FORMES EXTRÊMES DE CETTE ÉPREUVE
Mais qu'y a-t-il de solide en tout ceci? Faut-il croire qu’en de tels états le cadre ancien de la mémoire soit brisé et qu’à côté de la méditation intellectuelle, à côté des ombres de la vie antérieure ou de l'avenir, égarées dans le présent, il y ait place pour une brève, mais intense révélation du temps? Sommes-nous alors délivrés de cette réorganisation conceptuelle du passé, de cette antithèse laborieusement inventée entre le monde extérieur privé de passé et le monde intérieur de l’âme ? Refaisons-nous l'unité de l’âme et du monde sensible, apercevons-nous l’enracinement de ce monde en son éternité, goûtons-nous enfin la saveur profonde du temps? Ou n’est-ce là qu’une illusion ?
La réponse dépend ici de ce que nous appelons connaître, et ce cas extrème met en pleine lumière en quel sens nous pouvons éprouver le temps.
Le psychologue qui considère ces émotions intenses et curieuses ne peut que les dissocier en leurs éléments affectifs, et les rattacher à des faits corporels. Il les décrira cliniquement, il les expliquera physiologiquement. Elles se disperseront tout entières en affections matérielles, propres à ces états de psychasthénie que bien des auteurs ont décrits (1), l'épreuve perdra toute signification objective. Nietzsche n’a plus l’intuition du retour éternel, mais il associera à un discours d’ailleurs intéressant les premiers symptômes d’une maladie mentale; la durée bergsonienne ne sera plus que la sensation confuse de nos viscères et leurs exigences.
Assurément, cette manière de prendre les choses est légitime. C’est, nous l’avons montré, la loi inévitable de la conscience de n’avoir prise que sur des images matérielles ; l’expérience dans son être brut n’est faite que de telles images. Sans doute elle n’épuise pas la réalité, mais elle épuise tout ce qui est représentable, psychologique. Le reste est métaphysique. Le temps n’est objet de conscience ni au cours de la vie ordinaire, ni même en ces heures étranges où nous croyons parfois l’apercevoir. Par là il diffère de l’espace, d’une manière radicale, parce que l’espace est l’objet d’une expérience fragmentaire mais réelle, au lieu que le temps n’est connu que par allusion. Nous avons beau rétablir la symétrie soit dans le monde métaphysique, soit dans le monde abstrait Ju physicien, elle est entièrement rompue dans l’ordre de l’expérience.
(1) Hesnard et Minkovski en particulier se sont attachés aux aitérations de la notion du temps. C’est là, d’ailleurs, une rubrique très générale. Tantôt nous avons affaire à des troubles de la mémoire, à des déficiences intellectuelles qui dérèglent les conduites et faussent le discours temporel ; tantôt nous sommes en face de troubles affectifs qui modifient en sa substance même l’image du temps. Celle-ci est faite, en grande part de cette attention à la vie, de ce goût de l’action, de cet entrelacement d'intérêts et d’affections qui nous lient au monde extérieur et à la société où nous vivons. Que le malade se détourne -de la vie active, qu’il devienne indifférent au destin des choses et des hommes, qu’il cesse de s’émouvoir de son propre devenir, et il est donc légitime de dire que le sentiment de la durée s’efface insensiblement en lui. "
On pourra par ailleurs rapprocher les faits indiqués au texte de la célèbre illusion du déjà vu. Celle-ci évoque bien en nous une image étrange de la ‘durée, elle est un cas particulièrement prenant d’émotion temporelle. Quant à ses circonstances psychologiques, nous accepterions volontiers une thèse semblable à celle de M. Bergson: une perception brève, aussitôt oubliée, nous rend d’avance familière l’image d’un lien, comme si quelque prophétie venait de se justifier devant nous. Ce fait, qui suppose lui-même une certaine distraction, comme un épuisement de notre attention spontanée, n’est d’ailleurs qu’un prétexte ; il est le fragment infime autour duquel cristallise une émotion vir-
tuellement donnée en nous.
Comme l’espace, le temps est construit de plusieurs types d’images, il en est la synthèse, mais la différence essentielle est que les aspects élémentaires de l’espace nous en représentent objectivement quelque chose, tandis que les aspects élémentaires du temps ne sont que des allusions spatiales à un être insaisissable en lui-même. Ce que nous. appelons l’expérience du temps, c’est un tissu d’allusions, faites les unes. de discours, les autres d’action, les autres d’images, les autres enfin d’émotions; jamais nous ne touchons autre chose que notre présent, et sous le nom de temps nous ne retenons qu’un fantôme spatial et familier. L’attente même, où les sentiments du passé s’entrelacent à ceux de l’avenir, ne nous. le représente pas; c’est une émotion qui nous dépeint un trouble actuel du corps, auquel se joignent, comme une légende, les images et les paroles du temps. Mais celui-ci n’est pas donné en elle dans sa nature, et l’espérance ne nous le révèle pas davantage, car elle n’est suivant l’expression de Spinoza, qu’une joie inconstante, née de l’image d’une chose future ou passée, dont l’issue est tenue pour douteuse. Ainsi l’avenir est plutôt présupposé par elle qu’il n’y est ressenti. Pas plus que l’espace ne nous est dépeint dans le souffle du vent, pas plus que l’enfant n’entend au fond d’un coquillage le bruit infini de la mer, le temps n’est présent dans aucune de nos expériences, il y est seulement figuré par simple allégorie. Peu importe que nous tâchions de nous replier sur nous-mêmes. comme dans le regret ou l'effort, ou de lier notre sort à celui de la représentation, comme en ces états qui nous donnent l'illusion du temps. pur. Cette expérience de la durée rassemble l’esprit, sans le transfigurer, en une émotion plus forte et plus curieuse. Mais le temps ne se connaît pas transversalement, nous le heurtons de front, et sa profondeur ne nous. est sensible que dans le jeu spatial des ombres et des figures.
S 5. — Conclusion.
Le temps nous est donc impénéfrable, et l’homme n’a sur son passé aucune emprise directe. Il ne se sent pas son propre héritier, si ce n’est par un mythe audacieusement forgé. Le passé est dans notre présent comme l’image des arbres dans l’eau, soumise à tous ses caprices, et Pavenir n’y est pas autrement. N’appelons donc pas celui-ci idée, comme: si l’autre était réellement connu puisqu'ils sont le rayon réfléchi et le rayon réfracté à la surface de l’âme.
Sans doute, il peut y avoir des arbres et des nuages, au-dessus de leur reflet. Je veux dire une existence du passé sensible au delà du présent. Mais comme ils ne peuvent nous être connus, nous ne pouvons dire qu'ils: soient en nous ou qu’ils soient nôtres. Humainement parlant, ils sont imaginaires. Il ne peut y avoir d’ontologie du temps que si par un élan vers l’ordre transcendant, nous en affirmons la réalité en un lieu que nous pouvons nommer Dieu (1).
Disons donc que Dieu nous prête l’ombre et le discours du temps. Et nous retrouvons en ces mots le paradoxe même de toute la connaissance intellectuelle. Nous voudrions découvrir les choses par une connaissance adéquate et intuitive, mais nous sommes contraints de les inventer:
(1) En un sens spinoziste, par exemple.