enseignement. Mais, de ce Verginius Flavus qui fut le maitre de rhétorique de Perse (5), nous ne savons que fort peu de choses. Le chapitre que Suétone lui consacrait dans son de rhetoribus est perdu (6). Tacite nous apprend (Ann., 15,71) que sa haute réputation d’éloquence et l’action qu’il avait prise sur les jeunes gens lui attirèrent la haïne de Néron : il fut impliqué dans la conjuration de Pison et banni en même
) Quintiliens: Instoral:, 159, 6S1ch0, 41-38 ) Quint : Inst. orat., 1, 9, 3. Cf. Lejay, Satires d’'Horace, Introd., p. XX. ) V. Vita Persü, 8 : Scripserat in pueritia Flaccus, etc. Cf. infr., p. 39. À V. Lucilius, 148, 348, 384, 794, 597, 605, 653, 875, 876 (Marx) ; Horace : ., 1, 10, 53 ; Ep., à, 1, 56 ; cf. Ars poet., 97. . Vila, 4: studuit. apud rhetorem Verginium Flauum.
) V. index du De grammaticis et rhetoribus (Reifferscheid, p. 99).
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temps que Musonius Rufus (65 ap. J.-C.) (4). Il est tout à l'honneur de Verginius Flavus que son nom soit ainsi rapproché du nom de Musonius, ce stoïcien que Tacite peut trouver naïf lorsqu'il le montre (Hist., 3, 81) adressant un sermon philosophique aux soldats d’Antonius Primus, mais dont la noblesse morale, encore sensible dans les entretiens et les propos qu’on nous a conservés de lui (2), est attestée par Épictète (3) el a été célébrée par Pline le Jeune (Epist. 3, 11, 5). On peut donc croire que Verginius Flavus était fort supérieur par le caractère à Remmius Palaemon. Mais nous n'avons aujourd'hui aucun moyen de nous faire une idée de son éloquence, et il ne nous est guère mieux connu comme professeur. Il avait composé un traité de rhétorique ; Quintilien, à qui nous devons ce renseignement (Inst. orat., 3, 1, 21), dit (7, 4, 40) que l'ouvrage était purement technique ; il lui accorde une grande autorité, bien qu’il le trouve incomplet sur une question importante, celle-de la qualité dans les causes (ibid.), et qu’il y signale même une erreur (4, 1, 23) : Flavus, interprétant mal un précepte de Théodore, aurait adressé à ce rhéteur un reproche sans fondement. Mais ces réserves sur quelques détails du livre n’ôtent rien à son estime pour l’auteur, dont, à l’occasion, il cite l'avis sur des questions controversées (3, 6, 45 ; 7, 4, 24). C'est Quintilien encore qui nous a conservé un bon mot de Flavus (41,3, 126) : celui-ci, voyant un de ses confrères qui, en parlant, allait el venait sans cesse,
(1) H. Lehmann (zur Erklärung der Satiren des Persius. Philologus 6 (1851) p. 432) en conclut que l’enseignement de Verginius Flavus avait des tendances républicaines et a pu agir dans ce sens sur Perse. Mais c’est faire dire à Tacite plus qu'il ne dit. D'autre part Lehmann (ibid.) infère d’un passage de Perse (Sal., 3, 44 et suiv.) que Verginius marquait ses sentiments républicains dans le choix de ses sujets puisqu'il proposait comme matière à développer les dernières paroles de Caton : mais Perse, dans ces vers, ne parle pas en son propre nom ; et si on veut, malgré tout, appliquer le passage à Verginius Flavus, ne faut-il pas admettre que son ancien élève l'appelle non sanus magister ? Comment concilier ce manque de respect avec
l'hypothèse d’une forte influence que Verginius aurait exercée sur Perse ?
V. infr., p. 21, ce qu'on peut retenir de la remarque de Lehmann.
(2) V. O. Hense : C. Musonii Rufi reliquiae, Leipzig, 1905.
(3) Épictète avait suivi les leçons de Musonius et parle souvent de lui. V. Epicteli dissertal., éd. Schenkl (Leipzig, 1898), index, au mot Pos.
demanda « combien il avait déclamé de milles (quot milia passuum declamasset). » Remmius Palaemon avait la dent plus dure.
