‹ Essai sur quelques caractères des notions d'espace et de tempsChapitre 2 sur 110 · PT PEN · texte numérisé non relu

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différentes, orientées tantôt vers le réalisme, tantôt vers le nominalisme. On nous pardonnera done de nous être référé à des opinions impersonnelles, et comme stylisées, que nous pouvions insérer dans notre plan de pensée. Est-il besoin de dire que nous n’avons adopté cette méthode qu'avec des auteurs familiers à quiconque s'occupe de philosophie ?

$ 1. — Pourquoi nous avons négligé l'aspect historique des problèmes.

C’est une chose étrange que les hommes se soient tourmentés avec tant d’impatience et d’intolérance pour donner de l’espace et du temps des définitions exactes. Car il importe peu que tel ou tel nom soit attribué aux choses ou aux idées; notre science n’en est accrue, ni réduite. Tout au plus, par un choix de mots contraire à l’usage, risquonsnous d’égarer quelques esprits mal informés et qui attribuent aux idées tous les caractères que l’on associe, dans le langage courant, aux noms qui les désignent. Mais cela est de peu d’importance, à moins que l’on ne pense, comme Platon semble l’avoir fait parfois, que les idées ont entre elles des affinités spirituelles, que l’esprit aperçoit presque passivement et dont il forme une science. Alors, il convient, en effet, de déterminer d’une manière adéquate à quelle notion concrète correspond l’idée, puisque les caractères de celle-ci, connus en quelque sorte a priori, doivent s’appliquer à la première, de même que, si la géométrie est a priori, il convient de définir exactement à quelles sortes d’objets et de mesures correspondent les droites et les angles abstraits.

Mais, si nous laissons cette hypothèse, comment ne serions-nous pas surpris de voir avec quel zèle les successeurs de Platon et d’Aristote rivalisent pour savoir à quoi les termes de temps et de lieu doivent être attribués, avec quel soin ils départagent les noms de vide, de lieu, d’espace comme s’il s'agissait d’autre chose que d’accommoder la science au langage commun ou de créer des divisions faciles pour l’étude des concepts et des faits ?

La raison de cet effort est dans le fait qu’espace et temps ne sont des notions simples ni dans leur contenu, ni dans leur fonction. Ou plutôt il existe une série de notions d’espace et de temps que nous voudrions associer dans un concept unique, si bien que, dans la théorie de ces concepts, l’ordre sensible et l’ordre rationnel du devenir se trouveraient converger et coopérer. Et dans ce simple effort de définitions se reflète toute une théorie du devenir, dans l’ordre de l’âme ou dans celui du monde extérieur, considéré physiquement ou métaphysiquement, Il y a une notion sensible de l’espace et du temps, il y en a une métaphysique.

Nous n’entreprendrons pas ici d'étudier le développement historique de ces notions, encore moins de comparer celles des différents peuples.

Ce serait pourtant une tâche bien curieuse, mais elle serait décevante et ingrate, pour qui cherche des connaissances solides. En effet, la loi du genre est de prendre les concepts et les classifications telles qu’elles nous sont fournies par les auteurs, si confus, si absurdes qu’ils soient, Or, il y a une étrange discordance entre les pensées rassemblées sous les mêmes noms par les divers philosophes et les diverses sociétés, et les formules qui s’y rapportent, risquent, si on les prend littéralement, d’abuser celui qui les traduit ou les commente. Comment prendrions-nous à la lettre des formules touchant la nature, ou la forme, ou les limites de l’espace, chez des peuples qui ne distinguent pas clairement la matière, l’espace et le monde qu’il enferme ? Entre Leibniz et Clarke il y a discordance sur les moindres notations, et même sur le sens du mot exister, ou du mot corps, ou du mot réalité. Que dire d’un parallélisme de la pensée occidentale contemporaine et de la pensée chinoise où les distinctions les plus essentielles ne sont pas parallèles ?

