LE TEMPS SENSIBLE
blerait quelque peu aux célèbres sensations d’innervation dont l'existence est si douteuse.
La première interprétation semble plus conforme à l'esprit du livre de Cyon (1), d'autant qu’il rattache également au labyrinthe lPactivité calculatoire et nombrante. Elle ne eorrespond évidemment à aucune donnée précise de la sensation, car il n’est pas un élément de l'intuition du temps immédiat que nous puissions lui rapporter d’une manière indubitable. Elle répond plutôt à un argument à la fois profond et difficile à présenter d’une manière convaincante, et dont on retrouve l’analogue dans la théorie de l’émotion et dans toute théorie de type « périphérique ». Puisque nous agissons dans le temps, en tenant compte des nuances temporelles, il faut bien que dans l’esprit, au centre même de la détermination, il y ait une certaine idée du temps, en fonction de quoi il se déterininñe. Faute d’une hypothèse analogue, la théorie de l'émotion, telle que la construisit James, explique mal pourquoi une pensée suscite une émotion. Le temps « labyrinthique » et « l’émotion mentale pure » sont des médiateurs dont il est malaisé de se passer et qui pourtant ne répondent à aucune image psychologique consciente. C’est pourquoi la thèse de Cyon nous semble mal fondée psychologiquement, mais nous ne pouvons la condamner a priori d’un point de vue plus général. Disons simplement qu’elle laisse subsister bien des difficultés.
Quant à la seconde interprétation, elle est à la fois plus acceptable en apparence, et plus purement psychologique. Mais c’en est justement la faiblesse. Car, en ce domaine, elle crée une sorte de mythe, elle est une spécification assez arbitraire de l’inconscient. Si nous l’écartons, c’est surtout en vertu du vieux principe qu’il ne faut pas, sans nécessité, multiplier les êtres.
Gardons-nous, d’ailleurs, de vouloir réduire à un petit nombre de données représentatives le sentiment de la durée. Si bref qu’il soit, il reflète toute notre sensibilité, toutes nos ressources spirituelles. S’il nous plaisait de nous associer plus particulièrement à l'émotion physique ou intellectuelle du temps, nous pourrions dire que nous appliquons au plus objectif, au plus pauvre des changements naturels, le sentiment de notre propre durée, et que nous en peuplons le monde matériel. Sans faire intervenir cette division contestable des données sensibles, nous pouvons dire d’ailleurs que le temps est naturellement lié au moi. En effet, ce regroupement de la représentation qui définit la durée universelle, son organisation autour d’un groupe particulier d'images, liées à l’état de notre corps, sont les instruments mêmes qui nous ont permis de définir le moi en tant qu’objet de conscience. Nous avons donc le droit de dire que l’unité de ia durée et celle du moi sont solidaires et procèdent d’un même principe.
Si le sentiment du présent temporel n’est rien d’autre que celui du devenir, de l’altération inévitable de l’expérience, il doit être, semble-t-il, purement qualitatif. Cependant beaucoup de psychologues, par exemple Titchener, essaient de définir expérimentalement la mesure du champ temporel, la durée du présent immédiat. En réalité, ce que nous mesurons,
(1) Elle est liée par ailleurs à une théorie de l’espace considéré comme nécessairement euclidien.
c’est, par sa trace spatiale qui se détruit progressivement, la persistance du souvenir dans la perception présente, c’est, transposée dans les divers ordres d’expérience, la longueur de la trajectoire lumineuse que laisse une étoile filante. Si l’on divise cette longueur par la vitesse du mobile, on trouvera un temps, et l’on pourra dire que ce temps nous est conservé comme présent. Nous ne voyons pas l'intérêt de cette convention de langage, mais on nous pardonnera de ne pas la critiquer plus longuement. Si les mesures ainsi définies se combinent d’une manière intéressante, il sera facile d’en préciser le sens psychologique; si, comme il est à craindre, étant donné les résultats discordants des mesures, cette étude reste arrêtée au stade des définitions, il est vain de la réfuter à priori. Nous montrerons d’ailleurs que le temps n’est sous aucune de ses formes un objet réel d'expérience; il ne peut donc être mesuré en tant que tel, et nous accepterons ainsi une conclusion que nous avions rejetée en ce qui touche les qualités sensibles.
$S 3. — Le prolongement des données immédiates.
Tel est donc ce sentiment de la durée brute, cette nuance trouble de la perception, qui est l’assise de notre connaissance du temps. Il nous faut voir maintenant comment cet ordre de lavant et de l’après, si sûrement et si mystérieusement aperçu dans l’expérience la plus brève, crée en s’épanouissant, l’image d'ensemble du temps.
Il y a pour lui deux manières de survivre : tantôt il se déploie, sans changer de nature, continüment, il s’approfondit dans les choses ellesmêmes. Ainsi, quand nous regardons un paysage immobile, cette familiarité des images avec elles-mêmes devient plus intense; cette reconnaissance spontanée que les corps ont d’eux-mêmes devient plus dense et plus chargée de sens, le temps s’appesantit dans l’expérience, sans que: jamais se soit rompu le contact avec la sensation infinitésimale de durée. Le passé qui se forme sous nos yeux, reste solidaire du présent, la sensation s’endort dans son vieillissement. Mais tel n’est pas le cas ordinaire : soit par l’œuvre des choses, soit par notre distraction, le monde sensible se défait devant le présent et sa profondeur temporelle se perd, aussitôt aperçue. Mais il n’est pas tout entier détruit; et bientôt émergent, sur un plan déjà lointain, le temps de la mémoire et l’image d’un monde défunt, temps dissemblable et non consubstantiel à l’ancien, temps dénaturé et nouveau. Le présent n’a pas glissé continûment jusqu’à lui, mais il resurgit, il refleurit en lui.
En lui nous ne trouvons plus l’unité vive et objective de la durée primitive, la sienne est d’un autre ordre; c’est une créature ambiguë et faite de plusieurs natures. Elle est celle d’un caractère, d’une personne, elle est celle du Dieu Protée. Tandis que l’espace reste homogène à nos yeux, dans ses régions les plus profondes, avec son apparence corporelle, les figures du temps se multiplient. Il est idée et tradition, il est souvenir, il est l’ouvrier et l'artiste du présent; tantôt il est donné par un savoir, tantôt par la mémoire, tantôt par une méditation, une émotion et une sorte de piété. C’est pourquoi les anciens ont fait de lui un Dieu, et n’en ont pas fait un de l’espace, exprimant par là qu’en notre connaissance du temps se réflètent tous les modes qu'ont les hommes de connaître et