CHAPITRE :I Intériorité et extériorité
le moi et le monde sensible
$S 1. — Position du problème. Un texte de Kant.
Quand on considère l’espace et le temps non comme des natures “objectives, mais comme des formes de l’expérience intuitive, on peut ètre tenté de les associer à une distinction que le sens commun juge Tondamentale et parfaitement claire : celle du donné extérieur et objectif et du donné intérieur et subjectif. Ne disons-nous pas souvent que l'esprit, que le moi sont étrangers à l’espace, et qu’ils sont purement temporels ? Kant lui-même semble l’avoir reconnu, quelque symétrie qu’il établisse par ailleurs entre espace et temps, et il a défini en des pages célèbres le premier comme la forme de l’extériorité, le second comme celle de l’intériorité. Nous sera-t-il permis de citer ici quelques textes
« Au moyen de cette propriété de notre esprit qui, est le sens > extérieur, nous nous représentons des objets comme étant hors de » nous et placés dans l’espace. C’est là que leur figure, leur grandeur » et leurs rapports réciproques sont déterminés ou déterminables. Le » sens intime, au moyen duquel l’esprit se perçoit intuitivement ou > perçoit son état intérieur, ne nous donne sans doute aucune intuition > de l’âme elle-même comme objet; mais il faut admettre ici une forme > déterminée, qui seule rend possible l’intuition de son état interne, et > d’après laquelle tout ce qui appartient à ses déterminations internes » est représenté suivant des rapports de temps. Le temps ne peut pas > être perçu extérieurement, pas plus que l’espace ne peut l’être comme » quelque chose en nous (1).
» L'espace n’est autre chose que la forme de tous les phénomènes > des sens extérieurs, c’est-à-dire la seule condition subjective de la » sensibilité sous laquelle soit possible pour nous une intuition exté- > rieure (2). 2
(1) Critique de la raison pure. Esthétique transcendantale. Section I, $ 2. CAVACRMENIENSE
» Le temps n’est autre chose que la forme du sens interne, c’est-à-dire » de l'intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur. En effet, il ne » peut être une détermination des phénomènes extérieurs, il n’appartient > ni à une figure, ni à une position, etc.; mais il détermine le rapport » des représentations dans notre état intérieur. Et, précisément, parce » que cette intuition intérieure ne fournit aucune figure, nous cherchens > à réparer ce défaut par l’analogie; nous représentons la suite du temps » par une ligne qui s'étend à l'infini et dont les diverses parties cons- » tituent une série qui n’a qu’une dimension, et nous concluons des. » propriétés de cette ligne à celle du temps avec cette seule exception » que les parties de la première sont simultanées, tandis que celles du > second sont toujours successives. On voit aussi par là que la représen- » tation du temps lui-même est une intuition, puisque toutes ses relations. > peuvent être exprimées par une intuition extérieure » (1).
Sans doute, il y a là quelque paradoxe, car nous parlons habituellement du temps des phénomènes comme de celui de notre âme; et c’est une étrange pensée d’attribuer l’espace seul au monde extérieur. La doctrine de Kant est d’ailleurs singulièrement obscure, en ce qui touche. la notion d’intériorité. Le temps est le principe de l’unité subjective du moi, comme le cogito est le principe de son unité objective (2). Mais Kant n’a jamais clairement expliqué ce que c’était que le moi, opposé au monde extérieur. Les phénomènes, en tant que détermination de l'esprit, appartiennent au monde intérieur, et c’est pourquoi, dans le passage qui suit immédiatement celui que nous avons cité, il est dit que « le temps est la condition formelle a priori de tous les phénomènes en général ». Et l’on peut presque se demander si le monde intérieur n’est pas précisément constitué par l’ensemble des phénomènes, dans la mesure où ils sont soumis au temps et considérés en lui.
I1 y a là, en tout cas, quelque chose de très profond, et au moins. l'indication d’un problème. M. Bergson a mis en œuvre, de nos jours, une distinction de même nature, non pas en réservant à l’âme seule la forme temporelle, mais en distinguant un temps des choses, qui n’est qu'une coordination des mesures matérielles, qu’un ordre de coïncidences, qu’une transposition abstraite de faits d'espace, et une durée propre au moi, qui en est la substance, et qui est perçue intuitivement comme telle, si bien qu'ici encore l’espace est bien la forme caractéristique du monde extérieur, la durée étant la forme la plus profonde du monde intérieur. Ainsi la division de l’espace et du temps correspondrait à celle de deux ordres inégalement primitifs et profonds d’expérience, qui sont aussi, parallèlement, ceux de la mesure et de l'intensité pure, de la quantité et de la qualité. Nous ne discuterons pas dans leur ensemble ces pensées de M. Bergson. On sait quelles vues profondes et neuves il a introduites dans cet inextricable problème de l’âme et des corps, du moi et des choses. Dans la troisième partie de l’Evolution créatrice, qui est un admirable mythe philosophique, il a essayé de décrire la séparation de cette double nature, de l’esprit et de la matière, sans y être pourtant, à ce qu’il semble, tout à fait parvenu. Nous prendrons parti, plus loin, sur la connaissance intuitive de la durée. Pour
(1) Ibid., $ 6. B.
(2) Cf. Analytique transcendantale, $ 18.