Quelque attachantes que puissent être les études de M. Granet, si curieux qu’il soit de voir la conception féodale et monarchique de la société se refléter dans la description même du monde physique, et l’empereur réorganiser à son avènement l’espace et le temps, en leur restituant leur ordre légitime, il serait imprudent d’y chercher l’expressiond'une doctrine précise et raisonnée, et de la comparer à nos propres pensées. Que les Romains des temps primitifs aient conçu l’espace à l’image du « castrum » cela est très remarquable, mais de quels Romains s’agit-il et qu’entendaient-ils par ce nom d’espace? Si l’on eût demandé à l’un d’entre eux « une droite prolongée indéfiniment se ferme-t-elle sur elle-même? », il se fût fait sans doute expliquer la question jusqu’au moment où, lui donnant le même sens que nous, il eût répondu comme nous par un aveu d’ignorance. Toute comparaison des doctrines lointaines avec les nôtres est donc assez illusoire; et cela se conçoit, car il ‘nous plaît toujours d'entendre citer l’opinion des Hurons sur l’espace ou celle des Fuégiens, mais nous hésiterions à parler de celle des Français, et, pour prendre d’illustres exemples : M. Poincaré, M. Bergson, M. Claudel ont chacun une théorie à ce sujet, mais qui songerait à les comparer?

Les doctrines mêmes des philosophes anciens sont peu comparables aux nôtres. Non que les définitions et les problèmes y soient autrement posés; au contraire, on est frappé de voir combien les aspects de l’espace et. du temps ont été dès l’origine profondément analysés. Si la notion du vide que nous trouvons chez Démocrite répond à peu près. à l’idée d’espace, telle qu’elle est employée couramment par le physicien, nous trouvons chez Platon et Aristote et surtout chez leurs successeurs et leurs commentateurs des indications très remarquables, et auxquelles la philosophie moderne n’a pour ainsi dire rien ajouté, touchant les deux difficultés fondamentales du sujet : comment l’espace et le temps. diffèrent-ils de la matière et du devenir, et à quoi faut-il attribuer par exemple les caractères de finitude et d’infinitude? Espace et temps sontils des choses ou des relations? ;

Qui ne serait frappé, en effet, en lisant les fragments rassemblés et étudiés par Duhem dans son « Système du monde », de voir combien les défenseurs d’une théorie réaliste se sont ingéniés à définir l’existence non. matérielle et pourtant objective de l’espace, en distinguant le lieu et le-

vide? Lorsque Cléomède nous dit (1), résumant Posidonius : « Le monde n'est pas infini, mais limité... Mais hors du monde, il y a le vide qui s'étend à l'infini en tout sens. De ce vide illimité, ce qui est occupé par un corps se nomme lieu, tandis que ce qui n’est pas occupé par un Corps est appelé vide », nous pourrions aujourd’hui encore, accepter ces notations, presque sans changement. D’autre part, quand nous voyons. les néo-stoïciens tenter de donner à ce vide le type d’existence d’un ryedux et d'en préciser l’existence immatérielle, en lui donnant peu à peu une naîure de même ordre que la matière, plus subtile seulement, afin d'éviter le pur néant de Démocrite, quand nous les voyons, prenant an sens fort une ancienne comparaison de Chrysippe, s’acheminer vers l’idée qu’il est fait de lumière, ou du corps qui supporte la lumière (2): comntent ne songerions-nous pas au rôle que jouait l’éther dans la théorie électromagnétique, et à la répugnance de tous les savants À admettre sous cet éther un espace absolu par rapport auquel il pourrait être mobile? La manière même dont Philopon essaie de séparer le rôle actif du vide de la tendance qui ramène les corps à leur lieu naturel évoque l'effort pour séparer l’action de l’espace et celle des forces, dans la mécanique moderne, et l’ambiguité même qui demeure correspond assez bien à celle que des théories récentes nous ont appris à considérer comme fondamentale.

