‹ Essai sur quelques caractères des notions d'espace et de tempsChapitre 15 sur 110 · LE PROLONGEMENT DU TEMPS · texte numérisé non relu

LE PROLONGEMENT DU TEMPS

qui dure aussi certainement qu’il est étendu, mais dont la durée, ignorée de lui-même, ainsi que de son étendue, échappe à toutes nos facultés » (1).

On sait avec quelle profondeur et quel éclat M. Bergson a rénové ces pensées; la durée est chose d’âme, elle est, un moment, prêtée aux corps dans le scintillement de la perception; mais à chaque instant, ceux-ci reviennent à leur nature brute et à l'oubli; ainsi notre présent se divise; d’une part il est prétexte à l’invention d’un monde objectif, monde abstrait et fait de symboles, d’autre part il s'intègre à un monde durable, omniprésent à lui-même; et se défaisant dans le premier, il se réorganise et se perpétue en celui-ci. Non pas seulement comme chose, mais comme cause. Car si le devenir physique se construit de proche en proche, et peut-on dire, en termes différentiels, celui de l’esprit s’enchaine substantiellement à tout le passé. Le mouvement infinitésimal est l’ouvrier du monde spirituel. Il nous façonne, et la même intuition le percoit comme chose et comme puissance, comme œuvre ancienne et comme invention. « Le temps est invention, ou il n’est rien du fout ». Sans doute, cette conscience qu'a l’esprit de sa propre durée, en l’enracinant dans sa propre tradition, est d'ordinaire obscure. Mais il arrive que par éclairs, ou par illuminations moins éphémères, elle nous représente le mouvement le plus profond et le plus original de notre moi, et qu’ainsi, étant une peinture du passé vivant, et une justification de notre action présente, elle soit à la fois connaissance de notre durée et témoignage de notre liberté. Il serait vain de citer les pages où cette théorie est exposée.

Mais si émouvantes, si charmantes que soient ces pensées, nous ne croyons pas qu’elles soient vraies. Certes, un grand orgueil y éclate. Il semble que l’esprit humain soit maître de son passé, et cause de lui-même. Etre son propre héritier, son œuvre propre, être soi, et se connaître tel, c’est là une grande espérance et un empiétement sur l'éternité. Descartes se sentait maître du monde physique par sa pensée, et se haussait même jusqu’au point de vue de Dieu sur la création. M. Bergson laisse les corps à Dieu, et ne réclame pour l’esprit que luimême, Cela est encore trop. Un théologien dirait qu’il y a une impiété bergsonienne en face de l’impiété cartésienne. Mais l’espoir est vain; . il n’y a pas de royaume intérieur de l’âme où l’homme se reconnaîtrait comme sa propre providence. Et c’est une impiété aux pieds d’argile.

L'origine d’une telle théorie est assurément le réalisme dualiste, que M. Bergson propose expressément dans Matière et Mémoire. Il accepte comme données séparées l’existence d’un monde matériel et celle d’un esprit, qui se nourrit d’un contact toujours renouvelé avec les corps, où ceux-ci sont transfigurés, et c’est une chose étrange que cette aventure d’un être qui dure, au milieu d’un monde qui meurt à lui-même. Mais si les corps sont au delà de la sensation, s’ils restent en contact avec le moi, comment comprendre ce contact toujours réinventé entre deux êtres qui ne sont pas de même nature? Et pourtant, comment prêter au monde un temps semblable à celui de l’âme?

Nous espérons avoir montré l’impuissance. de l’homme à définir au milieu de l'expérience un règne propre au moi. Toutes les parties de cette expérience sont Solidaires, et l'esprit, étant dispersé à la surface des corps, ne peut durer autrement qu’eux. La mémoire n’est pas le

(1) In Taine. Philosophes classiques du dix-neuvième siècle, pp. 26-27.

privilège de l’une d’elles, et s’il est légitime d’associer l’expérience du

temps à celle du moi, c’est, comme nous le verrons, en un sens assez différent. Mais partons de la mémoire, et voyons ce qu’elle nous révèle.

Certains disent que, dans le souvenir, notre vie antérieure renaît, et qu’elle porte témoignage de sa vieillesse et de notre durée. En quoi ils suivent le sentiment commun, qui met au fondement de la mémoire la réminiscence des images anciennes. Mais c’est une pensée bien étrange; d’abord parce que le temps de la mémoire ne diffère pas intuitivement du temps de l'avenir: ensuite parce que le souvenir ne porte pas le signe du passé.

Qu'est-il, en effet ?

Parmi notre expérience sensible vit un peuple d’images incertaines, qui tantôt prennent corps, et tantôt se dissipent et ne sont plus qu’une sorte de halo autour des sensations réelles; du milieu de la perception, un essaim de formes et de paroles vagues surgit, pour une vie plus ou moins brève ; l’image la plus familière cède à une pensée nouvelle et moins solide, l’arbre d’hiver reprend ses feuilles, et celui de l’été se flétrit et se dépouille. C’est une phrase qui renaît et nous tourmente, c’est un contour qui se détache d’une impression extérieure et régénère une ancienne figure, c’est un son qui, parti d’une cause insensible, se ranime et prend conscience en nous de sa vieille origine.

Mais il n’y a pas un monde du souvenir entrevu derrière le monde sensible, comme le messager d’une existence antérieure et continuelle. De même que nous sommes liés au présent, il n’est pour nous qu’une seule forme de réalité. Et il doit en être ainsi : car qui pourrait comprendre ce refleurissement du passé dans le présent, cet affleurement soudain d’une vie ancienne dans le souvenir pur, et quel pourrait être le rôle du corps? D’autre part, l’expérience nous montre que le souvenir ressemble souvent étrangement à la perception réelle, qu’il nous fait illusion; que plus souvent encore il se mêle à elle, la complète, la dénature. Il arrive parfois qu’une image ait tous les traits du souvenir pr. Qu'importe que nous la reconnaissions exactement? Elle semble un cri venu d’un monde plus ancien. Mais bientôt elle se fixe dans le présent, elle s’y enracine; autour d’elle, et adhérente à elle, s’édifie une demeure d'images et de sentiments, comme font autour des annélides certains coraux, lorsqu'ils secrètent un tube autour d'elles, et que, sans les détruire, ils se les incorporent à demi. Dans cette transition insensible, qui dira où meurt le souvenir pur, et son absorption dans le présent ? S’il se transfigure ainsi en lui, n’est-ce pas qi’il lui était déjà consubstantiel ?

S'i y avait des souvenirs purs, ne serait-ce pas surtout dans ces émotions soudaines où il nous semble revivre tel instant irréfutable du passé ? Elles envahissent la conscience d’une brusque lumière, interrompent nos pensées, et ressuscitent dans toute sa vérité l’état de conscience primitif. Mais nôus savons que justement les souvenirs affectifs sont indiscernables des affections présentes. Ils sont également forts, et également divers : le trouble de notre corps y joue le même rôle. Ainsi nous né pouvons dire si l’état ancien renaît numériquement identique à lui-même; certes, la mémoire intervient. Mais son rôle est-il simplement de reconnaître l’identité spécifique des deux états de conscience? Est-il au contraire de réveiller l’état ancien de son existence obscure? Le problème n’a évidemment pas grand sens, et le langage reste libre. Il n’y

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