Nous pouvons donc accorder à Verginius Flavus de l’éloquence, du savoir, de l'urbanité. Mais quel était l'esprit de son enseignement ? Sans doute Quintilien lui serait moins favorable s’il avait été grand admirateur de toutes les nouveautés et si, par exemple, il avait encouragé ses élèves à imiter la manière déjà célèbre de Sénèque, dont, aussi bien, l'éclat ne devait jamais éblouir Perse (1). Faut-il croire qu'il était plutôt attaché à la tradition de l’école attique, qui vivait encore, d’une vie un peu précaire, en attendant la revanche que le IE siècle lui préparait ? Les idées littéraires de Perse, telles que nous les dégagerons de sa première satire, et ses procédés de style n’ont que des rapports lointains avec.les principes et la pratique de cette école ; etil serait surprenant que Quintilien, qui a repris contre les Atticistes de Rome la plupart des arguments développés dans l’Orator et le Brutus (Inst. orat., 12, 10, 14 et suiv.), eût si bien traité un partisan déterminé de Calvus et de Pollion. Nous sommes conduits à Supposer que Verginius Flavus était, comme Quintilien, un ennemi de tout excès ; qu’il proscrivait l'emploi d’un style hérissé d’archaïsmes, sec, nu, rude à l'oreille, aussi bien que le goût immodéré des mots nouveaux, des phrases chatoyantes et perpétuellement aiguisées en éraits, des rythmes chantants et sautillants ; qu’il voulait former des orateurs et des écrivains sachant allier la force et l'éclat, la mâle sonorité et l’harmonie. Si c'était bien là son idéal, je ne sais s’il ne trouva qu’à louer dans les vers de son ancien élève, mais il fut satisfait, je pense, de l'entendre railler le style énervé dont les poètes et les orateurs du temps chatouillaient (2), pour ainsi dire, le public.
Si, touchant les idées et les goûts littéraires de Verginius Flavus, nous en sommes réduits aux hypothèses, nous pouvons affirmer qu'il pratiquait la méthode déjà traditionnelle dans les écoles. Chez lui, comme ailleurs, les adolescents mettaient en œuvre, dans des suasoires et des controverses mille fois traitées, les lieux communs que le
(1) Vita Persii, 5: sero cognouit et Senecam, sed non ut caperetur eius ingenio.
. (2) Sénèque le Père: Contr.,1, 1, 25 : schema quod uulnerat, non quod tilillat. Cf. Perse, 1, 21.
ESSAI SUR PERSE 15 grammairien leur avait appris à développer : en effet, on ne s’attachait point, dans les déclamations, à trouver des idées nouvelles ni à construire une argumentation solide dont toutes les parties fussent fortement enchainées et où chaque développement fût mesuré dans son étendue d'après son degré d'importance (1) ; il s’agissait non pas de convaincre, mais de plaire (2); un langage qui n’eût parlé qu’à la raison des auditeurs eût semblé ennuyeux. Ce n’est point qu’on se contentât, sur le fond même du sujet, de simples indications : on s’en occupait, au contraire, longuement, tout au moins dans les controverses (3), mais c'était pour le parer de fraifs brillants, pour y distinguer quelques-unes de ces questions où les rhéteurs faisaient valoir leur subtilité bien plutôt que leur connaissance du droit, ou pour y chercher prétexte à imaginer des couleurs ingénieuses. Et on saisissait bien vite la moindre occasion d'introduire ces descriptions, ces lieux communs moraux, ces exemples mythologiques et historiques, ces prosopopées, ces apostrophes où le jeune orateur essayait de faire briller son talent. Quel triomphe s’il pouvait peindre, à grand renfort de souvenirs de Virgile (4), les variations de l'atmosphère, l'Océan, une tempête, un incendie, une bataille (5), développer à perte de vue des considérations sur les caprices de la fortune, sur les inconvénients de la richesse et les avantages de la pauvreté, sur la décadence des mœæurs (6), évoquer pathétiquement le festin de Thyeste, l’humble
(1) Sén.: Contr. praef., 9, 1 : qui declamationem parat... argumentationes, quia molestae sunt et minimum habent floris, relinquit. — Cf. Ed. Norden : Die antike Kunstprosa (Leipzig, 1898), p. 273 et H. Bornecque : Les déclamations el les déclamateurs d'après Sénèque le Père, Lille 1902, p. 90 et suiv.
(2) 1bid.: scribit non ut uincat sed ut placeat. Cf. H. Bornecque : ouvrage cité, p. 125.