Par ailleurs, nous trouvons chez Aristote l’ébauche d’une théorie relationnelle et idéaliste, lorsqu'il refuse de considérer un espace substance, séparé et comme préexistant aux corps, ou lorsqu'il fait du temps un nombre. Toutes les difficultés d’une pareille théorie, telles qu’elles apparaissent chez Leibnitz, par exemple, s’entrevoient déjà dans Simplicius, et dans le dualisme du lieu et de la position. Le lieu est ia mesure de la position des corps, comme le temps est le nombre qui mesure le mouvement. Mais qu'est-ce que la position, puisqu'elle n’est pas séparable du corps? Le lieu n’est pas un corps, mais il n’est pas non plus un concept. Le paradoxe essentiel de toute théorie relationnelle apparaît ainsi dès: l’origine. À

Il serait donc intéressant, semble-t-il, de chercher comment s’est développée, suivant son double mouvement, la théorie de l’espace et du temps. Malheureusement, on n’entrevoit sur ce point aucun progrès continu, aucun approfondissement régulier, à l’inverse de ce qui aurait lieu si on examinait par exemple l’évolution dé l’idée de géométrie. D'autre part, cette théorie nous apparaît toujours comme liée à un ensemble de prémisses métaphysiques, dont elle ne peut être isolée’ que par abstraction. C’est pourquoi toute comparaison systématique entre. les. doctrines des divers acteurs risque d’être vaine, car ils ne voient pas les choses suivant des perspectives semblables. Sur un tel sujet, toute tentative pour classer et coordonner les pensées de philosophes engagés dans des métaphysiques dissemblables, ne peut être qu’artificielle; en

(1) Duhem I, p. 311. | À (2) La chose est plus nette encore chez Proclus, pour qui le lieu est un

corps immobile, continu, exempt de matière et par conséquent identique à la lumière. On trouvera des pensées analogues dans la philosophie bouddhique, avec la distinction äu diç et de l’akaça. Voir sur ce point le livre de Stcherbatsky : La théorie de la connaissance? ct la logique chez les bouddhistes:

tardifs.

fait elle se réduirait à une juxtaposition de textes plus ou moins ingénieuse. Il n’existe guère d’ailleurs que trois attitudes possibles pour l'historien : ou bien il tâchera de ressentir, de reconstruire l’ensemble des problèmes qui ont occupé un philosophe, afin de pénétrer le sens des solutions qu’il en donne, il rétablira pour nous son univers, il expliquera l’œuvre par l’œuvre elle-même, réalisant ainsi l'idéal que proposait autrefois M. Chartier: comprendre, par approfondissement, en quel sens l’auteur a raison. Cette tâche s'impose surtout lorsqu’il s’agit d’un auteur dispersé, ou obscur, ou qui se réfère à des théories oubliées, par allusions incompréhensibles.

Ou bien l'historien étudiera une filiation réelle d’idées, par exemple à travers une école, à travers une tradition orale ou écrite, et il résoudra ainsi un problème de psychologie et d’influences, en ne faisant intervenir que des influences effectives et vérifiées, en n’associant les doctrines que par les hommes.

Ou bien enfin, il essaiera de comprendre comment un philosophe aurait répondu à des questions que nous posons d’une manière différente de la sienne, en lui imposant notre langage. Entreprise qui n’est pas absurde, car il y a dans une philosophie digne de ce nom quelque chose qui dépasse son siècle et qui conserve un sens au cours des générations, entreprise qui permettrait à la rigueur une philosophie comparée. Mais il faudrait beaucoup de discrétion, et notre sujet n’est pas, semble-t-il, de ceux qui s’y prêtent. Aussi nous excusera-t-on d’avoir, après coup et avec regret, supprimé l’historique du problème, et même d’avoir restreint le plus possible les allusions aux systèmes anciens.

$ 2. — Complexité intérieure du problème de l’espace et du temps.

