‹ Essai sur quelques caractères des notions d'espace et de tempsChapitre 12 sur 110 · LE TEMPS SENSIBLE · texte numérisé non relu

LE TEMPS SENSIBLE

cience ne se manifestent que par une inégale clarté des éléments de la représentation, le relief temporel se résoudrait, si nous l’examinions de trop près, en une sorte de halo confus, d'apparence purement spatiale, et nous serions conduits à dire que la durée n’est rien que la synthèse d’un instinct aveugle du temps, et d’une diversité spatiale de la représentation. Peut-être est-ce là d’ailleurs la définition dernière qu’il faille admettre, malgré toute l’ambiguité du mot synthèse.

Mais deux problèmes se posent maintenant.

Tout d’abord, il semble que chaque phénomène ait sa manière propre d’être temporel, qu’il y ait autant de sortes de durée que de types de changement. Pourtant la durée semble foncièrement une. Comment la chose est-elle possible ?

Tout d’abord par simple coordination. Nous apercevons simultané. ment des événements de divers espèces, et nous remarquons ainsi le parallélisme de leurs cours temporels. Le temps est en quelque sorte la commune mesure de ces altérations parallèles; mais il est clair qu’en s’unifiant, il se dépouille de toute réalité intuitive, il devient un simple être de raison, un ordre de coïncidences.

En second lieu, par groupement et synthèse. Ces phénomènes que nous distinguons dans l’expérience sensible ne se séparent jamais que par quelque artifice ; notre expérience, prise comme un tout solidaire et cohérent, change elle aussi, et le sentiment de ce changement, plus confus encore que celui des durées particulières, nous fait éprouver une durée plus ample et comme universelle. Ce sentiment de durée ne nous représenterait d’ailleurs presque plus rien, et se dissoudrait en une sorte de rêve s’il ne reprenait corps dans l'intuition de durées plus particulières.

Existe-t-il des phénomènes qui jouent dans l'intuition du temps un rôle privilégié, qui en soient le thème fondamental, et qui en assurent, en fait, l’unité? Le problème qui est posé ici a son équivalent dans l’ordre de l’espace, lorsque nous cherchons à refaire autour d’un certain espace sensible l’unité de l’espace complet. La solution est évidemment la même. Aucune sensation particulière n’est nécessaire pour nous donner l’idée d’avant et d’après, c’est-à-dire celle de temps abstrait; d’autre part, le temps concret est fait de toutes les figures sensibles du devenir, et c’est l’appauvrir qu’en supprimer une. Mais de même que les éléments kinesthésiques remplissent et complètent silencieusement les intervalles sensibles, et, peuplant les divers espaces, leur servent de lien et comme de médiateurs, ainsi beaucoup d’auteurs ont cherché un élément organique auquel serait attachée essentiellement la perception du temps. M. Revault d’Allonnes, par exemple, insiste sur le rôle des sensations viscérales (1): comme le cours du soleil est le repère naturel du temps objectif, et presque ce temps lui-même, ainsi notre corps est le repère naturel du temps subjectif : la durée bergsonienne est simplement la conscience confuse de nos sensations internes, qui peut se poursuivre pendant notre sommeil et nous avertir de l’heure. Qu'’elles disparaissent, le sentiment du devenir est aboli. Mach a beaucoup usé lui aussi de cette sensibilité viscérale (2). M. Pierre Janet a critiqué d’une manière excellente cette

(1) Revue philosophique, 1905, II, 292. Cf. Bard, Journal de psych., 1922. (2) 11 l’associe d’ailleurs à des pensées quasi spencériennes sur la valeur d’adaptation biologique du sentiment de temps.

conception trop purement physiologique (1). Ajoutons seulement ceci Ê dans le cas si curieux cité par R. d’Allonnes, la malade privée de sensibilité viscérale, avait perdu la plupart des émotions qui animent notre vie, mais il n’est point dit qu’elle eût perdu le sentiment de la durée. D’autre part, si cette sensibilité, même inconsciente, permet à chacun de nous d’apprécier le temps écoulé, on ne voit guère son rôle dans son appréhension immédiate. Si l’on veut dire que toute notre conscience de la durée prend une valeur émotive, et que, par là, intervient l’état du corps, suivant la théorie de James-Lange, la chose n’est point douteuse. C’est surtout, à vrai dire, dans la perception du rythme qu’intervient le commentaire organique. Beaucoup d’auteurs, par exemple Titchener, la rattachent à des sensations kinesthésiques; même le rythme auditif serait lié à des sensations musculaires, par exemple celles du tensor tympani. Sous cette forme, nous craignons bien que la thèse soit peu défendable; l'élément musculaire a peu de chances d’intervenir beaucoup plus que, dans l’image visuelle, les sensations d’accommodation. Pavlow (2), plus récemment, a mis au premier plan le rôle de l’onde sanguine et de son jeu expressif. Il faut certainement retenir quelque chose de ces remarques, mais non leur attribuer une portée démesurée. Assurément, nous scandons instinctivement tout rythme à l’aide de notre corps, même si nous nous interdisons les mouvements extérieurs. L’attention qui prévoit le retour: des temps forts et faibles nous y conforme à l’avance; toutes les modifications physiologiques qui la sous-tendent et en font un objet de conscience imitent et suivent avec elle l'événement régulier; notre respiration, les pulsations de notre cœur, tous les phénomènes périphériques ou internes qui en dépendent, accompagnent le rythme et nous le rendent plus sensible. Mais il ne faut pas en conclure que ce rythme n’existerait pas seul et objectivement; il est antérieur à ce revêtement corporel et il existe hors de lui réellement, et non pas au sens où la pensée préexisteà l’expression.

Disons aussi quelques mots d’une théorie plus obscure, peu vraisemblable, mais qui n’est absurde qu’en apparence. Dans un livre d’ailleurs extrêmement intéressant (3), de Cyon considère le temps comme: relevant d’un sens général destiné à graduer et à mesurer la durée des sensations de nos organes spéciaux et de nos mouvements. Il y a donc une perception directe du temps commun, originel, qui se reflète ensuitedans les durées des actes spécialisés. C’est à la fois un temps sensible et un temps actif. M. de Cyon rattache cette perception au labyrinthe del'oreille et au canal semi-circulaire sagittal. L’argument principal en faveur de cette thèse est que c’est l’ouïe qui donne de la manière la plus nette les impressions du type temporel, et que le type le plus sensible et le plus important d’action à caractère temporel est assurément la parole, qui, dit-il, dépend directement de l’oreille interne.

Il reste dans cette thèse quelque ambiguité : s’agit-il d’un privilège absolu, ou d’une prédominance de fait? Au premier cas, nous reviendrions à la théorie de Kant, appuyée sur une localisation physiologique: précise . Au second cas, nous aurions affaire à une certaine sensibilité interne, associée à l’essentiel de notre activité temporelle, et qui ressem-

(1) Cf. en gén., L’èvol. de la mémoire et la notion du temps, livre essentiel. (2) Cf Journal de psychologie 1927, p. 128 et 1928, p. 391. (3) Dieu et Science ; cf. également L’oreille.

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