(3) Dans les suasoires, on pouvait se donner une liberté complète. Sénè-
que le Père nous dit (Contr., 2, à, 12) qu'Ovide traitait les suasoires plus volontiers que les controverses, parce que foule argumentation lui élail à charge (molesta illi erat omnis argumentatio).
* (4) Dès l'époque d’Auguste, les rhéteurs avaient pris l'habitude de copier les descriptions de Virgile(v. par ex. Sénèque le Père : Contr., 7,1, 27 : Suas,
(5) Sén.: Suas., 3, 1 ; 1, 1, 2, 4 ; Conir., 7, 1, 4,10 ; 8, 6, à ; 2, 1, 12; , 1, 10.
(6) Sén.: Contr., 1,1, 3; 1,1,5; 1, 1, 10 ; 1, S 16002, 1, 12 1 res uiv:, 5, 1,1; Suas., à, 3. — Contr., ?, 1, 10-14; 2, 1, 25 et ROLE ROM END OL
naissance de Servius, la chasteté de Lucrèce et de Virginie, Marius sur les ruines de Carthage (1). Ce n’était pas seulement dans les suasoires, dont les sujets mettaient en scène des personnages historiques, que s'étalaient des morceaux de ce genre ; ils ne tenaient guère moins de place dans les controverses; et peu importait, alors, que la digression fit, par le luxe des images, par les grands noms prononcés ou par le caractère solennel des réflexions, un contraste ridicule avec les intérêts particuliers et médiocres qui étaient débattus (2); on peut dire même que, plus le rapprochement était forcé, plus lauditoire l’admirait comme une trouvaille. La plupart des maitres donnaient euxmêmes l'exemple. Mais ils étaient attentifs, surtout, au détail de lexpression : c’est là que l’adolescent appelait à son secours tous ses souvenirs; il cherchait à utiliser, presque toujours en forçant l'effet, les figures qu’on lui avait fait admirer chez les auteurs, en particulier les antithèses et les métaphores; les idées les moins justes et les plus banales trouvaient accueil auprès de lui s'il pouvait, les ramassant en de brèves formules, leur faire prendre un air de vigueur : c’est alors surtout qu'il tendait tous les ressorts de son esprit, car il savait que la renommée portait souvent au fond des provinces les traits dont la forme avait paru piquante et neuve (3). Qu'elle manquât de naturel, on ne s’en mettait point en peine; on acceptait mème que l'effort … y demeurât visible, si le tour de force était réussi, et qu’elle sentit la gageure, si le pari était gagné : car, pour les hommes de ce temps, comme plus tard pour nos précieux, la surprise faisait une bonne partie du plaisir littéraire (4). Chacun de ces traits célèbres devenait le
8 1,832 12121, 201, 6650, 57520, L6t RICA SE 1. Cf. Morawski : De rhetoribus latinis observaliones, Cracovie, 1892, p. 12 et suiv.
(1) Sén.: Contr., 1,1, 88 ; 1, 6, 4 ; 2, 1, 5. Cf. E. Norden, die antike Kunst- . pro$a, p. 285. — Contr., 1,5, 31(CF.-6,8, 1) 51, 1,3 et.5:
(2) V. E. Norden : cité, p. 275 et suiv:
(3) V. Dial. de orat., 20.
(4) Pline: Epist.. 9, 26, 4 : sunt maxime mirabilia quae maxime insperata, maxime periculosa. Cf. Quint.: Inst. orat., 8, prooem. 31 : quaerunt aliquid.… inopinaltum. — Fronton : Ad Caesarem, 4, 3, p. 63. Naber : paucissima insperata atque inopinala uerba. V. H. Peter, der Brief in der rôm. Literatur (in Abhandlungen der philologisch - historischen Classe der Kôüniglich Sächsischen Gesellschaft der Wissenschaften XX3, 1908, p. 125) et E. Norden : ouvr. cit., p. 282 et suiv.
