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LE PROLONGEMENT DU TEMPS

de sentir. Modes personnels et modes sociaux, car nous ne pénétrons pas seuls dans ces demeures du passé et de l'avenir. Chacun des aspects du temps nous est lié d’une amitié, d’une confiance, d’une piété particulières, dont nous nous sommes instruits par la familiarité des autres hommes, et nous nous dépouillons plus aisément des doctrines qu’ils nous ont transmises que des sentiments auxquels ils nous ont accoutumés. Inconsciemment, nous mettons quelque chose de religieux dans nos sentiments à l'égard du temps, comme s’il y avait du divin évaporé en son déploiement et en sa puissance. Et la manière dont nous léprouvons ne dépend pas de nous seuls.

Tâchons maintenant de préciser un peu cette notion.

Le temps peut nous apparaître comme un ensemble de règles d’actions, de conduites. C’est ainsi que M. P. Janet met au premier plan de l’étude du temps, d’une manière très ingénieuse, les trois conduites fondamentales du démarrage, de la continuation, du triomphe. Mais nous cherchons ici comment le temps nous est représenté; à cet égard, agir, éprouver, connaître, ne peuvent être considérés comme synonymes, et l’on ne peut dire sans quelque paradoxe qu’agir dans le temps, c’est connaître le temps. Nos démarches sont ajustées au temps, mais elles peuvent l’être instinctivement, et nous disons alors qu’elles n’en ont pas conscience ; elles peuvent l’être intentionnellement, ce qui suppose, au contraire, une conscience au moins obscure. C’est donc par une allégorie audacieuse que nous parlons d’éprouver le temps par l’action.

N’allons cependant pas trop loin dans cette voie, car rien, nous le verrons, ne nous représente à proprement parler le temps. Celui-ci nous échappe en tant qu’objet d’une expérience authentique, ce n’est qu’une idée abstraite, un thème de récit et d’explication. Mais nous le revêtons d’un corps sensible, qui, sans l’exprimer substantiellement, nous le figure dans l’expérience courante. Nous pouvons alors parler d’une connaissance “affective du temps, en ce sens qu’il existe en nous un certain nombre de sentiments et d'émotions qui nous semblent liés d’une manière plus immédiate, plus profonde, à l’idée du temps, et qui se sont incorporés à elle pour nous donner le fantôme du temps sensible.

Dans la durée immédiate, les choses nous sont associées, mais dans son prolongement, une division s’établit. Le temps du physicien est un être purement abstrait, une méthode pour associer des situations .et des coïncidences, un simple repère qui ne retient plus rien de l’expérience primitive du changement. Nous n’avons là, d’ailleurs, qu’une figure particulièrement précise du temps objectif, qui est un temps de discours, non d’expérience. Que retenons-nous, en effet, du temps dans notre action courante : un schéma verbal parfois purement qualitatif, parfois quantitativement défini. Les termes de la durée, les heures, interviennent seuls pour guider l’immense majorité de nos conduites; l’avant, l’après, considérés pratiquement nous intéressent seuls; nous ne sommes attentifs qu'aux états successifs de l’expérience, non à son devenir. Ce processus mental correspond nécessairement à la fragmentation de l’expérience en objets.

Mais ne pouvons-nous éprouver d’une manière concrète le prolongement de la durée infinitésimale et brute, avoir l'intuition du temps sur une étendue moins brève? Si l’entreprise est possible, elle est liée au

regroupement de l'expérience dans l'unité du moi; la connaissance de la durée est celle de notre durée, l’image vivante de notre passé et de notre avenir, en tant qu’ils s’enchaînent au présent. Mais comment nous est-elle donnée? De trois manières, semble-t-il : comme une intuition, comme une légende, comme une émotion. Mais ces trois données sont inégalement solides.

Le rêve tenace de beaucoup de penseurs est de saisir dans la mémoire une révélation authentique de l’esprit à eux-mêmes, et une épreuve directe du temps ancien. L'esprit est pour eux, en général, un empire séparé dans l'empire des corps ‘extérieurs, et l’objet d’une expérience plus profonde. Ainsi les corps, privés de mémoire, ne dureraient pas au sens véritable du mot, et les âmes seules pourraient les colorer du reflet de leur propre durée. Nous sera-t-il permis de citer, après Taine, deux pages de Royer-Collard où cette thèse est admirablement exprimée ?

« Ainsi, quoique je connaisse la durée des choses comme indépendante de la mienne, cependant, comme je ne me souviens que de moi, et que ma durée est la seule dont j'ai le sentiment, c’est de ma durée que j'induis la durée des choses ; c’est sur le type de la mienne que je la voyais, c’est par la mienne seule que je puis l’estimer. En d’autres termes nous ne trouvons pas la durée hors de nous; la seule durée qui nous soit donnée est la nôtre. Quand nous l’avons, elle introduit dans notre entendement la conception d’une durée commune à tous les êtres, et indépendante de la nôtre, ainsi que tous les phénomènes du monde matériel. Mais pour apprécier cette durée, pour la soumettre à la mesure, il faut la faire remonter à la source; c’est là seulement qu’elle rentre dans notre puissance, en retombant sous l’observation de nos facultés. Nous ne durons pas seuls; mais dans l’ordre de la connaissance, toute durée émane de celle dont nous sommes les fragiles dépositaires. La durée est comme un grand fleuve qui ne cache point sa source, comme le Nil dans les déserts, mais qui n’a ni sources, ni rives, ni embouchures. Ce fleuve coule en nous, et c’est en nous seulement que nous pouvons observer et mesurer son Cours. »

« Vous marchez devant moi : je vous vois ici, et je me souviens que vous étiez là. La durée qui s’est écoulée entre ie moment où vous étiez là et celui où vous êtes ici, c’est ma mémoire qui me la donne, ma mémoire, dis-je, et non la vôtre, qui n’est point à mon service. Mais ma mémoire ne peut donner que ma propre durée, elle ne peut pas me donner la vôtre; je ne me souviens que de ce qui se passe en moi, je ne peux pas me souvenir de ce qui se passe en vous. C’est donc ma durée que je saisis entre ma perception actuelle et ma perception passée, ce n’est pas le vide que je saisis entre votre mouvement actuel et votre mouvement passé. Si un temps s’est écoulé entre ces deux mouvements, c’est parce qu’un temps s’est écoulé entre mes deux perceptions ; si je conçois que vous avez duré, c’est parce que j’ai connu que je durais, et si je mesure votre durée, c’est parce que je puis mesurer la mienne, et je n’en sais rien que je n’aie puisé en moi. Ce n’est donc jamais votre durée que j’observe, mais toujours la mienne. Encore moins peut-on dire que c’est dans votre durée que j’observe la mienne, et de votre durée que j’induis ma durée : c’est au contraire dans ma durée“que j’observe votre durée et de ma durée que j’induis la vôtre. Avec raison, s’il s’agit d’un corps tel que le soleil

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