FORMES EXTRÈMES DE CETTE ÉPREUVE
qui n’a quelque peu éprouvé cette connaissance religieuse, le nœud du temps dans la durée, ne fut-ce qu'à regarder l’ensevelissement du soleil, sur une plaine nue? Au moment où il touche l’horizon, il s'écrase, nous le sentons si lourd, et sa chute si implacable, que nous oublions toute la science abstraite qui masque dès l’enfance la connaissance immédiate, et qui détourne les yeux non seulement des faits sensibles, mais de l'émotion qu’ils eréent; nous reprenons contact avec tout un monde ancien d'événements et de pensées, et nous voyons les Erinnyes derrière le cours du soleil. Nous comprenons ce qu’il y a d’inexorable et de perpétuel dans ce cours d’un astre qui scande notre existence, nous apercevons la marche éternelle du temps.
Il arrive que de l’image la plus fragmentaire et la plus simple gicle,*
- comme le sang d’une artère rompue, un assentiment obscur et inexprimable. Il se fait en nous un grand silence de toute sensation, et nous sommes envahis par une sorte de sérénité, de confiance, comme si notre destinée était désormais claire, comme si le monde marchait dans une voie définie. Nous nous sentions liés à quelque chose qui était avant nous de toute éternité, appelés à l'heure où nous vivons par un cycle prédestiné d'existence, et le présent, exactement assemblé de passé et d’avenir, leur est jointif, comme une pierre d’ogive trouve son équilibre et sa raison dans son exact encastrement.
C’est pour l’âme un grand repos, et une sorte d’enchantement. Elle sent sourdre de la création une amitié silencieuse, qui la pénètre, et qui n’est au fond que le reflet de celle qu’elie-même éprouve envers les choses. C’est un repos et un regroupement; comme une chèvre qui cesse de tirer sur son piquet, l’homme ressent l’ordre du temps et s’en contente. C’est une exaltation, un bondissement brusque du cœur, et chargé de joie. C’est un réconfort, en ce peuplement des choses et du moi par le sentiment d’une providence et d’une dilection particulière du temps. La lumière actuelle rejoint dans le passé la lumière des jours anciens et la complète, le soleil ne nous effraie plus, et dans cet attiédissement de l’âme, et dans cette allégresse intérieure, il semble que la saveur temporelle des choses nous soit enfin apparue.
Tel est le thème sur lequel plusieurs écrivains ont imaginé une révélation directe du temps pur. Théorie singulière et de fortune singulière : les uns croient saisir par là un élément essentiel de la connaissance du monde et d'eux-mêmes, ou toucher un instant cet « être », cette « impulsion », cette « raison » du devenir, qui depuis plus de deux millénaires tourmente les philosophes. Et dans l’ancienneté de cette entreprise, ils voient une justification de tous leurs élans. A travers la forêt chscure des mots et des symboles, ils croient s’acheminer vers une connaissance réelle, vers une intuition fondamentale. D’autres ne voient en ces pensées qu'illusion et arrangements de mots, ils se plaignent qu’on prenne à la lettre et comme expériences des inventions littéraires, ils y dénoncent l'invasion d’une sensibilité et d’un langage mystique, dont la mode renaît toujours, alors même qu’on la croit abolie. Entre un mysticisme qui se satisfait d'expériences fragmentaires et douteuses, et un rationalisme qüi condamne au nom d’un idéal impossible, et ne crée rien de nouveau, comment trouver une voie sûre? Indiquons cependant le thème principal.
Parmi les images qui occupent notre conscience, soit que, pleines de hâte, ouvrières éphémères d’autres pensées ou d’autres actes, elles soient
dès leur naissance entraînées vers l’oubli, soit qu’elles déploient plus librement ce qui est en elles, et ne préparent l’avenir que comme un prolongement d’elles-mêmes, comme le fruit qui ne quitte l’arbre que de lui-même, en sa pleine maturité, la plupart ne nous parlent que d’ellesmêmes, et ne nous dépeignent que leur présent. D’autres ont quelque chose de prophétique; elles sont lourdes de passé ou d’avenir, et le temps en elles nous est rendu sensible. C’est un son qui prend un timbre singulier, comme si, par une suite de résonances inconnues, d’innombrables harmoniques venaient, d’un temps plus ancien, s’adjoindre à lui et le transfigurer. C’est une saveur subtile et pénétrante, c’est une autre clarté qui orne ce monde créé. Il se dépeuple de ce qui l’anime d’ordinaire, de son avenir propre, et des émotions qui s’y rapportent, de ce commentaire perpétuel que lui font notre corps et notre parole intérieure, et dans cet isolement une sorte d’aura vient vers nous; dans le scintillement du présent, le passé apparaît par transparence, libre de date et de tout repérage. Il semble qu’en de tels moments nous reprenions dans la plus ancienne des demeures notre place d’héritiers, que nous atteignions l’essence précieuse du temps, et que pour un instant, sans inégalité, nous le regardions face à face.
Pensée obscure, et pleine de doute. Mais cette révélation soudaine du temps à l’âme serait si instructive et si importante qu’il vaut la peine d’y réfléchir.
Croïrons-nous donc que le cours du temps soit devant nous, que nous puissions enfin le voir transversalement? Le voyons-nous goutte à goutte s’écouler de ia clepsydre, ou grain à grain tomber du sablier, saisissant par là le rythme même de la création et le sens du présent, non pas de cette manière objective, indifférente, dont nous apparaît le cours d’un phénomène, mais d’une manière plus intérieure, plus essentielle ?
Si ce témoignage était vrai, ce n’est pas seulement le temps extérieur qu’il nous rendrait sensible, mais notre propre durée, et nous comprendrions enfin à quel prix nous pouvons nous connaître. Ce n’est pas en effét, en rassemblant notre moi, en en tressant l’histoire, en en rassemblant les caractères individuels, que nous en éprouvons le passé et le jaillissement. Que peut nous livrer la méditation de soi par soi? Un caractère fixé dans l'instant, une certaine forme de sensibilité, un moi social surtout, tissé de croyances, de principes parfois solides, mais dont la juxtaposition seule a quelque chose d’original. Ou bien un moi intellectuel : la raison de Descartes creusant le cogito, le mode pensant de Spinoza, et toujours par des mots et des analogies qui sont étrangers. Si nous arrivons à donner une origine, une date à chaque idée, à chaque habitude, à chaque sentiment, nous ne faisons que l’histoire de nous-mêmes, comme nous ferions celle d’un autre esprit; et nul n’arrive par là aux eaux vives du temps.
Il faut au contraire renoncer à nous saisir en une vue organisée autour du moi, et délier la gerbe de notre passé. Le moi n’est vrai que dans cette dispersion, le sentiment de durée ne se purifie qu’en elle. Il apparaît dans ces images soudaines, qui arrachent avec elles un fil de notre étoffe temporelle. Images, sons, parfums ont capté ct usé une partie de notre moi, il n’est rien en dehors des reflets qu’il a égarés dans toutes les parcelles du monde. Si nous voulons libérer le temps ancien, il faut les libérer, et nous chercher en eux. Et cette délivrance a mille formes.