point de départ d’une sorte de concours : on le reprenait dans toutes les écoles en tâchant de l’aiguiser et de l’abréger encore, jusqu’à en faire, parfois, une véritable devinette (1). Les jeunes gens ne se contentaient point, dans cette poursuite de l'effet, d’imiter les déclamateurs en vogue ; il leur arrivait souvent de condenser la prose ou les vers des grands écrivains, et, aussi, de les délayer, car on avait trouvé le secret d'unir la prolixité à la concision ; il suffisait pour cela de reprendre plusieurs fois de suite la même idée en une série de phrases brèves (2). Et n’y avait-il pas les digressions, où toutes les manières d’amplilier élaient reçues et où le jeune homme pouvait mettre à contribution les auteurs les plus différents ? Tout, alors, Jui élait bon pour solliciter ses facultés d'invention verbale. D'une manière générale, on croyait que « plus on à eu de modèles sous les yeux, plus on fait de progrès en l’art de bien dire » (3) ; on se souciait peu quele style y perdit en tenue s’il y gagnait en éclat. Aussi bien, on ne s'embarrassait plus guère de la distinction des genres; les limites s’elfaçaient entre l’éloquence, l’histoire, la poésie (4); et, dans les descriptions surtout, le jeune orateur ne se faisait aucun scrupule de laisser apparaitre les «membres » de ses poètes familiers.
On peut admettre que Flavus apportait dans l'application de celte méthode plus de mesure que ne le faisaient la plupart de ses confrères ; mais la méthode elle-même, on l’a bien souvent montré, était fâcheuse. Il n’y avait peut-être pas grand mal à proposer aux jeunes gens des matières rebaltues et à ne leur demander, pour le fond, aucune originalité ; car enfin le conseil de Boileau, «avant donc que d'écrire, apprenez à penser », est d'une application difficile en pédagogie; on est bien obligé d'exercer d'abord les élèves à meltre en ordre el à exprimer les idées d’autrur ; si on réclamait d'eux un effort d’invention vraiment personnel, on risquerait trop souvent de ne rien obtenir
(1) V. des exemples du procédé chez Sénèque le Père : Contr.,1,5,9;1,8,9; 1,8,15/:2,:1,99; 9, 2,8; 7, à, 9; 9,2, 29: 10, 4, 19, etc. Cf. Boissier : Taciles, (Paris, 1908), p. 226.
(2) V. par ex. Sén.: Contr., 9, 5, 17.
(3) Sén.: Contr., 1, praef. 6 : « plura exempla inspecta sunt, plus in eloquentiam proficitur. »
. (4) V. Dial. de orat., 20. Cf. Morawski : De rheloribus, etc., p. 6 et suiv.
LA
ou de ne trouver, dans la plupart des compositions, que des sottises. Mais les sujets, ceux des controverses surtout, n'étaient pas bien choisis ; qui ne sait que, au lieu d’être simples et de faire appel au bon sens, ils étaient presque toujours d’une choquante invraisemblance ? A lire les échantillons que nous en ont conservés le recueil de Sénèque le Père, l’/nstitulio oratoria de Quintilien, les déclamations mises sous le nom de ce dernier et celles de Ca! purnius Flaccus, on les prendrait souvent pour le résumé de quelque nouvelle bien romanesque. de quelque gros drame bien noir, parfois même de quelque conte gras. Il y avait là un grave danger pour la formation du jugement et du goût. D'autre part, c'était rabaisser singulièrement la valeur des connaissances humaines et des chefs-d’œuvre de l'esprit que d’en faire l'arsenal ou, pour micux dire, le magasin d'accessoires de la rhétorique; or telle élait la tendance générale : le sage Quintilien lui-même n’y échappera pas enlièrement(1). Science, philosophie, histoire, créations des poèles, tout cela semblait n’exister que pour fournir de jolies phrases à de beaux parleurs, de même que, au XVII sièclé quand sévit chez nous la mode des poèmes didacliques, des versilicateurs ingénieux ct froids ne voyaient en loutes choses qu'une «admirable malière à mettre en vers français ». Qu’on se rappelle, si on veut un exemple, ce que devient, entre les mains d'un Valère Maxime, l'histoire adaptée aux besoins de la rhétorique. Et que dire des conséquences de ladmiralion mutuelle dans ces écoles où chaque élève à son tour entendait applaudir par des camarades complaisants les essais de sa jeune éloquence ? (2) Souvent même, pour rendre le triomphe plus complet, parents et amis venaient grossir l'auditoire (3). Comment un adolescent doué de quelque facilité se füt-il imposé l'effort de penser et de parler jusle, quand il lui était si aisé de faire acclamer, en mettant au pillage rhéteurs et écrivains, des antithèses bien balancées, des apostrophes pathétiques, des morceaux cousus de banalilés, mais s’achevant sur un trait brillant, comme ces airs de
(1) Cette tendance est déjà très sensible chez Cicéron, mais à une époque où l’éducation oratoire n’était donnée qu'aux futurs avocats et ne se prolongeait guère.