Dans leurs caractères, comme dans leurs fonctions, les notions d’espace et de temps sont obscures et complexes. Elles ne paraissent autres que si on les considère d’un point de vue très particulier. Ainsi Descartes croyait trouver en elle des idées claires et distinctes, dont la combinaison donnait le mouvement. Mais il considérait avant tout des éléments géométriques mi-abstraits, mi-sensibles, c’est-à-dire qu’il isolait un des aspects de ces notions. De même, Kant croit connaître d’une manière très simple et très évidente la nature et les propriétés de ces formes à priori de la sensibilité. Il les considère dans leur pureté intuitive, et quand les principes de l’entendement pur s’y appliquent, nous obtenons les schèmes, éléments de notre intelligence des phénomènes. Aperçus intuitivement, à travers la géométrie et par l’analyse directe de lexpérience, ils nous donnent la trame simple et clairement connue du monde intelligible et du monde sensible.

Mais il ne nous est point permis de procéder ainsi, et les erreurs de ces deux grands hommes montrent les dangers d’une telle méthode. Partons donc des notions communes et tâchons de démêler leur diversité de structure et d’usage mental.

Elles sont tout d’abord le cadre intuitif de notre perception. C’est en “elles que le monde sensible se déploie. Elles sont ce qu’il y a en lui d’iné-

vitible, d’uniforme et de commun, elles en sont la trame visible, Présent?s dans la plus brute et la plus obscure de nos sensations, elles s’or- Sanisent et se présentent en leur figure d'ensemble, associées à la perception dans sa nature paradoxale, dans son unité incompréhensible, mêlée de sensible et d’intellectuel, de présent et de souvenir, d’éprouvé et de rêve.

Mais si l’espace et le temps n’étaient que cela, le problème serait simple, et presque de description : dépeindre l’apparence et la forme du monde sensible, en en montrant toute la compléxité intérieure. Ils sont tout autre chose.

Ils sont, en effet, l’étoffe mêmé de ce monde objectif que les physiciens ont imaginé derrière des sensations, et qui en est la cause, et ils y jouent un double rôle.

D'une part, ils sont le milieu où se disposent les événements, où ils se coordonnent, où ils se déterminent. Ils sont le repérage fondamental des faits, soit qu’on les considère comme des choses, des corps, soit qu’on les réduise à n’être que des ordres. La théorie du temps et de l’espace est le premier et le dernier degré de la cosmologie.

Mais d’autre part, ils semblent être les éléments du devenir, et de sa détermination par les lois. C’est ici une idée confuse, et pourtant d’une grande importance, et qui, sous mille formes, revient dans la pensée des hommes. Ce monde n’est pas immobile, cloué à ses repères, il change, il se détermine à des formes nouvelles, il ne nous apparaît pas simplement comme un fait, mais comme un devenir, comme une création, et, par là même, l’espace et le temps ne semblent plus être de simples figures. Ils sont les éléments auxquels la nature se réfère pour déterminer le devenir suivant les lois, ils sont, pour user d’un langage théologique, le point de vue de Dieu lorsqu'il renouvelle le monde; ils prennent figure créatrice. Le temps et l’espace sont alors pénétrés de causalité; celle-ci leur est infuse, elle les transfigure. Même dans l’ordre objectif, nous voyons Newton parler du cours uniforme et régulier du temps, transposant ainsi dans la nature abstraite, cette idée que le temps est le créateur, l’ouvrier du devenir. Et nous voyons M. Bergson identifier en la durée, l'âme, le mouvement qui l’entraîne, et sa propre liberté.

Peut-être convient-il d'abandonner ces pensées comme un vieux mythe, de rendre à leur tâche de spectateurs impassibles le temps et l’espace où sont les choses, et de désespérer du devenir et de son intelligence. Mais l’esprit humain est encore tout pénétré de ce rêve, qui renaît à chaque détour de sa science.

Ainsi, nous pourrions parler de l’aspect statique et de l’aspect dynamique des notions de temps et d’espace, et nous sentons par là qu’en eux se reflète tout ce que nous pensons du monde et de son devenir.

