LA MÉMOIRE
auraît de paradoxe que si nous prétendions trouver une différence radicale de nature entre le souvenir et la perception, que si nous prétendions trouver dans le souvenir pur la révélation soudaine d’un temps enseveli. Il nous faudrait alors faire un sort particulier aux souvenirs affectifs. Mais on n’aurait encore rien gagné de réel, car, en analysant de plus près toutes les images que nous attribuons à la mémoire, on verrait qu'elles ne diffèrent par aucun caractère intrinsèque des images sensibles directes, que le corps joue dans leur évocation un rôle analogue à celui qu’il joue dans la perception. Le souvenir pur fuit perpétuellement devant nous.
Comprenons donc la nature du passé que la mémoire nous fait connaître. |
Le passé ne se connaît pas en lui-même; de -notre point de vue d'hommes, en tant que nous considérons une représentation possible, notre vie antérieure est achevée et détruite. II ne peut y avoir, dans le souvenir, contact entre le passé et le présent. Nous sommes ici victimes du langage commun, qui parle de réminiscence. Même dans les instants où il semble le plus authentique, le souvenir imite le passé, il le joue comme un vieux texte, en un décor nouveau, avec des intentions nouvelles. C’est un rêve qui n’est pas plus celui de nous-mêmes que celui des choses, sinon dans la mesure où la perception toute entière est nous-mêmes, et qui n’est pas plus du passé que de l’avenir, car nous nous réinventons en lui plus que nous ne nous rencontrons. Et comme chose de conscience, il n’est que dans le présent ; ce qui, dans la mémoire, nous révèle la marque du temps, c’est la reconnaissance à laquelle la réminiscence offre un objet semblable à celui de la perception. Mais cette reconnaissance, dans la mesure où elle est intuitive, n’embrasse aucune étendue temporelle. Elle se réduit à cette familiarité instinctive qui est un des éléments d’intuition de la durée brute. Le temps ne dépasse celle-ci que dans la mesure où il devient légende et émotion.
Ce récit qui vient se poser sur les images de la réminiscence, qui nous donne seul la profondeur du passé, comment nous révèle-t-il à nousmêmes ?
Chaque fois que je réfléchis à ma vie ancienne, j’évoque une légende qui s’est tissée de jour en jour. Et dans cette légende, je ne suis moi-même qu’un nom, un personnage verbal, qui ne diffère pas des autres que j’évoque. Cette image du moi est faite de mots, c’est un savoir dont les formules sont impersonnelles; car je me décris à moi-même avec des phrases qui ont été construites pour d’autres hommes et les caractères qui leur étaient communs. Je parle de moitmême comme d’un étranger.
Cette connaissance est-elle au moins assurée, si elle n’est pas directe? Il ne le semble pas. Elle est assemblée, après coup, d’autant de rêves que de faits réels, elle est incomplète, et souvent illusoire. Les dates se mêlent, les traits se confondent, les figures se transforment. Nous nous décrivons notre enfance suivant les récits de ceux qui nous ont élevés, nous retrouvons dans nos lettres ce que nous avons autrefois connu, senti, jugé, et il nous arrive de ne plus nous comprendre. Rien n'est décevant comme de relire des études que nous avons écrites autrefois; ce sont des corps sans âmes. Il nous faut refaire les plans, imaginer l'intention, retrouver le mouvement de nos pensées. Et quelquefois elles
sont bien mortes. De ces paroles du passé, une partie du sens s’est détruite, et c’est là que nous éprouvons, avec douleur, et avec angoisse, qu’il y a une mort perpétuelle de soi à soi.
Sans doute cette légende de notre vie ancienne n’est pas arbitraire; elle s'appuie sur des documents. Mais elle est étrangement lointaine, étrangement irréelle. Dans ce dialogue avec notre savoir, nous voudrions trouver un témoignage plus fort, et ne pas nous réclamer nos preuves de vérité comme font Télémaque et Pénélope au retour d’Odysseus, et nos preuves ne sont que d’accoutumance. Il faut nous y résoudre cependant, et accepter de nous réinventer toujours notre vie, lui refaisant un caractère dramatique, là où l’oubli a couvert toutes choses d’ombre et d’indifférence, la recréant plus honorable, ou plus douloureuse autour des débris de notre certitude.
Ainsi, je ne connais mon propre temps que par tradition, comme je connais les univers sensibles qui sont propres aux autres hommes. Le dialogue que j’ai avec moi-même est semblable à celui que j’ai avec mon prochain. Et je cloue à la surface de ce passé imaginaire des images vives, comme on cloue des ardoises sur un vieux comble.
I1 y a d’ailleurs continuité, car mes paroles elles-mêmes sont choses du présent, et signes du passé. Il n’y a pas une différence de nature entre le commentaire imagé et le commentaire verbal de la vie ancienne, et seule une fausse métaphysique oppose une connaissance concrète à une connaissance abstraite.
C’est pourquoi, en nous, le passé et l’avenir se confondent si aisément. L'un est une ombre qui nous suit, l’autre est une ombre qui nous précède, mais leur nature est la même, et nous leur sommes liés d’une amitié semblable. Ni dans leur apparence immédiate, ni dans le mouvement par lequel nous les reconnaissons comme nôtres, ils ne portent la marque de leur orientation propre. Comme l'imaginaire ne se distingue du sensible que par sa forme indécise et son instabilité, les deux ordres du temps ne s’opposent, intuitivement, que par des caractères d’accoutumance et de familiarité. Mais la différence est souvent insensible, et nos sentiments surtout sont douteux, car, quand il naït en nous de la joie ou de la tristesse, qui peut dire si elles sont choses de souvenir ou d’espérance? Le commentaire raisonnable donne seul à ces images, au fond intemporelles, leur caractère et leur orientation. Le moi ancien n’est qu’un mythe abstrait, une explication de nous-mêmes, un ouvrier imaginaire du présent. Il ne se touche, ni ne se manifeste. Ce n’est que par les mots que nous lui prêtons une existence intuitive. Ainsi, comme nous inventons un monde matériel derrière les apparences sensibles, nous inventons un passé, nous inventons une âme. Mais nous ne les découvrons pas en nous, sinon comme on découvre l'artiste dans son œuvre. Il n’y a pas dans la mémoire de révélation de soi-même à soi-même. Le mythe est rêvé, nous raisonnons sur lui, mais nous ne l’éprouvons pas vraiment, tout ce que nous en disons est dit par symbole.
On dit parfois que le temps nous apparaît comme l’ouvrier du présent, et qu’il nous est représenté comme tel. Entendons par là que dans l’image que nous en avons s’incorpore notre connaissance de toute causalité. Mais tandis que la causalité physique a lieu de proche en proche, il semble que dans l’ordre du moi toute la vie ancienne concoure à déterminer le présent, et que cette influence indivisible nous rende sensible