RNA OuINE-MNSAOIA LAS MONTE
(3) V. Perse : 3, 47. Cf. Juv., 7, 166.
ESSAI SUR PERSE 19 bravoure de lancien opéra italien où le chanteur donnait pour finir son plus grand effet vocal? (1)
La méthode, en dépit de tous ses dangers, avait, pour les esprits vigoureux, un avantage : ceux-ci cherchaient récllement, dès l'école, à atteimdre dans l'expression des idées le plus haut degré de force et de concision; ils s’en faisaient une habitude; et quand, plus tard, muüris par la réflexion et par l'expérience de la vie, ils avaient enfin quelque chose à dire, ils trouvaient ces phrases, riches de signification sous une forme condensée, qui donnent tant de prix aux belles œuvres de l’époque impériale.
Il ne nous sera pas difficile de reconnaitre dans les satires de Perse la marque de celte éducalion si parliculière. Je voudrais faire remarquer dès maintenant que, s’il n’y trouva point la nourriture morale dont sa gravité précoce cùt été avide, elle lui apporta, pourrait on dire, l'écho multiplié des réflexions chagrines que son enfance avait dù surprendre plus d’une fois. La censure du présent élait un des lieux communs le plus fréquemment développés chez le rhéteur : on parlait de ce siècle «regorgeant de crimes inouïs» (2); si un fils accusé de parricide avait été absous, c'élait, disait-on, parce que les juges avaient été indulgents aux mœurs de l'époque (3); on opposail Ja simplicité et la chasteté des femmes d'autrefois au luxe et à la dépravation des femmes de ce temps(4). Un des thèmes favoris de l’école, l'éloge de la pauvreté (5), fournissait aussi une belle occasion de fulminer contre les vices que l’amour des richesses a fait nailre ou qu'il a développés. Depuis longtemps, les historiens affirmaient que Îles premiers signes de la décadence dalaient pour Rome du jour où la conquête de la Grèce et de l'Orient avait éveillé chez ses citoyens le goût du luxe. La rhélorique pouvait reconnaitre son bien dans cette thèse, car, si l'habitude de parer le bon vieux temps de toutes les vertus et de gémir sur la décadence des mœurs semble aussi ancienne
(1) V. Morawski : De rhetoribus, etc., p. 4.
(2) Sénèque le Père : Contr., 1, 7,5: Hoc prorsus fabulosum repleto sceleribus nouis saeculo deerat.
. (8) Sén.: Contr. excerpta, 3, 2? : saeculo pepercerunt.
14) Sén.: Contr.;1,2,-20 ; 2,5, 7; 2,7, 1.et7.
(5) V. supr., p. 15 et note 6.
20 F. VILLENEUVE que la littérature elle-même, c'était probablement la sophistique grecque qui avait fait, du parallèle entre la richesse et la pauvreté, un lieu commun; et nous pouvons inférer du plaidoyer de Pénia, dans le Plutus d'Aristophane, qu'on célébrait volontiers la pauvreté comme la source de tout bien et de toute vertu, ce qui devait conduire à dénoncer la richesse comme une cause de malheur et de corruption. Ce thème, s'il faisait reparaitre trop souvent, chez les déclamateurs latins, la cabane de Romulus, les grands généraux d'autrefois «pris à la charrue» (1), et le Capitole d'aujourd'hui, tout couvert d'or, était trailé parfois avec une précision dans le blâme et une àpreté de ton que n’eùt point désavouées un auteur satirique : tel est le morceau (2) où Labienus, dans la controverse célèbre dite des mendici debilitati, soutenant la cause de l’homme qui estropiait les enfants exposés, puis les obligeait à mendier, le défendit « par l'exemple. des grands seigneurs qui n'avaient pas plus que lui le respect de l'humanité, qui entassaient les esclaves dans leurs maisons, qui les mutilaient pour les faire servir à leurs plaisirs, qui, «n'étant pas hommes eux-mêmes, voulaient empêcher les autres de l’être » (3) ; il parla aussi des riches « qui circonviennent l'esprit simple des jeunes gens malheureux ct jettent à l’école du gladiateur les hommes les plus beaux, les plus propres au métier des armes. » Je sais bien que Labienus passait « pour déchirer toutes les classes et tous les hommes » et pour n'avoir point, malgré le retour de la paix civile, «dépouillé l'esprit pompéien (4)». Il n'en est pas moins vrai que le souvenir de son éloquence vécut longtemps dans les écoles. Perse devait goûter en elle l’énergie des attaques et la verdeur du langage. Ses sentiments de Romain et ses instincts d'homme libre purent s'exalter aussi, dans les exercices oratoires, à l'évocation des grands noms et des grandes choses de l’époque républicaine. Mais, comme je le ferai voir, rien dans ce que nous savons de lui, rien non plus dans son œuvre ne nous autorise à lui prêter des opinions nettement
(1) C’est le thème ili ab aratro; v. Sén.: Contr., 1, 6, 4: cf. Morawski : ouvrage cité, p. 18 et suiv.