Mais, elles ne sont pas remarquables simplement en ceci, qu’elles représentent la trame mobile et vivante du devenir, qu’elles sont des notions premières et fondamentales. Elles sont, du moins suivant une croyance très commune, la partie de la réalité physique par laquelle celle-ci communique avec le sensible. Et elles sont aussi cet élément du monde physique qui est le plus diaphane à la raison, par lequel l'esprit pénètre directement la structure de la réalité en la reconstruisant suivant ses propres lois. Elle est, semble-t-il, cet élément non

empirique qui exprime nos propres lois, et notre propre puissance. Cest en ce qu’il a de spatial et de temporel que le monde reflète notrepensée; il suit, par la géométrie, nos propres lois, et, dans cette partied’a priori qui révèle notre esprit, il est notre œuvre, et témoigne de notre puissance. Ainsi. espace et temps, parce qu’ils se prêtent à la mesure, sont les médiateurs par lesquels les nombres régissent l’univers ou du. moins symbolisent avec lui.

C’est l’orgueil cartésien que de refaire le monde suivant les lois et l'esprit de Dieu, et sa géométrie, et que ce monde soit le vrai. Par quoi, il affirme sur la réalité une emprise intellectuelle, qui est presque l’égale d’une emprise matérielle. Il est vrai que ces pensées et cette science lui sont prêtées par Dieu, mais cette participation à sa géométrie, comme le fruit de l’arbre de science, risque fort d’égaler, au moins sur un point, la créature au créateur. L’homme repense le monde suivant les mêmes. apparences, et les mêmes lois que Dieu. C’est là une grande audace, qui survit cependant en chacun de nous, au moins obscurément.

Voici donc que les divisions de notre étude sont toutes dessinées.

Dans une première partie, nous nous attacherons à décrire la figurespatio-temporelle de notre expérience, soit qu’elle se disperse et s’organise en une nature sensible et extérieure, soit qu’elle pere cristal-liser en une image immatérielle du moi.

Dans une seconde partie, nous essaierons de comprendre ce quepeut être la connaissance abstraite et a priori de l’espace. Nous réfléchirons un moment sur l’idée même d’une connaissance mathématique;: puis nous indiquerons les cadres analytiques et géométriques du concept où le monde est représenté .

Dans la troisième partie, nous tenterons de dire comment, dans la science actuelle, se présente le monde physique qui est, aux yeux. du savant la réalité dernière, et de dépeindre son logement spatiotemporel. Et ceci nous amènera à regarder les problèmes traditionnels: touchant les caractères de l’espace et du temps. Alors, nous pourrons essayer de comprendre ce que c’est que la réalité physique, et ce que nous pouvons atteindre dans le devenir.

Enfin, nous pourrons brièvement réfléchir sur les espérances. anciennes, et nous demander si vraiment, en ces notions d’espace et de temps, nous avons pu saisir quelque peu de larchitecture profonde de notre expérience, et ce que l’esprit peut connaître, à priori ou: empiriquement de la nature réelle.

$& 3. — Remarques sur l'implication des problèmes.

Nous sera-t-il permis de faire encore deux remarques touchant la: première partie de notre dessein.

L'une concerne la signification métaphysique de l'espace et du temps, sensibles. Les philosophes classiques se sont en général établis d’emblée dans le plan de la réalité objective, physique ou métaphysique. Les. psychologues modernes, au contraire, se donnent comme une notion simple lexistence d’un monde sensible dont ils décrivent les aspects sans se soucier de sa réalité. Il semble donc qu’il y ait là deux ordres. de pensée entièrement distincts. Mais ce n’est là qu’une attitude provi--

soire : en fait, nous passons insensiblement de l’ordre sensible à l’ordre objectif, imposant à celui-ci les conditions tirées de l’autre; en droit, le problème du raccordement est aussi réel que difficile, et tout notre travail tend à le préciser. L’effort de synthèse par lequel nous attribuons. à l'expérience une structure spatiale et temporelle est solidaire de celui par lequel nous prolongeons nos perceptions fragmentaires en un univers sensible, coordonné et coexistant en quelque manière à lui-même. La chose est d’autant plus nécessaire que le moi ne peut être défini hors de l'expérience sensible elle-même.

