LE CHANGEMENT
<t l’a rattachée en particulier au sentiment du rythme. C’est un des thèmes de la « Gestalttheorie », mais on ne voit pas qu’il y ait là beaucoup plus qu’un changement de notation : se demander si le rythme est premier var rapport à l'intuition du temps ou inversement, c’est un peu se demander si le jugement est premier par rapport au concept; ce sont des données manifestement corrélatives. Le problème n’aurait de sens que s’il y avait en nous une notion du temps pur que la sensation du rythme éveillerait, que s’il y avait une projection temporelle de l’expérence sensible, comme il y a pour certains auteurs une projection spatiale. Mais cette pensée n’est rien de réel. Cherchons simplement si notre intuition du temps des phénomènes est quelque chose de clair.
En fait, il n’en est rien. Nous croyons savoir décomposer et recomposer le changement avec ses deux composantes de temps et d'espace, mais ce n’est ka qu'une manière de parler, et nous pourrions presque dire que le temps n’est conçu que comme la différence géométrique du changement et de sa trajectoire spatiale, il en est une sorte de réquisit logique; le changement lui-même, en tant que tel, est une notion confuse, et l'argument de la flèche, illusoire quand Zénon l’applique aux concepts, enferme quelque vérité s’il porte sur les intuitions.
Cette pensée semble paradoxale, car nous parlons du temps employé par un phénomène comme d’une réalité familière, et sur laquelle nous raisonons d’une manière utile et régulière. Mais nous parlons aussi bien de notre âme; pourtant nous savons bien que nous ne la connaissons pas intuitivement.
Si nous voulions caractériser d’un mot cette synthèse de l’ancien et du nouveau qui est le propre du changement, de l’altération, et en parti- -culier du mouvement, et définir ainsi le sentiment de la durée immédiate, adhérente à nos perceptions particulières, nous le comparerions à la sensation de relief que nous yeux nous font connaître. De même que l’élément visuel est, en tant que tel, presque indéfinissable, et qu’il est bientôt dépassé, transfiguré, par un jeu silencieux de toute notre sensibilité, qu'il est comme mimé intérieurement, ainsi la durée immédiate n’est perçue dans les événements que comme une sorte de relief temporel, sur lequel toute notre âme vient se jouer, pour créer ce temps émotion, ce temps idée, en qui, suivant certains, toute l’âme se trouve rassemblée. Ce relief n’est rien d’autre que le sentiment de divers plans dans notre perception, et d’une sorte d’éloignement entre eux, aperçu d’ailleurs d’une manière purement qualitative!
Ainsi l’ordre des mots d’une phrase nous s apparaît, et d’une manière immédiate. L'homme du commun croit saisir ici une connaissance claire; qu’il nous suffise qu’elle soit assurée. L’analogie du relief se poursuit ici d’une manière utile et exacte. On sait combien ce genre de perception est ambigu, et qu’il suffit souvent d’un événement insensible pour que le sens en soit tout à coup renversé. D’où l’on conclut que l’élément initiaf nous donne des différences de profondeur non orientées et que seule notre expérience des objets ou des idées que nous avons d’eux, donne un sens absolu au relief. Or, il en est de même touchant le temps. La différence de nature entre les termes qui encadrent, dans notre image du présent, ce qu’il y a de plus actuel, de plus aigu, ne se dessine pas immédiatement. La durée n’est pas d’abord orientée. L’expérience seule nous apprend que l’un des termes perçus dans la forme temporelle est adossé
au passé, et que l’autre est engagé vers l’avenir, que dans cette demiobseurité semblable des deux côtés, un élément est voué à lombre complète, et l’autre à la clarté.
La preuve en est que, souvent nous confondons l’ordre de succession de deux événements très proches l’un de l’autre, pourvu qu’ils soient difficiles à associer mentalement. Ainsi, nous intervertissons les syllables d’un nom, d’ailleurs correctement retenues, et si, d'ordinaire, nous percevons nettement le « sens > du temps, c’est ou bien que nous lions la perception en figures logiquement ou affectivement irréversibles, où bien que nous prolongeons involontairement l’un ou l’autre des termes, et qu’ainsi nous sortons du bref intervalle où la figure temporelle est donnée d’une manière uniforme et indivisible. ù
Nous pourrions d’ailleurs comparer ce fait à la distinction des figures symétriques dans l’espace. On sait que les enfants confondent, avec une obstination curieuse les directions. dès que leur corps ne leur est pas un repère immédiat et commode. Ainsi ils distinguent mal entre le b et le d, le p et le q, même entre le b et le p. De même, la distinction de lavant et de l’après n’a pas,sdans la perception immédiate de la durée « in augusto », ce caractère absolu, elle ne correspond pas à cette dissymétrie foncière qu’on lui prête souvent. Tout ce qui peut être dit de la durée immédiate, c’est qu’elle est et qu’elle a une certaine profondeur; tout le reste est dit, non du temps, mais de l’attente ou pour mieux dire de lhomme dans cette attente.
Cette analogie du relief met en lumière le caractère paradoxal de la synthèse temporelle. En effet, nous comprenons que le relief visuel, image tout à fait réduite et presque insensible, se revête aussitôt d’un corps imaginaire partiellement analogue à notre perception accoutumée d’étendue spatiale. Par nos mouvements, n’avons-nous pas appris la signification de la perspective et des plans de profondeur qu’elle détermine, alors même qu’il n’y a aucune affinité entre les détails ainsi interprétés et l’étendue courante, que nous révèle ou bien la vue ellemême dans un plan oblique, ou bien le toucher ou le mouvement? Nous ne créons rien, nous associons simplement des éléments de type ancien à des signes nouveaux. Et cela est possible parce que nous tournons autour des objets, que nous approchons d’eux et que nous nous en éloignons, pour revenir à la position primitive après avoir exploré et compris l’apparence visuelle. C’est ce que nous traduisons en parlant de la reversibilité des mouvements dans l’espace.
Mais il en est tout à fait autrement du temps. Comment pourrionsnous explorer le relief temporel de la perception immédiate? A peine apparaît-il, que les éléments s’en détruisent, que les plans successifs disparaissent, car rien ne se reprend au temps. Et à l’image de quoi ferions-nous ce temps, comme nous faisons la profondeur à celle des autres dimensions ?
Ainsi le problème de la perception du temps est d’une nature toute particulière. Il n’est fait à l’image de rien, et si nous le représentons souvent par une trajectoire spatiale, nous savons bien que c’est par allégorie et dénaturation.
N’essayons pas d’analyser plus profondément ce sentiment déjà si fragmentaire, car nous nous heurterions ici encore à la loi d’unité matérielle de la conscience. De même que les divers degrés de la cons-