(2) Sén.: Contr., 10, 4, 17-18. :
(3) Boissier : L'opposition sous les Césars, p. 94.
(4) Sén.: Contr., 10, praef. 5.
ESSAI SUR PERSE 21 hostiles au régime impérial. Je ne doute point qu’il n'ait égorgé de bon cœur, avec tous ses camarades (1), ce tyran qu'il devait livrer plus tard, dans un morceau bien connu (Sat., 3, 35-43), à un châtiment moins banal; mais cela, on le sait, ne tirait pas à conséquence aux yeux du maitre de Rome qui ne consentait point, ordinairement (2), à reconnaitre un frère en ce personnage purement grec. Et pourtant celte glorilicalion de l'assassinat politique ne fut pas sans danger à une époque où la conspiration paraissait aux opposants un moyen normal d'élever au pouvoir l’empereur de leur choix.
Enfin, si nous ne pouvons rien dire de l’éloquence de Verginius Flavus et de l'accent que prenaient dans ses propres déclamations les lieux communs où ses idées et ses sentiments personnels se laissaient deviner, nous ne devons pas oublier que son enseignement, à la longue, devint suspect à Néron (3); c'est donc qu'il passait pour ne point former des volupltueux et des sceptiques, prêts à admirer toutes les fantaisies de l’esthète impérial. Mais Perse, qui fut l'élève de Flavus sous Claude et pendant peu de temps, ne semble pas avoir compté l'influence de ce maitre pour une part considérable dans sa formation morale; sans cela il n’eùt pas négligé de lui payer sa dette par quelque vers reconnaissant lorsque, dans sa cinquième salire (v. 34-35), 1l nous parle dé son adolescence encore incertaine au carrefour de la vie. Et ne nous laisse-t-il pas entendre qu’il se sentait fort mal préparé à choisir sa voie au moment où il prit la toge virile et que sa liberté nouvelle lui fit peur ? C'était beaucoup cependant qu’il n’en fût pas enivré. Je gagcrais qu'il ne s’égara pas souvent dans ces rues de Subure dont l'accès lui était maintenant permis (Sat., 5, 32-33). Ce n’est point que, malgré la modestie virginale dont le loue son biographe, il dût baisser les yeux, dans ce quartier des plaisirs faciles, avec la pudeur craintive et elfarouchée d’une âme absolument ignorante. On doit supposer que sa mère etles amis qui s’occupaient avec elle
(1) V. Juv., 7, 151 : Cum perimit saeuos classis numerosa tyrannos.
(2) Nous lisons pourtant chez Dion, 59, 20, que Secundus Carinas fut exilé sous Caligula pour avoir déclamé contre la tyrannie dans un exercice d'école. Cf. René Waltz: Vie de Sénèque, Paris 1909, p. 62, n. 1. Sur le tyrannicide, cf. Sénèque : De benef., 7, 19.