Or, c’est là une pensée étrangement obscure. Ma représentation n’est pas un empire aux frontières exactement tracées, au delà desquelles nous trouverions un néant métaphysique. Comment croire que l’expérience, en tant que sensible, n’existe que dans la zone étroite où j’en prends conscience? Ne dois-je pas admettre plutôt qu’elle se prolonge indéfiniment, en une existence virtuelle? Il le semble, et à cette réalité correspondraient un espace et un temps réels eux aussi en tant que sensibles. Mais le virtuel est indéfini, car il comprend l’ensemble des perceptions que j'éprouverai ou que j'ai éprouvées consciemment, et qui sont, en quelque manière, associées et consubstantielles à ma perception présente; il comprend aussi l’ensemble des perceptions obscures en lesquelles se dégrade celle-ci; il comprend celui des autres esprits et de leurs expériences; il comprend peut-être enfin, celui des expériences qui ne se réalisent en nulle âme particulière, qui ne s’actualisent en aucun devenir individuel, qui restent à l’état de purs possibles. Comment en comprendre la coexistence ?

Sans doute, nous pouvons étudier l’aspect spatial et temporel de l'expérience, abstraction faite de toute hypothèse sur la nature du monde sensible. Mais quand nous passerons aux notions d’espace et de temps objectifs, il nous faudra chercher dans quelle mesure elles doivent refléter les caractères des notions sensibles, et par là même comprendre l’enchaîinement de l’expérience intuitive et du réel. Préciser. à l’occasion des idées d’espace et de temps, la solidarité du sensible, de l’abstrait et du réel, tel est le dessein de ce travail, dont nous ne nous cachons pas la difficulté. 5

Voici la seconde remarque : certains admettent que les idées d’espace et de temps sensibles sont simples et clairement représentées à lesprit, au moins localement. On reconnaît ici l’hypothèse fondamentale du nativisme, qu’il prenne une forme a priori et métaphysique comme chez Kant, ou qu’il se présente comme une doctrine purement psychologique, comme chez Jean Muller ou Hering. Il ne s’agit alors que de savoir pouquoi, par quelles sensations ou quel concours de sensations ces idées sont éveillées, évoquées en nous. Spencer ne pose pas au fond le problème en des termes très différents, car l’espace n’est pas à ses yeux la simple idée abstraite d’un retour possible des perceptions, mais celle d’un milieu de coexistence le rendant tel. M. Bergson lui-même considère, semble-t-il, la spatialité comme une forme bien définie, où le devenir vient en quelque sorte mourir et se disperser, objet naturel de la mesure et de la géométrie.

Mais si, comme on l’admet plus Bénéralement, et comme nous l’admettrons désormais, l’espace et le temps sensibles sont des ouvrages complexes de l'esprit, comment nous les représenter? L’expérience que nous

en avons ne cristallise que partiellement en une perception définie et consciente; ils sont tissés de sensations obscures, de sentiments, de croyances, d’instincts mêmes, pourrions-nous dire, qui dirigent notre action spatio-temporelle; de même que ia géométrie ne s'applique qu’à l’ensemble de l’espace, des corps solides et de leur mouvement, ainsi notre connaissance intuitive de l’espace et du temps ne se sépare pas de celle des activités, des conduites spatio-temporelles, pour user de l’expression familière à M. Pierre Janet, que la raison de celles-ci s’explicite en croyances précises, ou qu’elle demeure obscure et comme instinctive. Mais où nous arrêter en cette voie? Nous ne saurions décrire toute notre activité, sous prétexte qu’étant spatiale, elle nous dépeint en quelque manière l’espace. Nous serons donc. obligés de centrer notre exposé autour de l’intuition brute de l’espace et du temps, quittes à indiquer, en toute occasion, comment elle se prolonge insensiblement en une connaissance émotive ou instinctive. De même que l’espace et le temps sensibles ne se séparent que par artifice de leur prolongement objectif et métaphysique, ainsi la perception directe qui nous les donne n’est isolée que par abstraction de toute l’expérience consciente ou inconsciente qui s’y rapporte.

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