NATURE DU TEMPS
Le problème que nous rencontrons ici se pose d’ailleurs en termes identiques pour le nombre. Qu'est-ce que le nombre concret? est-il chose, qualité, relation? Il est tout cela.
Ainsi toute définition relationnelle du temps, que ce soit celle d’Aristote ou celle de Leïbnitz, procède de la même illusion que l’ancien adagedes pythagoriciens : « Toutes choses sont nombres »; elle néglige le problème essentiel de l'expérience temporelle. La seule valeur d’une semblable formule est de nous affirmer que le temps ne peut être objectivé conime une chose. Mais comment l'entendre ? Il est certainement un élément objectif de la perception, car nous nous accordons tous quand nous en parlons. Est-il une substance? Expression obscure. Entendonsnous par là qu’il peut être connu séparément, hors de toute autre qualité? Abstraitement, sans doute, mais il n’est qu’un mot. Intuitivement, non. Un temps vide n’est rien de réel. Mais qu’en conclure? Le type de la substance intuitive est défini pour nous par l’étendue, qui est donnée dans sa diversité homogène et simultanée : il est bien évident que le temps n’est pas une substance en ce sens purement spatial ; psychologiquement, il ne s’étend pas comme les dimensions de l’espace: la dissymétrie est certaine. Mais ce fait n’a pas de portée métaphysique. En effet, en un sens plus élevé, nous appelons substance du devenir, les grandeurs: qui nous permettent de le définir, et qui correspoüdraient peut-être à l'intuition d’un sujet surhumain. La symétrie de l’espace et du temps se rétablit ici, au moins en surface : nous pouvons parler de trajectoires. d’espace-temps comme de l’étoffe même des événements. Mais si nous. allons plus au fond, nous voyons bien que c’est là une allégorie; il ne nous reste qu’un univers de nombres, où temps, espace, masse, champ, sont de simples signes abstraits. L'idée même de substance s’évanouit.
Quel nom donner alors au temps? Métaphysiquement, nul ne peut dire comment Dieu se représente le devenir, et si la façon#dont il voit le temps ressemble à celle dont nous voyons l’espace. Physiquement, le ‘temps et l’espace sont des paramètres abstraits, comme Îla masse ou le champ, sans aucune homogénéité avec les données sensibles. Intuitivement, le temps est un aspect de l’expérience extrêmement général, que nous connaissons directement, comme la forme ou la multiplicité; nous pouvons lui donner les noms de qualité, de figure sensible. Le décrire en tant que tel est l’objet des pages qui vont suivre.
Le temps nous semble un aspect de l’expérience plus fondamental que l’espace, car si l’on peut imaginer à la rigueur une expérience non spatiale, nul n’a jamais admis qu’il pût y avoir hors de toute durée une expérience humaine. A vrai dire, cela signifie simplement que l'intuition du temps est plus générale, plus homogène que celle de l’espace. Toute expérience a quelque chose de spatial, mais il nous semble que les divers espaces ne se correspondent que par familiarité, alors que Je caractère temporel est identique dans tous les changements. C’est d’ailleurs là un préjugé.
Comme celle de l’espace, l’expérience du temps sensible prend racine dans un aspect infinitésimal de la perception, et procède par irradiation et prolongement indéfini. Mais, tandis que la première va se dépouillant et s’appauvrissant, la seconde se renouvelle et s’enrichit par son extension même. C’est ainsi que la médiation d’une mort étrangère et lointaine nous fait apercevoir, en ce qu’il a de nécessaire et de poignant,
le cheminement inévitable de tous les phénomènes, et qu’elle nous fait aussi ressentir, en chacun d’eux, dans cette zone étroite de leur présent, la destruction rejoignant la naissance. Et non avec l'esprit seul, mais avec tout notre corps et toute notre sensibilité, car « les composés symbo- ‘lisent avec les simples » et la connaissance du temps avec l'épreuve du présent. Le sentiment du temps le plus proche de nous est tissé de mémoire et d’attente, de récit et de rêve. Mais tâchons de saisir en lui l’élément le plus brut.
S 2. — Les données élémentaires. Le changement.
Dans la plus brève de nos sensations, dans le plus fuyant de nos états d'âme, quelque chote de temporel nous est révélé. Pouvonsnous préciser cet élément de durée étroite mais spontanément saisie, avant qu’il ne soit interprété ét transfiguré par la mémoire et la réflexion? Pouvons-nous séparer la notion du temps et le sentiment de la durée, en ce point du présent où tous deux s’enracinent? Nous ne le ferons que par artifice, car dans la simple conscience du présent nous éprouvons quelque chose de notre vie défunte, et l'expérience de la durée vive est liée à notre discours sur le temps. Il le faut bien d’ailleurs, pour qu’elle soit communicable. Ce que nous décrirons est donc moins une donnée primitive séparée qu’une limite idéale obtenue par resserrement et dépouillement d’une connaissance plus profonde. Mais c’est ie sort de toute sensation simple, qui pour être première dans l’ordre des faits, n’en est pas moins, dans l’ordre de la connaissance le résultat : d’une analyse.
Aristote a défini le temps comme « le nombre du mouvement suivant l'antérieur et le postérieur » et, comme il s’agit du nombre qui est sousjacent à la mesure et non de la mesure elle-même (1), cela revient à dire que le temps est cet élément mesurable du changement qui est lié à la distinction de l’avant et de l’après.
M. Bergson dit, d’autre part, que nous prenons conscience de la durée en essayant de prouver, dans toute son originalité, dans toute sa pureté individuelle, le changement même de notre âme, qu’elle n’est rien d'autre que cette épreuve, et cette adhésion à notre devenir. Le langage courant se prête à cette idée parce que, d’après lui, le temps est toujours mobile et changeant.
Ne pouvons-nous cbpedant apercevoir le temps dans l’immobilité? D'abord, il nous le semble. C’est parfois dans le vide de notre sensation que le temps se révèle, et avec sa vraie profondeur; c’est lorsque la lumière s’appesantit sur les choses créées, dans leur silence, dans leur impossibilité, étendant sur elles une sorte de stupeur et de solennité, que la conscience du temps semble se détacher, et s'approcher de nous, aussi profonde, aussi intense que la dernière vibration d’une cloche très lourde, en ce moment chargé d'émotion où elle cesse d’être un son, et.pourtant nous reste sensible, et se prolonge en nous. Comme si l’âme, immobile, et ses yeux grands ouverts, sentait en elle la procession du. temps.
(CT. Hamelin, LeWsystème. \d'Aristote, p1295.. Engén, "Phys. "IV,