(3) Cf. supr., p. 13.
de l'enfant furent attentifs à ne laisser approcher de lui que des jeunes gens irréprochables dans leurs mœurs et leurs propos; mais, outre que, dans Pécole du grammairien et dans celle du rhéteur, une surveillance de tous les instants n’était guère possible, l’enseignement n’allait point sans apporter des révélations de toute sorte. Quintilien juge nécessaire de rappeler aux grammairiens qu'ils ne doivent faire étudier à leurs plus jeunes élèves que des œuvres où la décence ne soit jamais blessée (Inst. orat., 1, 8, 4 et suiv.) : c’est sans doute que le conseil. n'élait pas superflu ; lui-même permet que l’on commente devant les élèves plus âgés les lyriques, les élégiaques et surtout les comiques, si uliles pour enseigner la psychologie au futur orateur (Inst. orat. 1, 8, 7; 10, 1, 69 et suiv.). Palacmon, qui expliquait Horace et Térence, était homme à se mettre fort à son aise lorsqu'il rencôntrait des vers trop passionnés, des plaisanteries lestes ou des peintures sans voile. Chez Ile rhéteur, il était encore plus difficile aux jeunes gens de conserver lignorance du mal. Les controverses roulaient souvent sur des affaires d’adultère et de viol, et transportaient parfois les auditeurs dans les plus mauvais lieux. Mème si le maitre, ménageant la pudeur de ses élèves, évitait les matières par trop choquantes, le monde factice des déclamations n’en restait pas: moins peuplé de tyrans cruels, de marâtres empoisonneuses, de pères injustes, de fils parricides ou accusés de l'être. C'était assez pour donner, avant toute expérience, à un adolescent d'esprit réfléchi et de sensibilité délicate, le sentiment que l’homme west pas bon, et pour lui mettre dans l’âme une certaine défiance devant la vie. Si donc il est peu vraisemblable que Perse, après avoir déposé la prétexte et consacré sa bulle aux dieux lares (Sat., 5, 30-31), soit allé d’une manière entièrement spontanée, comme 1l semble nous le dire (ibid. 36), chercher les leçons de la sagesse, je ne suis pas surpris qu'il n’ait éprouvé aucune impalience ni même aucune envie de se jeter dans les plaisirs du monde. Ilne dut pas songer non plus à poursuivre son éducation oratoire pour aborder le barreau et s'élever ensuite aux honneurs ou aux charges lucratives dont l'accès était ouvert à son rang. Sa fortune suffisait à ses goûts, son âme était au-dessus de toute ambition vulgaire, et, d'autre part, il n'avait point cette énergie inquiète, ce besoin de vivre avec «intensité » qui fait les hommes d'action. Porté dès lors vers la contemplation et le travail littéraire, il aurait pu vieillir, comme
ESSAI SUR PERSE 23 beaucoup d’autres, dans les exercices oratoires. Mais déjà peut-être ce qu'il y avait en lui de vie intérieure lui en avait fait sentir le néant, et, plus tard, il sut les railler avec finesse : « Souvent, je m'en souviens, fait-il dire à un de ses personnages, dans mon enfance, je me frottais les yeux d'huile, si je ne voulais point, à Caton prèt à mourir, débiter des paroles sublimes, qu’eût beaucoup louées un maitre peu sage el que mon père, avec un cortège d'amis, eùt écoutées tout en sueur (Sat., 3, 44-47). » L'expression, selon la coutume de Perse, n’est point parfaitement claire, mais ces «paroles sublimes » débitées à Caton semblent bien être une suasoire que l’adolescent avait à composer, puis à apprendre par cœur pour la réciter à l'école du rhéleur ou du grammairien. Perse à compris ce qu’il y avait de ridicule à transformer ainsi en orateurs de simples écoliers ou, pour rappeler une expression de Pétronc (Satiricon, 4, 2) des «enfants qui n'avaicnt pas fini de naître» (cloquentiam.... pucris induunt adhuc nascentibus). Je n'ose affirmer cependant qu'il ait cu, dès sa quatorzième année, pareille clairvoyance et qu’il soit demeuré insensible aux louanges de son maitre où aux acclamations des assistants : après tout, comme il le reconnait lui-même, il n’était pas de pierre Sat., 1, 47). Ou bien faut-il croire qu'il avait cu Ie sentiment de réussir assez mal dans les composilions de ce genre ? cela est possible, car, vraisemblablement, la facilité lui fit toujours défaut et il devait y avoir, mème dans ses travaux d'écolier, quelque chose de tourmenté. D'autre part, adolescent réservé et timide, ne se sentait-il pas mal à l'aise lorsqu'il lui fallait débiter devant son maitre et ses camarades ce qu'il avait écrit? En tout cas, la vanité qu'il avait pu concevoir sous la caresse d'éloges plus où moins intéressés lui sembla, je pense, bien puérile lorsqu'il co aut l'orgucil du jeune philosophe.
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