‹ Essai sur quelques caractères des notions d'espace et de tempsChapitre 17 sur 110 · L'ÉPREUVE ÉMOTIVE DU TEMPS · texte numérisé non relu

L'ÉPREUVE ÉMOTIVE DU TEMPS

le temps. La chose est vraie si nous désignons par ce terme « moi » l'expérience prise dans son unité; elle l’est aussi, à ce qu’il semble, si nous entendons la gerbe lentement assemblée de nos conduites, de nos habitudes, en un mot notre caractère, Mais comment ce lien de causalité peut-il nous être donné ? N'’est-il pas une simple idée, hors de toute expérience? Il le semble. Dans le premier cas, il s’agit d’une causalité toute métaphysique, comme ce conatus leibnizien par lequel la monade passe d’une perception à une autre; dans le second, nous ignorons même la nature de l’œuvre; notre caractère n’est sans doute qu’un être de raison, comment aurions-nous l'intuition du mouvement par lequel il se crée à travers le temps? Ce que nous pouvons dire, c’est que nous associons à la pensée du temps toute une suite de sentiments, d'émotions, à demimétaphysiques, qui se sont affinés et presque recréés dans notre réflexion sur le devenir de l’esprit et sa loi intérieure.

Quels sont donc, d’une manière plus générale, les sentiments par lesquels le temps prend comme une figure humaine, par lesquels nous touchons en lui la solidarité du présent et de l’avenir ?

C’est tout d’abord la familiarité que le monde éprouve avec lui-même, cette sympathie silencieuse par laquelle il se reconnaît à chaque instant de son devenir; cette société muette qu’il entretient lui-même, et avec sa mémoire et toute sa vie imaginaire. C’est aussi le regret en nous, c’est l’ensemble des sentiments de reconnaissance, de piété qui se détachent insensiblement de tels ou tels 6bjets et ne s'appliquant à aucun être précis finissent par définir une sorte d’épreuve du temps.

Et c’est, à l’opposé, la sensation du renouvellement de l’expérience, celle de créer un monde nouveau, la fierté de refaire le monde sans le séparer de sa tradition, comme un arbre qui puise par ses racines la sève de ses feuilles neuves. C’est pourquoi nous pouvons dire suivant une pensée célèbre de M. Bergson que l’épreuve la plus forte de la durée n’est autre que notre liberté.

C’est encore l’image de l’ordre, de la destinée régulière, de la loi du monde sensible; en elle nous croyons souvent apercevoir les avenues temporelles de la création, alors que le dépaysement et le sentiment du désordre éveillent en nous l’idée d’un temps impénétrable, et nous rurent dans notre présent. C’est de nous connaître, appuyés par toute une vie ancienne, solidaires de nous-mêmes et de tout un monde défunt, d’en éprouver une confiance et comme une dignité, de même que le soldat romain, aux frontières barbares, sentait derrière lui la force des légions et celle de la Ville.

Certains veulent que la notion de durée prenne corps dans l’acte de volonté, où l’avenir serait inscrit dans son lien avec le présent. Cette formule nous semble dangereuse, car elle laisserait croire que la volonté est une expérience primitive et claire. Or, s’il est une notion plus obscure encore que celle du temps, plus obscure même que celle de croyance, c’est celle de volonté. Les recherches des modernes nous ont appris que ce « fiat », cet élan créateur ne correspondait à aucune expérience réelle. La volonté ne s'aperçoit que par ses œuvres; l’homme ne sait rien d’elle que par un regard sur son passé : avant, elle est rêve, espérance, anticipation. Mais nul ne sait qu’il a réellement voulu un acte que lorsqu'il a réellement accompli cet acte. Elle est une des ombres qui nous suivent, comment nous donnerait-elle l'avenir ?

Une remarque analogue pourrait être faite touchant l'effort, au sens où Maine de Biran le prenait. Mais nous touchons ici une donnée plus réelle, dont il importe peu qu’elle soit d’origine centrale ou périphérique, une émotion véritablement éprouvée, dont la forme la plus caractéristique est l’attente, avec ses mille formes. Tantôt c’est un assentiment souriant, curieux du temps nouveau, qui en regarde l'approche avec confiance et déjà le reçoit dans une amitié insensiblement élargie. Tantôt, il s’y mêle de l’anxiété, une patience rassemblée en efforts inquiets, où le cœur se dessèche. Lorsqu’elle se prolonge, elle devient acharnement, refus d’imaginer, accrochage aveugle à l’avenir.

Si l'attente nous est une occasion de connaître la durée, c’est moins en tant qu’elle regarde l’avenir qu’en tant qu’elle délaisse 1° présent, et nous fait désespérer du passé. Car elle use l’âme, et détruit en elle, par la fatigue, les images extérieures qui d'ordinaire nous distraient. Si la conscience du temps nous semble alors plus violente, c’est que ramenés sur nous-mêmes, nous écoutons le bruit de notre corps, les battements de notre cœur, le rythme de notre respiration, nous suivons les mouvements de nos muscles, qui, étant isolés dans la conscience, sont accrus et prennent une , 1leur plus grande comme signes, et cela est surtout sensible lorsque l’attente nous devient angoisse. L’esprit compte alors obscurément, et connaît obscurément qu’il compte; son image du temps n’est rien que son inquiétude.

Mais surtout l’aftente nous est un prétexte à éprouver le passé. Certes, elle est désir déçu, irritation et sentiment d’impuissance, mais elle est plus encore amertume du temps qui s’est détruit. Chacun des moments qu’elle use devient un thème de regrets. Entre le passé vivant et l’avenir s’étend une zone de vie morte, et nulle part le regret et le sentiment de Pirréparable ne sont plus forts. C’est ainsi que le temps nous est sensible. Il l’est plus encore dans l’angoisse, et la pensée de la mort. Non l’angoisse de telles souffrances ou de tel abandon, mais celle de n’être plus rien, et que tout un monde soit ainsi détruit. Qui n’a senti cette pensée, qui entre dans l’âme, comme une lame tranchante? La coupure est si rapide qu’elle n’est même pas douloureuse; mais le cœur la perçoit plus au fond, il se sent défaillant; ainsi quiconque pense vraiment la mort ne peut le faire sans pâlir. C’est une pensée brève, et presque secrète, aiguë comme le cri de lhirondelle, où celui de l’arc entre les mains d’Odysseus, lorsque les prétendants l’entendent, et elle ne s’atténue que par un lent endurcissement, ou par une grande espérance. Car on peut tolérer de n’être plus soi, mais qui peut tolérer de n’être plus rien, s’il en a senti une fois toute la douleur ? Comme un cheval renâcle devant le cadavre d’un autre, ainsi l’âme devant ce dénuement. à

$ 4 — Formes extrêmes de l'expérience du temps.

Nous touchons ici un problème difficile : ces émotions, ces sentiments qui nous représentent le temps au cours de notre vie normale ne peuventelles prendre une forme plus intense, plus profonde, plus vraiment révélatrice ?

Qui de nous n’a pas entrevu, au moins grossièrement, cette immensité du temps, l'insertion de l’avenir et du passé dans un présent immobile;

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