LE CHANGEMENT
C’est pourtant une illusion, Ce dépeuplement brusque de notre conscience n’atteint que le monde extérieur, et avec lui ces épreuves fragmentaires du temps, qui sont liées à tel ou tel événement, au chant d’un oisèau, à la parole d’un homme, au heurt d’une vague sur le rocher. Mais si la durée nous est plus sensible encore dans cette attente, dans ce recueillement de la mer qui cesse un instant de bruire, c’est qu’à ce moment nous apercevons le battement du sang dans nos artères, le jeu ordinairement masqué de nos muscles et de nos membres, la contraction de nos viscères, toute cette vie secrète et confuse de notre corps, une sorte d'émotion qui est le prélude du rêve; la conscience n’est pas vide, mais baignée d’une sensibilité obscure qui se déploie enfin, et ce changement ténu de l’âme éveille une pensée du temps plus stable, plus profonde, et que nous croyons plus intérieure. Il nous semble plus pur, il semble plus aigu, il nous atteint et nous pénètre, comme la lame d’un rasoir dont nous sentons, tout à coup, qu’elle nous a coupés profondément. Mais il est toujours lié au changement.
Or, quand nous réfléchissons au changement, nous sommes surpris de trouver cette pensée si confuse et faite de tant d’autres : prenons simplement un corps qui se meut, par exemple ce crayon. Je le déplace; je ne le vois jamais que dans une seule position; les divers états de son mouvement ne me sont aucunement donnés ensemble, je ne les compare pas, seulement ma sensation est trouble dans l'intervalle et ne se précise qu'aux deux termes. D’autre part, je sais qu’il y a eu mouvement, je retrace par l'imagination la trajectoire suivie, et j’interprète en pensée cette trajectoire comme le signe d’un mouvement. Mais celui-ci ne m'est pas donné directement, comme chose sensible. Il n’est présent dans ma pensée que par symbole, comme j’aperçois la pluie sous les lignes obliques qui raient le ciel, dans un dessin, ou la mer dans les sinuosités des bas-reliefs phéniciens. Parfois l’expérience elle-même dessine les trajectoires, comme celles des étoiles filantes. Mais ces trajectoires sont un fait présent que j’interprète. Ce n’est pas de cette perception que je puis extraire le temps, mais c’est par le temps que je la transpose en mouvement.
Maintenant je regarderai cette plante. En peu de jours des feuilles nouvelles ont paru sur sa tige, et la couleur des anciennes s’est assombrie. Diraï-je qu’en cette perception le temps m'est sensible? Non, car j'interprète la naissance de ce rameau, la durée ne m'en est connue qu’abstraitement; je sais qu’un temps s’est écoulé, et qu’un changement a eu lieu. Mais cela n’est qu’un savoir.
Nous nous heurtons ici à une difficulté qui a tourmenté saint Augustin. Tout ce qui est done en nous nous est présent. Comment de ce présent perpétuel extraire l’ordre temporel des choses ?
Le thème fondamental du changement est mêlé de connaissance et d’ignorance. C’est la reconnaissance d’une chose, avec l’étonnement de quelque chose qui est en elle nouveau. C’est le sentiment d’une identité qui persiste à travers des formes différentes et méconnaissables. Mais cette identité numérique n’est rien d’autre que le sentiment de la durée, elle lui est équivalente; car sans lui, elle ne se distinguerait pas de l'identité spécifique. Ainsi dans l’image la plus fruste du changement se mêlent un sentiment de familiarité et d’assentiment, un élément d’étrangeté et d’étonnement.
Nous ne pouvons ni définir, ni même décrire cette sensation de reconnaissance, par laquelle une image apparaît semblable à elle-même en des circonstances différentes, car nous atteindrions l’ensemble des affections et des émotions qui lui sont liées, et non pas elle. Et nous ne pouvons y voir un élan de l’esprit vers le monde comme si nous voulions transposer cette pensée d’Aristote que l’âme seule étant capable de nombrer, le temps est quelque chose qui vient de l’âme. C’est par figure que nous lui attribuons de reconnaître les choses, mais, en réalité, c’est elles-mêmes qui se retrouvent dans leur apparence actuelle. C’est la lumière d’hier qui s'aperçoit et se ravive en celle d’aujourd’hui, c’est tout ce paysage terrestre où nous vivons qui reprend chaque jour contact avec lui-même, qui éprouve et qui nous révèle ce qu’il a de durable. Et l’expérience immédiate du temps est celle de ce racinement des choses visibles en elles-mêmes.
Elle en est au moins la trame, et la chaîne est dans le sentiment de nouveauté, dans le dépaysement que nous éprouvons devant le monde sensible. Nous sera-t-il plus facile de le décrire? A peine.
C’est d’abord une sorte d’assombrissement de la perception; la surface en est trouble. Nous cherchons à fixer l’objet dans son apparence individuelle et précise, mais seuls les traits essentiels nous restent perceptibles, comme les rais d’une roue s’entremêlent et se confondent à nos yeux, tandis que la jante reste semblable à elle-même dans le mouvement le plus rapide. Ainsi, dans tout changement quelque chose nous échappe, que nous ne pouvons plus désormais que désigner abstraitement. Il y a dans le devenir quelque chose que nous ne saurions percevoir d’une manière adéquate.
C’est pourquoi, dans l’image même que nous reconnaissons, quelque chose nous surprend et nous déçoit. Le sentiment de la durée n’est rien d’autre que cet étonnement devant le déclin de la perception sensible en sa permanence même. Il est fait de cette solitude du présent, de cet égarement, de cette détresse, de cette inquiétude qui n’est pas, à vrai dire, ajustée par nous aux images, mais qui adhère naturellement à elles. Qu'importe ici que toute émotion soit liée à un trouble corporel; toute vision l’est aussi à un phénomène rétinien, tout son à une excitation de l'oreille. Cet élément est le seul élément vraiment spontané de la conscience du temps, car s’il en est une représentation nue et objective, elle est éteinte dans la conscience, elle n’est plus qu’un signe obscur, qui ne se révèle à nous que par l’émotion ou le jugement qu’il évoque.
Nous n’avons parlé jusqu'ici que du temps de l’expérience prise dans son unité sensible; mais ne l’apercevons-nous pas d’une manière plus directe et plus simple dans les changements plus particuliers de certaines images, dans le cours de certains phénomènes plus fragmentaires et plus homogènes? Nous saisissons dans une courte phrase tous les mots dont elle est formée, dans une mélodie les notes qui s’enchaînent, dans le coup d’aile d’un oiseau le mouvement même, et non simplement des positions. Une étendue temporelle et une étendue spatiale se trouvent alors rassemblées en un seul devenir, ne croirons-nous pas qu’elles s’exfolient simultanément, et d’une manière simple ?
Une école psychologique allemande bien connue à mis en pleine lumière le caractère primitif de cette figure temporelle de nos images,